Francine Collobert, une femme dans la Résistance

Francine, la mère de Danielle Collobert, m’avait demandé d’écrire un texte à lire le jour de ses obsèques car elle voulait que soit rappelé ce qui fut le combat d’une vie. Je ne l’ai pas lu, le 18 juin, au funérarium de Carhaix, puisque la vie de Francine avait déjà été évoquée, mais ce texte a été remis à ceux qui le souhaitaient. 

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 Le rôle des femmes dans la Résistance a été souvent passé sous silence. C’est pourtant aussi au courage de ces femmes de l’ombre que nous devons de vivre libres.

Si des hommages ont été rendus à la sœur de Francine, Rosa Le Hénaff, qui a donné son nom à une rue de Rostrenen, il ne faudrait pas dissocier son nom de celui de sa jeune sœur : œuvrant avec elle, elle aurait pu, elle aussi, être déportée — et cela d’autant qu’après avoir vu sa sœur partir en camp de concentration, c’est en plein accord avec ses parents qu’elle avait pris la décision de continuer la lutte. Son héroïsme, modeste, silencieux, fut celui d’une famille entière, soudée pour résister au nazisme, alors même que le père de Rosa était gravement malade (il devait mourir trois mois après son arrestation) et que Francine, dont le mari était parti lutter dans l’Armée secrète, avait une petite fille à charge. L’attentisme, si largement partagé par les Français, aurait été bien excusable en ces circonstances. C’est en tenant compte de ce contexte qu’il faut comprendre l’engagement de Francine.

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UNE FAMILLE DE GAUCHE

Pour le donner à comprendre, il faut dire quelques mots de l’histoire de sa famille.

Rosa était née en janvier 1915, Francine en décembre 1916.

Leur père, après avoir passé son certificat d’études, avait été pris comme apprenti chez un chapelier de Rostrenen, puis s’était engagé dans la marine et, pendant trois ans, avait parcouru le monde avant de revenir, jurant de ne plus quitter Rostrenen. C’est dans ce but qu’il était devenu facteur comme son père et son grand-père, puis conseiller municipal socialiste.

Il avait épousé une jeune fille qui avait eu une enfance tragique. À huit ans, après la mort de sa mère, elle avait été placée par son père chez sa tante, dans une  ferme où on la laissait mourir de faim et on lui interdisait d’aller à l’école. Elle qui avait été une élève brillante, elle avait emporté un petit missel en quittant Rostrenen et s’exerçait à lire toute seule pour ne pas oublier ses lettres. Après un séjour chez un notaire qui ne la nourrissait que de pain moisi, elle avait trouvé une place dans une boulangerie, au Bourg coz. C’est là qu’elle devait rencontrer son futur mari.

Tandis qu’il faisait son métier de facteur, elle avait ouvert un café, puis une petite épicerie. Il lui avait appris à faire ses additions et ses multiplications, à bien lire et écrire. De là le respect pour le savoir de Francine et Rosa : la première fut reçue au concours d’entrée à l’école normale d’institutrices, concours difficile puisqu’il n’y avait  que dix-huit postes pour tous les candidats du département (et Francine fut reçue quatrième). Rosa, quant à elle, entra aux PTT.

Le premier salaire de Francine, elle le consacra à acheter un appareil de TSF pour son père ; ce fut l’une de ses grandes joies — et aussi ce qui lui permit d’écouter radio-Londres dès le début de l’Occupation, premier acte de résistance de toute la famille.

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UNE INSTITUTRICE DANS LA RÉSISTANCE

Nombreux furent les instituteurs engagés dans la Résistance. Ainsi Albert Torquéau à Rostrenen : arrêté lors d’une rafle le 11 juillet 1944, il fut atrocement torturé et assassiné le 16 juillet, quelques jours avant la Libération. Francine enseigna à l’école de garçons de Rostrenen en même temps que lui, puis enseigna deux ans à Plouguernével et trois ans à Plussulien. Il lui fallait, par tous les temps, gagner à vélo ce village distant de vingt-deux kilomètres de Rostrenen — début de ces longs trajets à vélo qui allaient la mener porter des messages aux lieux indiqués par son chef de secteur.

Le premier signe d’une opposition organisée, pour Francine, ç’avait été, en 1941, une copie de la lettre des vingt-deux fusillés de Chateaubriant qu’elle avait fait circuler. Rares étaient alors ceux qui jugeaient possible de résister. Elle avait remis cette lettre à un instituteur qui la lui avait rendue en disant : Il y a beaucoup de romantisme là-dedans.

