La vie de Lucie

 .

En mai, j’ai rencontré Lucie à Plougonver. Son fils, qui était présent, m’avait dit qu’elle avait une excellente mémoire et se souvenait très bien de l’Occupation. Or, à la suite d’une cérémonie commémorant le massacre de Garzonval au sujet duquel j’avais fait une longue enquête, le maire, son adjoint à la culture, une journaliste et moi avions pensé qu’il aurait fallu recueillir les souvenirs des derniers témoins de cette période. Et, peu à peu, des témoignages avaient été enregistrés, puis transcrits, mon rôle à moi étant de chercher aux archives les documents bruts, dans toute leur aridité, et d’établir une sorte de chronologie de la mémoire morte tandis que d’autres, sur place faisaient surgir la mémoire vive.

Après avoir renoncé à des projets plus ambitieux, nous avions fini par décider de publier l’ensemble sous forme de livre — un livre juste destiné à la commune mais un vrai livre tout de même  — à partir de la confrontation de ces deux mémoires. J’ai toujours pensé, m’inspirant d’André Siniavski, et de son expérience des camps, que la transmission d’expériences fragmentées, difficilement dicibles, pouvait prendre une forme chorale et par là se faire entendre et faire entendre des vérités jusque là inaudibles. Dans le cas de Garzonval, le miracle a été de voir surgir des voix dans un chœur (pour reprendre le titre français du livre de Siniavski) alors même que proliféraient discours et hommages officiels en ce soixante-dizième anniversaire de la Libération.

La collecte de la mémoire vive était déjà terminée lorsque j’ai interrogé Lucie. C’est donc juste pour mieux comprendre certains événements restés obscurs pour moi que je suis allée la rencontrer. Il ne m’a pas fallu cinq minutes pour comprendre que Lucie était mille fois plus intéressante que mes questions, et mon enquête au sujet de Garzonval est devenue ce tableau de ce qu’a été l’Occupation dans ce secteur de la Bretagne. Et, bien au-delà de l’Occupation, ce tableau d’une vie.

Je n’ai pas voulu corriger les traductions du breton (« faire autour des bêtes » pour « s’occuper des bêtes », « confiance ils avaient », etc) car elles font le charme de ce témoignage et j’espérais bien donner à entendre cette langue si musicale où le breton s’entend en arrière-fond.

*

         — Quel âge aviez-vous en 44, Lucie ?

         — 19 ans alors, je suis née en 25.

         — Vous avez donc entendu parler du massacre de Garzonval en juillet 44 ?

         — Oui, la ferme de mes parents était tout à côté. À l’époque, notre ferme, c’était Les Quatre-Vents. Elle n’existe plus, parce que la route a été déviée et les bâtiments ont été arrachés, mais c’est à moins d’un kilomètre de Garzonval quand tu descends la côte.

         — Sur quelle commune ?

         — Sur la commune de Bulat, juste en dessous de Garzonval, là où est le monument.

         — Vous êtes allée voir ?

         — Oh non, parce qu’à l’époque, aller là-bas, ce n’était pas facile. Il y avait des Allemands partout. Plougonver était visé. Et moi, je travaillais chez le maire de Gurunhuel, je n’allais pas souvent à Plougonver. On bougeait de moins en moins, c’était difficile.

         — Qu’est-ce que vous faisiez ?

         — J’étais domestique. J’avais dû me placer à l’âge de treize ans. Faire le ménage, laver le linge, et des fois biner un petit peu, et faire autour des bêtes, c’était ça mon travail… C’était dur mais je n’étais pas tuée non plus, hein, c’était pas les travaux forcés. Et ils étaient gentils. Très. Oui, très. Fallait être un peu filou avec eux, mais… oui, oui, très gentils. Quand j’étais malade, ou quelque chose, ils savaient me soigner. Finalement, je faisais un peu comme je voulais — oui et non, enfin. J’étais… mais j’étais libre, quand même.

         — Parce qu’ils avaient confiance en vous ?

         — Ah oui, confiance ils avaient. Il y avait du monde qui venait chercher du blé, dans un sac de cinquante kilos, une douzaine d’œufs, par exemple, du beurre, quelque chose sur la ferme, alors, j’avais un peu d’argent, pour donner la monnaie, oui, oui, oui… J’étais dans leur maison comme leur fille.

         — Et vous aviez pu aller à l’école jusqu’à treize ans ?

