L’affaire Drezen

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Après l’affaire Monjarret, l’affaire Drezen, face inverse du même : deux militants nationalistes bretons, deux collaborateurs des nazis appelant à la libération de la Bretagne dans le cadre du IIIe Reich, l’heureuse Bretagne étant, selon eux, vouée à trouver sa place au sein d’une Europe des races et des ethnies enfin libérées. 

Paul, dit Polig, Monjarret (1920-2003) se sert du biniou, Yves Le Drezen, dit Youenn Drezen (1899-1972) se sert de la langue bretonne pour servir la cause.

L’un se bat avec les Brigades de combat du PNB et diffuse au son du biniou la presse nationaliste payée par les services de propagande allemands, l’autre y publie des articles racistes à la gloire de l’Europe nouvelle. 

L’un, exfiltré en Allemagne avec sa famille pour rejoindre les SS du Bezen Perrot, se présente comme déporté et bénéficie d’un acquittement à la Libération ; l’autre, un temps inquiété, bénéficie d’un non-lieu et réussit grâce à son ami Creston, un autre nationaliste jouant double jeu, à obtenir le soutien du parti communiste.

Tous deux continuent de militer après-guerre. 

L’un fait partie du comité directeur du MOB, le premier parti nationaliste breton créé après la Libération. Il crée le Festival interceltique pour se servir des « nations celtes » comme arme dans le combat contre la France. 

L’autre continue de collaborer à la presse militante. Il meurt en 1972 et le cénacle nationaliste se rassemble lors de ses obsèques (lire le récit qu’en donne la veuve Debauvais).

Monjarret meurt en 2003 et bénéficie aussitôt d’hommages qui lui valent en 2008 de voir une statue et une place inaugurées à Lorient, en présence de Jean-Yves Le Drian, président du conseil régional de Bretagne, et du maire socialiste qui a succédé à Lorient.

C’est aussi un maire socialiste, le maire de Pont-L’Abbé qui, en 1999, entreprend de célébrer le centenaire de la naissance de Youenn Drezen. 

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Sans ces hommages rendus par des municipalités dites de gauche à ces nazillons, il n’y aurait eu ni polémique ni rappel des écrits de personnages qui n’intéressaient guère les habitants de Bretagne ou d’ailleurs. 

En 1999, j’avais déjà protesté contre la réédition à l’initiative du professeur Per Denez (avec 40% de subvention via l’Institut culturel de Bretagne dont il était le vice-président) des textes de Drezen publiés sous l’Occupation dans Arvor, Gwalarn et L’Heure bretonne, autrement dit la presse nationaliste pronazie. J’avais traduit plusieurs des textes racistes et antisémites ainsi édités au mépris de la loi, mais en vain : aucun des membres de l’ICB n’avait daigné même lire ces traductions. En revanche, une entrevue avec Josselin de Rohan (en présence de la présidente de la section de Rennes de la Ligue des Droits de l’Homme) allait amener une certaine prise de conscience (et l’heureuse décision de retirer à l’ICB le rôle de Centre régional du Livre, rôle qui permettait aux nationalistes de subventionner leurs productions sur fonds publics). Avec l’arrivée au pouvoir de Jean-Yves Le Drian, tout allait être remis en cause et les autonomistes allaient faire leur entrée au conseil régional cependant que la promotion du breton était placée sous l’égide de la militante nationaliste Lena Louarn, engagée depuis l’enfance dans le « combat breton» initié par son père. 

Alertée par des militants laïcs de la région de Pont l’Abbé que les cérémonies d’hommage à Drezen scandalisaient, j’avais appuyé leurs protestations et remis la traduction des écrits racistes de Drezen  tels que republiés par Per Denez. 

DREZEN ANTISÉMITE PDFTélécharger

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Une journaliste courageuse avait reçu les associations qui protestaient ; elle avait relayé ces informations et un véritable débat s’était ouvert dans les colonnes du journal Ouest-France. Un professeur d’allemand natif de Pont-l’Abbé et bretonnant de naissance, André Buannic, s’était livré à son tour à un travail de traduction, tout aussi accablant pour Drezen. Le débat, exceptionnel dans la presse bretonne, avait été vite étouffé, et, depuis vingt ans, reste unique en son genre : lors des autres protestations ou tentatives d’informer, les articles ont d’abord été des mises en cause des lanceurs d’alerte (ainsi dans le cas de l’affaire Monjarret). Ce simple fait donne la mesure de la censure qui règne en Bretagne sur le problème du nationalisme.    