Peu à peu, cependant, le Parti communiste avait organisé des « triangles » dans le  département à partir des cellules clandestines : trois personnes travaillaient ensemble, sous nom de guerre, sans connaître les autres… Rosa, qui avait été nommée receveuse des Postes à Kergrist, recevait des tracts qu’elle remettait à d’autres résistants et résistantes, chargés de les distribuer. Cette activité durait depuis dix-huit mois environ lorsque, malgré toutes les précautions prises, le réseau fut infiltré par un agent du SPAC (Service de police anticommuniste), police spéciale créée par l’occupant  : l’un des chefs du réseau, Léon Renard, avait été retourné par les Allemands après son arrestation et s’était mis à leur service.

Le dimanche 8 août 1943, Rosa demande à Francine de venir l’aider le lendemain car c’est le lundi que partent les colis. Soudain, alors qu’elles venaient de fermer la porte à clé, tous les sacs postaux étant prêts, une  voiture s’arrête sur la place de Kergrist, deux hommes en sortent et frappent à la porte. Ce sont deux miliciens en civil  qui mettent Rosa en état d’arrestation. Dans la voiture se trouve déjà un homme, un cordonnier arrêté à Maël-Carhaix.  Des gens du bourg viennent insulter les miliciens. Francine s’indigne, leur demande comment ils n’ont pas honte d’être pires que les Allemands… D’abord emprisonnée à Saint-Brieuc, puis transférée à Rennes avec une soixantaine de détenus, Rosa est déportée à Ravensbrück.

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ACTIVITÉS CLANDESTINES

Après l’arrestation de Rosa, Francine, avec l’appui de son père et de sa mère, prend elle-même des responsabilités dans la Résistance. C’est Jean Le Jeune, de Plévin, qui lui demande si elle accepte d’aller porter des plis dans le Finistère et le Morbihan. Elle accepte, alors même que son père est malade et qu’elle doit élever seule sa petite fille, Danielle, puisque son père est parti en zone libre et, depuis 1942, s’est engagé dans l’armée secrète.  Une fois par semaine, le jeudi et le dimanche puisqu’elle n’a pas classe ces jours-là, elle se rend à Carhaix et à Locuon, toujours sur son antique bicyclette, si vieille qu’il lui faut monter à pied la côte de Mellionnec à Locuon.

À Locuon, elle dépose les plis dans une ferme où une jeune fille de Pontivy vient les prendre, un peu avant Carhaix. Il faut les déposer près d’une écluse. Les plis sont remis par Jean Le Jeune à une amie qui les dépose dans un café tenu par Francine Girot, une personne très sûre : son mari a été arrêté et déporté en Autriche, à Mauthausen, où il devait mourir. À part les rares personnes qu’elle est amenée à rencontrer dans le cadre de ces missions, elle ne connaît aucun membre du réseau.

Francine fut ainsi agent de liaison jusqu’à la fin de la guerre.

Elle eut la chance de ne jamais être inquiétée mais elle n’ignorait rien des risques qu’elle courait, même si l’horreur des camps de concentration était encore inimaginable.

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LIBÉRATION 

Eugène, le mari de Francine, était arrivé la veille, après quatre ans d’absence (il n’avait vu sa fille qu’une fois, lors d’un passage clandestin) lorsqu’on a frappé aux volets : Rosa faisait téléphoner à Rostrenen depuis l’hôtel Lutétia pour apprendre à sa mère et à sa sœur qu’elle était de retour. Elle pesait alors vingt-neuf kilos. Il fallait la faire survivre, et découvrir peu à peu par sa voix l’horreur des camps. La guerre était gagnée mais il restait bien des blessures à panser, bien des combats à mener…

Francine et Rosa durent aller témoigner lors du procès de Renard, puis s’indigner de ne voir condamner cet agent des nazis qu’à quinze ans de prison — et tant d’autres échapper à toute condamnation… Il restait à lutter contre l’injustice, et c’est ce qu’elle fit toute sa vie. Son travail pour ses élèves, dans les quartiers populaires de Paris et de la banlieue, était une manière de donner aux plus pauvres accès à la beauté d’un monde plus juste.

Un jour d’été, Francine m’avait dit qu’elle souhaitait que ce combat soit évoqué lorsqu’elle ne serait plus, et je lui avais promis de rédiger un texte à ce sujet, puis je le lui avais lu pour être sûre qu’il ne contenait pas d’erreurs. C’est donc un peu en son nom que je rappelle ce que fut cette lutte, toujours actuelle, en ce jour anniversaire de l’appel du 18 juin.

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© Françoise Morvan

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