         — À l’école ? Oh non ! Mon père était resté veuf de bonne heure, moi, j’avais une santé fragile, et il fallait faire, je ne sais pas, presque quatre kilomètres pour aller à l’école. On était neuf enfants. Oui. Les trois premières filles étaient nées avant la guerre de 14… L’une est morte à trois ans. Puis, au retour de guerre alors, il y a eu mon frère Jean, ma sœur Hélène, Eugène, moi, Louis, Yves et Marie… On mangeait à notre faim, mais il ne fallait pas demander trop. Quand ma mère est décédée, il y avait six enfants de moins de quinze ans… Plus question d’école. Il a fallu aller pour gagner. Mes frères ont eu plus de chance.

         — Sous l’Occupation, vous étiez toujours chez le maire de  Gurunhuel ?

         — Oui, chez Quillec[1], au Palais, en Gurunhuel, à la limite de Pont-Melvez… La femme du maire de Gurunhuel était la sœur d’Yvonne Rannou, la femme de Jean Coantiec, le maire de Plougonver. Les Coantiec étaient de gauche et les Quillec plutôt de droite. Yvonne Coantiec n’avait pas sa langue dans sa poche. Elle était assez raide. Sa sœur, là où je travaillais, était beaucoup plus souple… Ah, elle était dynamique, Yvonne Coantiec. Avec elle, ça y allait ! Aux élections, il y avait la droite et la gauche, et, l’autre candidat, c’était « viens prendre un coup ici, viens prendre un coup là », mais, elle, hop, la barrique sur le trottoir et un seau d’eau pour passer le verre… Sa sœur était plus calme : elle, elle était plutôt curé-patron, plutôt tirée vers la curaille. Mais ils s’entendaient bien. Quand Yvonne Coantiec a été arrêtée, ses enfants sont venus chez nous, chez leur tonton, si tu veux.

         — Leurs parents avaient été arrêtés en mars 1943, sur dénonciation, semble-t-il…

         — Ils habitaient au bourg de Plougonver, mais ils avaient loué leur manoir de Lanamus à des réfugiés alsaciens. Et, là, je ne sais pas ce qui s’est passé après, s’il y avait des armes, soi-disant…

         — Des armes de la guerre de 14, oui…

         — Des armes qui étaient à un docteur… un cousin. Et qui ont été découvertes.

         — À la suite d’une perquisition.

         — Oui, d’une perquisition.

         — Et donc, le 5 mars 43, on arrête le maire de Plougonver et sa femme… Le 8 mars, les Allemands libèrent le maire mais arrêtent un de ses employés, François Tinévez. Vous le connaissiez ?

         — Oui, François Tinévez, c’était un commis.

         — Pas leur fils adoptif ?

         — Oh non, non, non. Il avait un frère qui était vers Belle-Isle-en-Terre, là. C’était un commis…

         — Qui a été déporté, et Yvonne Coantiec aussi…

         — On a soupçonné les locataires alsaciens d’avoir dénoncé mais… Des fois, une demi-parole… Oui, des fois, sans penser à rien… Le petit Tinévez a pu dire un mot, parce que c’est lui qui avait caché les armes, et qui était venu les changer de place.

         — Comment se fait-il que ce soit Yvonne Coantiec qui ait été déportée et pas son mari ?

         — D’après sa sœur, elle a pris la place de son mari… Les Coantiec avaient trois enfants, Jean, qu’on appelait Jeannot, Paul et Annick. Annick avait douze ans, treize ans, peut-être. Elle suivait ses études. Et l’aîné aussi, Jeannot. Mais Paul, le deuxième, était devenu comme fou. Il voulait aller chercher sa mère. Il est resté un an, sinon plus, chez son oncle au Palais parce qu’il avait fait une dépression à la suite de l’arrestation de sa mère. Il avait juste un an de moins que moi, plus ou moins. Oui, donc, 16-17 ans.  Annick, la plus petite, venait pendant les vacances. Là où j’étais, il y avait trois petites filles. Annick allait au lycée à Saint-Brieuc, et elle venait chez ses cousines pendant les vacances, mais Paul était devenu tout de même bizarre et il restait là. Il n’y avait que moi qui lui faisais la loi. Autrement, il n’écoutait pas. Je lui disais : « Viens, on va donner à manger aux cochons », « Viens, on va aller prendre des choux », il venait… Oh, il était gentil, hein… mais des fois j’avais peur quand même. Et puis, à la fin de la guerre, les jeunes étaient tous dans la Résistance ; Paul avait pris une mitraillette, il devenait dangereux. Jean aussi s’était engagé dans la Résistance mais il était sérieux, il savait ce qu’il faisait.