Par la suite, les rues Youenn Drezen n’ont cessé de se multiplier, comme d’ailleurs les rues honorant des militants nationalistes engagés dans la collaboration avec les nazis. À Rennes, par exemple, la mairie socialiste a choisi de donner aux rues du quartier des Longs Champs, tantôt un nom de nationaliste pronazi, tantôt un nom de résistant (ainsi le collabo Xavier de Langlais jouxte-t-il le résistant André Philip : ainsi le nationaliste Yann Sohier, ardent défenseur du programme national-socialiste de son ami Mordrel, jouxte-t-il le colonel Rémy ; ainsi la rue Youenn Drezen descend-elle vers la rue Ferdinand Pelloutier, militant libertaire, en compagnie du barde nationaliste Xavier Grall qui bénéficie d’une longue avenue). Il a fallu l’aplomb de militants bien aguerris pour aller jusqu’à faire attribuer à une rue le nom de l’obscur Louis Andouard, fanatique nationaliste, successeur de Roparz Hemon à la tête du journal Arvor sous l’Occupation et mari de Françoise Rozec, non moins fanatique nationaliste enfuie avec les SS du Bezen Perrot dont elle devait épouser l’un des chefs. 

Pierrik Le Guennec a rédigé une remarquable étude de synthèse sur les noms de nazillons bretons attribués à des rues de Bretagne, étude qui n’a pas eu plus d’influence que les protestations à ce sujet. On trouvera à la fin de la brochure sur le cas Monjarret la liste des militants nationalistes bretons qui ont donné leur nom à des rues de Lorient (on y trouve bien sûr Drezen). 

LE CAS MONJARRET

On remarquera qu’à Pont-l’Abbé l’astucieuse méthode du panachage a également été adoptée : la rue de l’antisémite Drezen donnait dans la rue du résistant Auguste Dupouy. C’est l’une des raisons pour lesquelles la décision de débaptiser la rue Drezen a été prise, avec le soutien du fils d’Auguste Dupouy. Saluons le courage de ceux qui, à Pont-l’Abbé, ont fini par convaincre les élus qu’il y avait là un objet de scandale.  

Il faut d’ailleurs noter qu’en 1999, l’hommage à Drezen s’était accompagné de l’inauguration à Saint-Jean-Trolimon d’un lotissement baptisé Park Youenn Drezen et qui porte encore ce nom.

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C’est d’abord à la ténacité d’un professeur, Daniel Quillivic, qui a fourni un véritable travail d’information et a pris la peine d’aller inlassablement trouver les personnes concernées, que l’on doit cette décision. C’est ensuite au courage du maire, Stéphane le Doaré, que la décision a pu être prise en toute connaissance de cause, malgré l’opposition des socialistes, acharnés à défendre un « grand écrivain » (l’ont-ils lu ?). 

Consternants sont les propos de l’adjoint à la culture, tels que rapportés par le journal Ouest-France (surtout, comme de coutume, soucieux de donner la parole à l’opposition) 

 « L’auteur d’Itron Varia Garmez et de Skol Louarn restera un écrivain de talent, un écrivain majeur de la langue bretonne. Les égarements de sa plume trop tardivement mis en lumière rendent incompréhensible son aveuglement. »

L’infortuné Drezen est donc présenté comme brusquement victime d’« égarements de plume » à l’arrivée des Allemands. N’essayez surtout pas de comprendre pourquoi puisque, comme le serpent se mord la queue, ces « égarements » ne font que rendre plus « incompréhensible » cet « aveuglement ».  

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Pas plus que Roparz Hemon, Xavier de Langlais, Morvan Marchal, Mordrel, Fouéré, Creston, Lebesque et autres militants issus de Breiz Atao avant-guerre, Drezen n’a été saisi d’un éphémère égarement. Ces militants n’ont fait que poursuivre sous l’Occupation le combat qui était le leur de longue date, et qui est resté le leur après-guerre. C’est celui que le site Breiz Atao reprend à présent sur la même base. 

