Parole interdite (suite)

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Bretagne-Ile-de-France, juin 2016

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J’ai déjà raconté ici comment, invitée à présenter les photographies d’Armand Robin à Guingamp, j’ai découvert que les militants bretons s’opposaient à ce que me soit « offert une tribune, si minime soit-elle » et que j’étais donc interdite de parole en Bretagne. De fait, s’étant présentés en commando, ils avaient empêché la conférence jusqu’à ce que les spectateurs les chassent.

Cet épisode était intéressant pour trois raisons :

— Tout d’abord, la censure qui s’était jusqu’alors exercée tacitement sur toutes mes activités en Bretagne (y compris la poésie, les éditions de contes et autres travaux que l’on aurait pu croire inoffensifs pour la doxa nationaliste) était désormais non seulement pratiquée au grand jour mais donnée pour un devoir. Nul ne doit désormais être exposé au risque de m’entendre, et ce, quel que soit le sujet.

Le motif de la censure était, pour la première fois aussi, exposé clairement : je suis supposée présenter une « image déformée de la culture bretonne », ces militants, eux, présentant l’image non déformée, seule légitime donc, de la culture bretonne. Ils en ont donné les composantes, à savoir « les bagadou, les cercles celtiques, la signalétique bilingue et l’Office de la langue bretonne ». L’union du biniou et de l’orthographe surunifiée, c’est, de fait, le triomphe de ce que les nationalistes ont mis en place. Et c’est ce qui est officiellement subventionné à présent. Il s’agit bel et bien de la culture officielle de la future nation bretonne. Cette virulence de meute sûre d’elle-même s’explique par la certitude d’obéir aux injonctions du pouvoir en place.

— Deuxième constatation : il était apparu que j’étais interdite de parole au nom de Monjarret, autrement dit de l’héritage assumé de la collaboration du mouvement nationaliste breton avec les nazis.

En effet, ces militants bretons avaient commencé par tagger devant le théâtre, comme par une mesure prophylactique, de vastes inscriptions à la gloire de Paul, dit Polig, Monjarret ; certains d’entre eux se promenaient avec, pendues au cou, des pancartes proclamant I AM POLIG[1].

En 2014, lorsque le conseil municipal de Guingamp s’est opposé à l’attribution de son nom à une rue, des résistants se souvenaient encore du rôle joué par Monjarret qui distribuait L’Heure bretonne au son du biniou et, soutenu par l’occupant, faisait régner la terreur.

Pour en savoir plus long sur le personnage, pas besoin d’aller chercher bien loin. Son itinéraire est bien connu (même si, bien sûr, les nationalistes s’acharnent à le réhabiliter, et le cas Monjarret offre un exemple particulièrement probant de censure et de réécriture de l’histoire). Il a fait depuis longtemps l’objet d’une publication disponible en ligne.

On peut la lire ici en PDF

LE CAS MONJARRET

On trouvera aussi une brève synthèse de cet itinéraire pour ceux qui ne voudraient pas perdre trop de temps avec ce peu ragoûtant personnage. Ce qui est prodigieux est le dispositif mis en place par les autonomistes pour le réhabiliter, et l’insistance avec lequel ce joueur de biniou est devenu l’incarnation de la culture bretonne, la culture bretonne officielle,  et qu’il est interdit de ne pas aduler. De fait, les bagadou, les cercles celtiques, le breton surunifié et le panceltisme, tout est issu de Monjarret et des héritiers de Breiz Atao.

— Enfin, les organisateurs de ce commando n’étaient pas quelques allumés de Breiz Atao nostalgiques du fascisme et rêvant de reprendre du service pour le FLB : non, il s’agissait d’élus — l’un d’entre eux, Kerlogot, représentait même le conseil départemental et m’interdisait de parole au nom de Kendalc’h 22 (association dite « culturelle ») ; l’autre, Kerhervé, en tête du commando, et signataire de la tribune dénonçant ma « présence inopportune », s’est présenté, lui aussi, en tant qu’élu et président du Centre culturel breton de Guingamp. Ils dirigent donc des associations subventionnées sur fonds publics. Et ce sont eux qui fabriquent la culture bretonne. Une certaine culture bretonne.