         — C’est lui qui est devenu maire de Plougonver après-guerre…

         — Oui. Quand je passais à Plougonver, je passais le voir. Il avait repris la scierie, elle n’était pas très rentable, mais il gardait ses ouvriers, et, à sa mort, il la leur a léguée. Dans les années 80 et quelque, 85… C’étaient des gens bien. Ils n’avaient pas mérité ça, que leur mère soit, comme ça… Ils ont souffert, tous, les jeunes… Après-guerre, Paul s’est remis, il a eu quatre enfants, il a travaillé à l’étranger, je l’ai revu. Oui, c’était une période noire et c’était un triste destin pour eux.

         — L’histoire de la Résistance à Plougonver est depuis le début liée à l’histoire de la famille Coantiec. Le premier acte de Résistance, c’est, en septembre 1942, l’aide apportée par Yvonne Coantiec à des aviateurs anglais dont le bombardier était tombé sur le territoire de la commune, puis, en mars 1943, cette affaire d’armes cachées et les déportations… Ensuite, il y a l’exécution d’un délateur, Joseph Trémel, par un maquisard… Trémel était un collaborateur, tout le monde le savait ?

         — Oui, tout le monde le savait. Parce que, ce qui est arrivé… c’est qu’il y avait la magouille, le marché noir… On savait que Trémel était un traître.

         — Quand il a été abattu, on a trouvé des listes qu’il avait…

         — Des listes, ah, oui, ça, il y avait, et des patriotes qui étaient dénoncés…

         — C’est encore sous la conduite d’un délateur de Plougonver que les Allemands ont cherché les aviateurs anglais d’après le témoignage de Jean Coantiec… Est-ce qu’il y avait des collaborateurs qui étaient connus comme tels ?

         — Oh, beaucoup il y avait ! Les gens savaient, oh, il fallait faire attention. De pas parler, de pas… comme on le savait, on ne faisait plus confiance. On avait peur de parler ; enfin, quand c’était des voisins comme ici, on pouvait, et encore, parce que les Bretons, dans la campagne, ici, étaient quand même familiers… Mais il y avait des collaborateurs, ici aussi, qui guettaient… des miliciens… comme disait Annick, à Saint-Norgant, là… ils surveillaient, ils venaient voir jouer aux boules, dans les fermes…

         ­ — Est-ce qu’à ce moment-là, vous aviez entendu parler des Breiz atao ?

         — Oui. À ce moment-là, ils commençaient, oui… Ça, c’était un peu l’extrême-droite, je pense… Oui, ils ont commencé.

         — Et est-ce que vous connaissiez des gens dont on disait qu’ils étaient pour la Résistance ?

         — Oui, on en connaissait. D’ailleurs, moi, j’ai vu des gens de la Résistance, des patriotes, qui venaient chercher du pain. Ils venaient le soir chercher du pain. Parce que, dans le temps, tu sais, on cuisait le pain à la maison. Il y avait un four, et on faisait des gros pains, de trois, quatre, cinq livres, et alors, des fois, ils venaient au milieu de la nuit chercher du pain aussi. Alors ça, c’était bien. Et c’était pas bien non plus. Parce que si on aurait su que ceux-là venaient…

         — La maison brûlait…

         — Et les gens avec aussi bien… Oh mais, ça bardait… Il y a eu une grande rafle à Saint-Norgant, à Callac, à Maël-Pestivien aussi. Un cousin d’Yvonne Coantiec a été raflé, il est parti en déportation, en Allemagne. Un dimanche matin. Pierre, il s’appelait. Au bourg, ils allaient à la messe, ils en ont ramassé quatre ou cinq. On ne les a pas revus.

         — Il y a eu une rafle à Plougonver aussi en avril 44 quand deux motocyclistes allemands ont été tués par deux maquisards. Le deuxième a été tué devant la maison du maire, et le maire de Gurunhuel a été blessé. Vous vous en souvenez ?