Il suffit d’ailleurs de se référer au poème Kan da Gornog (Chant pour l’Occident) écrit à la gloire de la « race celte » en 1929 par Drezen, illustré en 1930 par Creston et publié en 1932 aux éditions Skrid ha Skeuden, pour s’assurer que l’idéologie des deux compères s’accordait parfaitement avec le national-socialisme. 

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Le logo de l’éditeur placé à la fin du livre faisait SS mais c’était, bien sûr, par inadvertance.

Ce livre est lisible en ligne ; l’illustration de Creston et sa signification figurent dans Le Monde comme si mais rien de tout ça ne suffit : Drezen a connu des « égarements de plume », quelque chose comme d’épisodiques bouffées racistes…   

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Cibler le racisme et l’antisémitisme est, bien sûr, nécessaire mais contribue à fausser le problème : ces discours de haine ne sont que la conséquence de la haine nourrie par les nationalistes à l’égard de la France républicaine. Ce n’est pas la haine du Juif ou du « moco » qui s’étend à la France dans les discours des nationalistes mais bien la haine de la France qui prend naturellement la forme du racisme et de l’antisémitisme. 

Le fait pour des élus, socialistes ou pas, d’honorer des militants qui n’ont cessé d’appeler à la destruction de l’État français est aussi grave que le fait d’honorer des auteurs de textes racistes. Le « Comité à l’identité bretonne » créé par Edmond Hervé et qui a été l’origine des expositions à la gloire de Xavier de Langlais et des Seiz Breur, son soutien à l’indépendantiste Per Denez (qui avait, il le savait très bien, réédité les textes racistes de Drezen), relèvent de la même volonté de fabriquer une pseudo-identité bretonne à partir des productions des autonomistes. 

Enfin et surtout, à aucun moment n’est abordé problème de l’aveuglement entretenu au sujet des écrits des grands hommes du mouvement breton. Comment se fait-il que personne ne savait ? se demande l’adjoint à la culture, évoquant des « égarements de plume » « trop tardivement mis en lumière ». 

« Trop tardivement » quand on pense qu’en 1999, les écrits de Drezen faisaient à Pont-l’Abbé l’objet de traductions publiées dans la presse pour appuyer des protestations publiques… « Trop tardivement » quand des exemples d’écrits racistes de Drezen sont mis en ligne depuis des années et parfaitement lisibles sans même avoir besoin de connaître le breton… « Trop tardivement » quand l’itinéraire de Drezen et de ses pairs, de Sohier à Hemon[1], est expliqué à partir de l’histoire de Breiz Atao dans Le Monde comme si paru en 2002 et depuis largement exploité… 

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La censure du silence est assurément efficace mais elle n’explique pas tout. La lâcheté, le suivisme et l’aveuglement sont aussi une conséquence de la propagande résultant elle-même de la mainmise des nationalistes sur la culture. Ainsi l’Institut culturel de Bretagne a-t-il produit un dictionnaire officiel destiné à proposer mille noms de Bretons dignes de donner leur nom à des rues.

Le dictionnaire Les Noms qui ont fait l’histoire de de Bretagne a d’abord été un outil de propagande massivement distribué, et il a été distribué avec l’appui du conseil régional. Ce dictionnaire appelle à donner à des rues le nom de nombre de militants nationalistes auteurs de textes antisémites, ainsi Roparz Hemon, Morvan Marchal, et, bien sûr, Drezen. 

Bornons-nous à l’article Drezen :

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À en croire cet article, ce pauvre Drezen n’a pas été poursuivi pour ses articles dans la presse nazie mais pour ses louables « activités culturelles » et puisqu’il a été acquitté, c’est qu’il a été victime d’injustes accusations. La propagande nationaliste se présente toujours sous les dehors consensuels d’hommages à rendre à nos grands hommes si injustement oubliés ou maltraités. Pourquoi les maires douteraient-ils des affirmations d’un ouvrage qui leur est offert avec préface du président du conseil régional et soutien d’universitaires donnés pour caution, comme Christian Bougeard, qui devait être organisateur du vaste colloque supposé faire la lumière sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne, et aussi, mentionnés comme collaborateurs, Denise Delouche, Jean Kerhervé, Bernard Merdrignac, Sylvie San Quirce, associés à toute une brochette de militants autonomistes ou indépendantistes souvent d’extrême droite  ? Quels universitaires ont protesté contre cette réécriture de l’histoire autorisant au nom de la Bretagne la promotion systématique de collaborateurs des nazis ? 

