Censure

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La censure est, aussi bizarre que cela puisse paraître, un chapitre essentiel pour moi depuis que j’ai publié Le Monde comme si, et ce site (qu’un lecteur m’a offert précisément pour lutter contre elle) a le mérite de me permettre de montrer à partir d’exemples concrets la manière dont elle s’exerce.

Elle s’exerce, en règle générale, de manière on ne peut plus discrète : Le Monde comme si a fait de moi un auteur absent en Bretagne ; jusqu’alors, j’existais, je faisais l’objet d’articles plus ou moins intéressants, mais enfin, qui rendaient compte de mes travaux — soudain, calme parfait, disparition totale. Plus d’émissions, plus d’articles dans la presse (le journaliste qui avait rédigé un article pour Ouest-France a été convoqué par le rédacteur en chef et rappelé à l’ordre : « On ne parle pas de Françoise Morvan »), plus de salons, de signatures et autres obligations qui constituaient pour moi autant de corvées : une tranquillité absolue…

Quand j’étais enfant, un samedi après-midi, ma mère m’avait conduite au Salon des écrivains bretons. Ça devait se tenir à Montparnasse. Il y avait Charles Le Quintrec, un gros monsieur rose un peu suintant, je m’en souviens encore avec épouvante — j’ai trouvé ses œuvres dans le grenier de ma maison natale puisque ma mère lui vouait une admiration qui ne s’était pas démentie et je peux dire, les ayant toutes lues, qu’elles sont à son image. Au retour, j’ai cru devoir avertir ma mère :

— Ne compte pas sur moi pour devenir un écrivain breton.

C’est totalement réussi.

La censure n’a pas que des inconvénients.

Mais elle s’exerce aussi de manière pas du tout discrète :   lorsque des associations, des syndicats, des organismes divers ont tenté de m’inviter pour ouvrir un débat sur la dérive identitaire que j’entends dénoncer, il a bien fallu découvrir, outre la censure du silence, les menaces et les manœuvres d’intimidation. Le mouvement breton se dit démocratique mais il a fallu deux cars de CRS pour qu’un débat puisse avoir lieu sur Le Monde comme si à Lanester et il apparaît à présent que, quel que soit le sujet, il m’est fait interdiction de m’exprimer sur le sol breton. Au cas où, malgré tout, un organisme serait tenté de m’inviter, les militants sont appelés à se mobiliser pour inciter ses responsables à se tenir cois. Cela donne matière à réfléchir sur le lobby qui vient d’obtenir de l’État la délégation à la Culture. On le voit ainsi exposer ses méthodes, ses pratiques, ses revendications, son idéologie, au nom d’une histoire et d’une culture qui sont désormais vouées à être imposées à tous en Bretagne. Et la Bretagne n’est là qu’un laboratoire…

Au moment où je disparaissais en tant qu’auteur, et où Le Monde comme si devenait le livre qu’on ne cite pas, la violence des polémiques à mon propos enflait hors des zones de légitimation littéraire ou universitaire au point de faire de moi sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia l’auteur français le plus contesté au monde. L’article qui m’est consacré, article qu’il est impossible de supprimer et qui passe pour donner la vérité officielle sur mon travail, quoi qu’il soit pour l’essentiel totalement erroné, est la résultante de la censure par le pouvoir du nombre : il me semble qu’il y a là un exemple de fonctionnement des mécanismes de destruction de la différence qui mérite d’être pris en compte. Tout doit être normalisé, banalisé, soumis au règne du groupe de pression dominant, lequel fait régner la terreur par le savoir académique ou pseudo-académique lui-même garanti par le pouvoir de la meute.

Tant qu’il était possible d’avoir affaire à une autorité garante des informations données au lecteur (un « auteur » détenteur de l’« auctoritas »), le droit à la vérité était, malgré tout, garanti. Dès lors que l’« auctoritas » est supprimée pour être remplacée par le pouvoir du groupe de pression capable de mobiliser le plus grand nombre de partisans, il n’y a plus de vérité : la vérité n’est elle-même que la résultante des propos tenus par les uns et les autres, comme si le nombre et l’influence faisaient vérité. C’est là un changement majeur.

De même, tant que le droit de la presse permettait de se défendre, il était possible d’assigner les auteurs de propos injurieux ou diffamatoires. C’est ainsi que j’ai fait condamner le journal Bretagne hebdo qui se trouvait en tête de la campagne de calomnies orchestrée par le mouvement nationaliste breton suite à la parution du Monde comme si — condamnation qui n’a pas empêché le directeur du journal d’être récompensé officiellement par les pouvoirs publics via l’Institut culturel de Bretagne mais qui a eu le mérite de faire disparaître cette feuille nationaliste dite de gauche où l’on pouvait lire des articles à la gloire des pires collaborateurs des nazis.

Avec le règne d’Internet, les nationalistes ont pu se déchaîner en toute impunité, déversant propos antisémites, invectives et délires en tout genre. J’ai fait condamner trois nationalistes pour incitation à la haine raciale, mais cela n’a rien changé. Dans la mesure où ces discours se donnent pour expression de la Bretagne, il m’a semblé que la meilleure solution était de laisser s’exprimer ces malades pour les amener à faire un portrait du mouvement breton par lui-même.  Ce qui résulte du Florilège des invectives toujours en cours, c’est la manière dont les militants bretons de gauche sont amenés à calquer le discours de l’extrême droite et faire le lit des identitaires, parfaitement cohérents, quant à eux, avec l’héritage du mouvement nationaliste pronazi. Tout cela au nom d’une Bretagne celte relevant du pur fantasme.

Pièce nouvelle qu’il serait dommage en un tel contexte de laisser de côté, la manière dont de grands démocrates envisagent de me donner la parole mais pour finalement me la retirer car, en somme, c’est dangereux, ça ne rapporte rien et ça risque de nuire à leur réputation. Pour justifier cette abstention, les arguments développés méritent aussi d’être mis en lumière.

Et puis, un exemple de débat à la radio : un libre débat sur l’un des sujets du Monde comme si… J’espère avoir le temps de rédiger ce chapitre qui en dit plus long que de longues démonstrations sur la censure exercée par les médias bretons.

Enfin, il reste, bien sûr, l’épisode du film La découverte ou l’ignorance pour achever, provisoirement, ce petit tour d’horizon.