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Or, et c’est où l’affaire devient vraiment instructive, ce n’était là que le premier épisode du feuilleton. Non seulement ni la municipalité de Guingamp ni le conseil départemental, interrogés à ce propos, n’ont osé répondre, mais Kerlogot (un sonneur écologiste passé à droite) a repris ses attaques lors du conseil municipal du 9 mai.

Et voici quel est le traitement de l’affaire dans la presse régionale, à savoir Ouest-France :

 

 Capture d’écran 2016-06-06 à 21.02.18

 

et, plus virulent comme de coutume, Le Télégramme :

 

Capture d’écran 2016-06-02 à 11.12.06

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Pour Ouest-France, comme on le voit, le fait de m’inviter à parler de poésie est de nature à « décupler les rancœurs » guingampaises ; pour Le Télégramme, le maire est doublement coupable : sa « volte-face ne passe pas » (comme s’il avait  sur un coup de tête décidé à lui seul de ne pas donner le nom de Monjarret à une rue) et, de plus, il ne mesure pas la responsabilité accablante qui pèse sur ses épaules du fait que GwinZegal m’a invitée.

Aucun des journalistes ne rappelle qui était Monjarret.

Aucun ne rappelle que le conseil municipal a refusé par 15 voix l’attribution de son nom à une rue.

Aucun ne s’interroge sur les raisons de ma présence. Aucun n’a même évoqué mon travail pour l’exposition ni mentionné le nom d’Armand Robin.

Aucun ne met en doute les accusations de Kerlogot  : il va de soi que je « salis » la culture bretonne. Korlogot le dit et c’est écrit dans le journal, donc, c’est vrai : ainsi se fabrique ce qu’Armand Robin appelait la « fausse parole ».

À en croire la presse, le maire a eu tort de censurer Monjarret mais de ne pas me censurer. Il est donc coupable, et Kerlogot qui, en courageux héros de la bretonnitude, a osé le mettre en demeure d’annuler le vote du conseil municipal, passe pour le défenseur de la paix : ce n’est pas lui et son commando qui sont venus perturber une conférence, c’est le maire qui, en ne m’interdisant pas de fouler le sol guingampais, a non seulement fait violence à ses concitoyens mais décuplé les « rancœurs »… Les rancœurs de qui, sinon d’un groupuscule militant qui, au nom d’un nazillon nationaliste, s’arroge le droit d’instrumentaliser la culture bretonne ?

On pourrait juger bouffon qu’un élu invite le maire à passer outre un vote, mais ce serait mal connaître la stratégie du mouvement breton, foncièrement antidémocratique : à force de crier, la propagande finit par produire un effet de sidération, et les faits passent à la trappe.

En effet, comme en 2014, plutôt que de rappeler le parcours de Monjarret, le maire se borne à évoquer le fait que son nom ne faisait pas consensus. Nul ne rappelle qu’un vote a eu lieu, et, en effet, le fait passe à la trappe.

Oser s’opposer à ces militants revient à sembler s’opposer à la Bretagne.

Ainsi s’instaure le règne de la terreur.

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Et nous ne sommes pas au bout de nos découvertes dans ce petit parcours du monde de la culture bretonne tel qu’il édicte désormais ses oukazes.

En effet, la ville de Guingamp abrite, outre le Centre culturel breton et la médiathèque dirigée par un fils et petit-fils de militants nationalistes bretons, la Fondation Fouéré.

Yann Fouéré était un vieil acolyte de Monjarret, spécialiste, comme lui, du double jeu, incarnant l’héritage jésuitique de Breiz Atao, le catholicisme irriguant depuis la chouannerie les basses eaux du nationalisme breton.

Fouéré figure sous le numéro SR 715 sur la liste des agents de la Gestapo en Bretagne, ce que j’avais pu constater en travaillant à la réédition des Archives secrètes de Bretagne d’Henri Fréville, lequel savait (aussi bien que Monjarret) à quoi s’en tenir au sujet de Fouéré.