Le directeur de l’Institut culturel de Bretagne, Bernard Le Nail, surtout connu pour sa prose publiée sous pseudonymes dans la presse nationaliste d’extrême gauche comme d’extrême droite, a aussi produit des dictionnaires officiels, distribués dans les établissements scolaires et constituant aussi une arme de propagande. Toutes les protestations sont restées lettre morte. 

Dans ces conditions, comment les élus de communes bretonnes ne seraient-ils pas abusés ? L’essai de l’ICB publié à la Coop Breiz, Les Noms qui ont fait l’histoire de Bretagne, a, ne l’oublions pas, été distribué gratuitement dans toutes les mairies de Bretagne et de Loire-Atlantique…  

Sur le site du Festival du livre de Carhaix, créé par des nationalistes (et terroristes du FLB comme Martial Ménard, avec l’appui de Per Denez), on peut encore lire un long hommage enthousiaste à Drezen journaliste où l’on nous explique que « ces quatre années de guerre, de 1940 à 1944 » furent merveilleusement « fructueuses » (frouezhus) tant pour « la vie spirituelle » que pour « la vie politique » de la Bretagne et que Drezen ne « fut pas le dernier à prendre part à cette vie » qui fut une si bonne aubaine. On trouve cet hommage en ligne, au milieu d’un fatras où viennent prendre place, présentés comme héros du journalisme breton, Armand Robin, Morvan Lebesque, et Per-Jakez Hélias (qui inaugura la rue Drezen à Pont-l’Abbé). 

Roparz Hemon écrivait que la Bretagne avait connu une période de liberté sous l’Occupation : c’est encore la version promue par le Festival du livre de Carhaix. 

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Il faut assurément beaucoup de courage dans ces circonstances pour informer, rappeler la vérité, amener une prise de conscience. Le maire de Pont-l’Abbé et Daniel Quillivic ont été dénoncés publiquement ; ils ont dû subir tentatives d’intimidation, harcèlement, menaces de mort…

Les plaintes déposées permettront-elles d’identifier les auteurs comme Boris le Lay a pu être identifié et ensuite poursuivi ? Ce dernier appelle à la mobilisation(sur son site théoriquement déréférencé et, comme on peut le voir, toujours accessible). Il annonce que « la réponse politique sera terrible » (sans oublier de dénoncer au passage le rôle du « lobby juif », histoire de rester cohérent). 

Si cet acte de courage amenait d’autres municipalités à réagir et si ces réactions amenaient enfin une réflexion sur l’allégeance des élus à une idéologie dissimulée sous les dehors de la défense de la langue bretonne, un grand progrès aurait été accompli. 

Le silence gardé par les autonomistes, notamment de l’UDB, qui, naguère encore, étaient les premiers à voler au secours de Drezen, Monjarret et autres pères spirituels du mouvement breton, peut-il être considéré comme un progrès ? Ou faut-il plutôt croire que la délégation de la Culture à la Bretagne les place en telle position de pouvoir qu’ils n’ont plus même besoin de défendre leurs valeureux ancêtres ? Un Drezen perdu, dix de retrouvés ? En tout cas, les autres restent en place. 

Françoise Morvan

PETITE NOTE COMPLÉMENTAIRE

On notera qu’en dépit de la mobilisation des militants bretons (et de la presse régionale) pour défendre Drezen et nuire à la réélection du maire qui avait décidé de débaptiser la rue Youenn Drezen, le maire a été réélu au premier tour des élections municipales. Preuve que le courage ne nuit pas.


[1] Oui, il y a une rue Roparz Hemon à Ploudaniel, alors même que le collège Diwan a fini voilà déjà bien longtemps par être débaptisé…