         — Oui, oui ! Le maire de Gurunhuel était allé couper du bois. Parce qu’il y avait une scierie de bois chez Coantiec… Il était là quand les patriotes ont tiré sur les Allemands. Lui, il avait ramassé une balle dans sa cuisse, il ne pouvait pas marcher. Et entre Plougonver et Gurunhuel, surtout au Palais, il y a de la distance… Il a pu monter sur sa jument, pour venir à la maison. Après, il ne pouvait pas descendre de son cheval. Quand on l’a vu arriver, on lui a dit : « Qu’est-ce que tu as ? » Il était tout pâle. « Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ? » « Oh, il dit, j’ai mal, il y avait les Allemands, là, à Plougonver… ». On l’a fait descendre, et on m’a envoyée chercher le docteur. En vélo, et encore, la nuit commençait à tomber… « Moi, j’ai dit au docteur, quand je suis arrivée à Bourbriac, j’y retourne pas toute seule. « Non, vous allez retourner avec moi ». Et c’est comme ça que je suis revenue.

            — Après tant d’années, la période de l’Occupation, ça vous laisse quels souvenirs ?

         — Oh, des mauvais souvenirs. On ne pouvait pas bouger non plus. Je me rappelle une fois, il y avait les Allemands, j’étais là-bas, chez Quillec encore, les Allemands passaient sur un petit chemin, on entendait les camions et tout — qu’est-ce qu’on a fait ? On a éteint la lumière, et on est allés chacun au grenier ou enfin où on pouvait ; là, c’était une grande maison, il y avait des chambres ; alors on a monté dans les escaliers, bon Dieu, il y avait le commis, il était arrivé presque au grenier, et il y avait sous l’escalier un truc pour trier le grain, là… un tamis… et voilà l’autre qui cogne dedans, et le machin, là, il se met à dégringoler l’escalier, mais d’un bruit, d’un bruit… Un étage… deux étages… ça descendait… s’ils sont là à la porte et qu’ils entendent ça… écoute, je me dis… ah non… Les Allemands ont passé à trois cents mètres. On avait peur, tu vois. Oh, pour les jeunes, si t’étais attrapé… Et après sont venus les patriotes aussi… Il y en avait qui étaient des bons, mais il y en avait… qui n’étaient pas toujours honnêtes non plus. Il y en avait qui faisaient leur métier. Les autres… qui volaient.

         — Et vous en avez vus ?

         — J’en ai vus, puisqu’ils sont venus là, où je travaillais. Chez Quillec, ils sont venus. Je les connaissais, moi. Ils ont pris le tabac du pauvre père — alors que sa fille était en Allemagne, déportée. Le pauvre grand-père qui avait 76 ou 77 ans… à l’époque, ça faisait vieux, très vieux. Alors qu’il n’avait que son tabac… Ils sont venus voler. Ils ont fouillé la maison. Moi, je connaissais le gars qui fouillait.

         — Ils étaient plusieurs ?

         — Oui, cinq ou six. Ils venaient voler ce qui leur plaisait.

         — En trahissant la Résistance…

         — C’est-à-dire que c’était mal organisé avec eux. Il y avait les patriotes et il y avait les voyous qui venaient, si tu veux, pour voler. Après le chemin de Garzonval, là, il y avait une grande ferme, il y a une croix juste, là, c’était une vieille fille qui restait dans la ferme, et ils sont venus là voler le linge, alors que son frère aussi était mort pendant la guerre, il avait été tué. Et les voilà qui viennent là, voler aussi, voler les beaux draps qu’il y avait, parce que, dans le temps, tu vois, dans les fermes, les filles, quand il y avait des rouleaux de linge pour les draps, les filles les brodaient, et puis brodaient des initiales… et ils sont venus lui voler son beau linge, alors que son frère était mort en Allemagne, c’était le père à Jean Ropars…

         — Qu’est-ce qu’ils pensaient, les gens, de tout ça ?

    — Oh, ils avaient peur. En-bas de chez nous, là où est le château d’eau, il y avait une ligne téléphonique…. alors, des gens d’ici, ils allaient garder la ligne. Ils pouvaient être abattus par la Résistance[2] mais, un jour, y en a un qui venait de garder la ligne, il a été arrêté par les Allemands. Il avait beau leur dire qu’il venait garder la ligne, aussi bien, on l’aurait abattu… On avait peur.

         ­— Ce qui vous reste de cette période, c’est surtout la peur ?