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Fouéré agent de la Gestapo

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C’est donc en pleine connaissance de cause qu’en 1956 Monjarret est devenu le bras droit de Fouéré à la tête du MOB, parti nationaliste breton qui devait poursuivre le combat de Breiz Atao après-guerre et fournir des militants au FLB, dont Fouéré lui-même, condamné pour attentats.

Fouéré bénéficie à présent d’une fondation où les nationalistes peuvent puiser matériel de propagande et liens utiles. Une fondation, d’après l’article 18 de la loi du 23 juillet 1987, a pour but  «  la réalisation d’une œuvre d’intérêt général et à but non lucratif ». Grâce à Fouéré et à la filière de faux passeports qu’il avait mise sur pied, les SS du Bezen Perrot ont pu trouver refuge en Irlande et reprendre le combat contre la France républicaine : lui rendre hommage sous forme de fondation témoigne d’une conception de l’intérêt général qu’il serait intéressant d’expliciter.

Quoi qu’il en soit, nous devons à la responsable de la Fondation Fouéré un spécimen de prose nationaliste qui parachève le portrait du mouvement breton par lui-même :

Huonic Attention danger

Appel à censure et à délation, insultes (« sot da stagañ », en breton surunifié, transposition directe du français, signifie « folle à lier »), falsification des faits (car la conférence a eu lieu une fois les intrus partis), et soutien apporté à la plagiaire — je pense que nous avons là un bon portrait des « humanistes démocrates bretons » (pardon : Bretons, avec majuscule, même à l’adjectif, nous sommes dans le règne du Culte). Un Culte assez inculte, à en juger par le style et l’orthographe, mais la Culture bretonne qui a pignon sur rue, et qui interdit toute parole libre, c’est ça.

(À suivre)

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[1] Bien que ceci n’ait qu’un rapport indirect avec notre sujet, je voudrais quand même souligner au passage à quel point le nom de Polig est ridicule, sans même parler de l’effet qu’il produit associé au nom de Monjarret.

Les nationalistes bretons, pour marquer qu’ils entraient dans une sorte de famille, se sont donné de petits noms comme on en donnait aux enfants en France à l’époque : Paul donnait Popol, Émile Mimile, Albert Bébert et ainsi de suite. Le tag PLACE POLIG signifie donc PLACE POPOL.

Quant au panneau indiquant ME ’ZO POLIG, il est plus ridicule encore puisque en breton non surunifié le nom devrait arriver en tête. Tel quel, le panneau clame JE M’APPELLE POPOL. 

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6 réponses à Parole interdite (suite)

  1. davy louis-marie dit :

    L’évolution du traitement de la matière « bretonne » par la presse quotidienne régionale (OF, Télégramme) puis par les médias audiovisuels mériterait un travail critique et des études sérieuses. D’innombrables mémoires (ou thèses) ont été écrits, et publiés, notamment sur le puissant Ouest-France. Aucun n’aborde cette question pourtant passionnante. De la totale indifférence de ces journaux et médias aux questions linguistiques, culturelles bretonnes jusque dans les années 50,60, comment est-on passé à partir des 70’s à un engouement de commande et à un soutien sans réserve à tout ce qui portait chupenn du et bragou braz. Suivisme des goûts du public pour le folklore néo-celtique ? Aspirations légitimes à la décentralisation ? En tout cas une complaisance évidente pour installer petit à petit dans leurs colonnes, sur leurs antennes, ce gros consensus mou autour de l’identité Bzh avec, dans le même sac, ce qu’il peut avoir d’inoffensif, sympathique et populaire, et ce qu’il a de plus suspect.

  2. Samson dit :

    Courage à vous dans ce combat qui témoigne effectivement des dangers que font encourir certains (faux) régionalismes à notre démocratie. Je fais suivre votre mail à des amis bretons de Blain.
    Amitié

  3. trividic dit :

    Pour vous remercier, je transmet …
    Cordialement,
    Jean

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