        — De ce temps-là et avant, en général, ce qui me revient, c’est que tout était triste, tout était noir, on ne pouvait rien dire, on n’avait pas de liberté. Paysan tu étais, paysan tu te taisais.  Les gens étaient habitués, mais… on se contentait de peu. Des chaussures, il y en avait, parce que, quand il y avait un décès… on donnait les chaussures, les habits l’un à l’autre… Moi, avant-guerre, j’ai vu faire des petits manteaux pour les enfants dans un grand manteau, et elle était couturière un peu, ma mère. Elle avait une machine à coudre, elle faisait des petites blouses pour nous tous, elle taillait dans les gilets aussi. Elle faisait des habits comme ça. Elle est morte en 1938. On était fagotés comme à peu près tous les enfants. Des sabots de bois. Avec des chaussons faits dans des habits de soldats. Les gens étaient à peu près égals. Les enfants des grandes familles étaient à peu près égals. On se contenait de peu mais, au bourg, il y avait beaucoup de commerçants. Il y en avait qui faisaient des sabots, il y en avait qui faisaient des cordes. Trois ou quatre commerçants qui couraient la campagne pour ramasser le beurre et les œufs. Il y avait des bistrots aussi. Des petits mécaniciens, pour les vélos. Il y avait des couturières, d’autres qui vendaient du tissu. Qui faisaient un peu de restaurants. Chez nous, il fallait aller à Bulat ou à Callac.

         — Callac, c’était la grande ville…

         — La grande ville, oui. Il y avait le marché tous les mercredis. Il y avait beaucoup de monde au marché parce qu’il y avait des cars qui arrivaient, de Bourbriac, de Bulat, de Belle-Isle-en-Terre, il y avait peut-être une vingtaine de cars. Une grande agitation, avec des vaches, des cochons.  Alors, quand ils avaient vendu, c’était… Il y avait du bon pain, du pâté, du bon pain de chez le boulanger… avec un morceau de pâté, ça descendait, hein… Moi, je me rappelle ma mère quand elle allait à Callac, elle achetait un grand pain et elle nous donnait une tartine, à chacun, avec du pâté dessus, oh, mais ça fondait dans la bouche, hein… Il n’y avait pas de bonbons, mais on n’avait pas besoin de bonbons… On n’était pas malheureux, on n’était pas maltraités, si tu veux.

         — De votre enfance, vous gardez de bons souvenirs ?

        — J’ai le souvenir d’une vie organisée. Où les enfants avaient quand même le respect… Quand on était au village… c’étaient des grands villages, il y avait des vieux… et les enfants seraient pas allés leur répondre, hola. Et on étaient entourés. On s’amusait. On allait garder les vaches. Il y avait plusieurs enfants qui allaient. Qui allaient l’été au bord de la rivière.

         — Et vous rendiez beaucoup de services, vous vous sentiez utiles ?

       — On se sentait utiles. On allait trier les saletés dans les blés. On tirait la mauvaise herbe. Chez les voisins, on avait un café. Des fois, on avait cinq centimes ou dix centimes. Et on était très fiers. Tandis que les enfants, maintenant, tout leur est dû et rien n’est assez bien pour eux. La vie a changé.

         — Après-guerre, après avoir travaillé chez le maire de Gurunhuel, qu’est-ce que vous avez fait ?

         — Après, je suis allée faire les saisons à Jersey. Je me suis mariée en 1949. Ma fille est née en 52 et le marmous ici en 56. On faisait les saisons et on avait une petite ferme aussi. Aux Quatre-Vents, d’où je venais. Après, quand les enfants ont grandi, c’était loin, l’école, et je n’avais pas les moyens de les mettre en pension non plus. Alors, on a loué une ferme au bourg.

         — Pour qu’ils puissent être près de l’école.

         — Oui, voilà. Mais j’ai fait la tuberculose… et après un an, j’ai été opérée. Le poumon droit, on avait enlevé un lobe, le poumon est resté… comment, bloqué, il décollait pas trop, quoi. Mais enfin, ça va, depuis, je suis quand même costaud. Après, on est restés au bourg. Et après… Les vaches avaient eu la bruxellose… Donc, repartir à 58 ans, faire un nouveau troupeau, c’était de la folie. Mon mari était déjà à la retraite… J’ai dit : « Moi, j’ai assez travaillé, non ? Il faut vivre, non ? »… et donc j’ai pris ma retraite. Maintenant, on fait ce qu’on veut, maintenant, on vit libre.


[1] Officiellement, Joseph Le Couillec (le nom ne correspond par à la prononciation).

[2] Qui sabotait les voies ferrées pour empêcher l’ennemi de gagner le front de Normandie. 

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