Vingt ans de combat

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Le 1er décembre 2016, j’ai été invitée par le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) à donner une conférence au Lieu dit, 6 rue Sorbier, à Paris. Je l’avais intitulée « l’histoire de Bretagne comme arme politique » et je me suis attachée à montrer comment le travail pour informer sur la réécriture de l’histoire en Bretagne s’était heurtée à ce qu’Aurore Chéry qui m’invitait a appelé « les historiens de garde ». Paul Nizan dénonçait « les chiens de garde », Serge Halimi « les nouveaux chiens de garde », et je peux dire qu’en Bretagne, l’histoire de la nation bretonne telle que voulue par un puissant lobby patronal fait l’objet d’une mobilisation impressionnante : l’histoire, considérée comme « marqueur identitaire », est un produit d’appel et, tout à la fois, un artefact labellisé, généralement sous drapeau, et un leurre évitant de poser les questions essentielles.

Ce qui rend ce combat intéressant, c’est moins son succès (qui, cependant, a été réel) que la mobilisation des historiens pour construire le roman national en interdisant toute protestation. L’argent fait l’histoire et les élus s’agenouillent : nous en avons un fabuleux exemple avec la Vallée des Saints. Encore faut-il montrer comment et pourquoi, en une vingtaine d’années, s’est constitué en Bretagne un ministère de l’Identité qui, au contraire de ce qui s’est passé lorsque Nicolas Sarkozy a voulu l’imposer à la France, n’a suscité aucune protestation, sinon la mienne et celle du Groupe Information Bretagne constitué pour résister.

Voici en résumé les quatre étapes de ce combat.

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Première étape

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1993 : je suis traînée devant les tribunaux par mon directeur de thèse, un nationaliste breton du nom de Pierre Denis (Per Denez) pour avoir voulu respecter l’orthographe d’un folkloriste breton et surtout pour avoir dénoncé le fonctionnement de l’Institut culturel de Bretagne (ICB) contrôlé par les nationalistes. Je découvre alors la mainmise des nationalistes sur la culture et la réécriture de l’histoire de Bretagne, notamment l’histoire de la collaboration du mouvement breton avec les nazis (je dis bien du mouvement breton  et non des Bretons).

Pierre Denis débouté et condamné, il me semble urgent de protester contre la réhabilitation de ces collaborateurs auteurs de textes racistes (notamment son maître, Roparz Hemon, Youenn Drezen, dont il a réédité les textes, et Xavier de Langlais, qui a donné son nom à un prix encore décerné à l’heure actuelle).

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Deuxième étape

 

1995-2000 : je rassemble un petit groupe de personnes qui entendent protester, mais, si le  Groupe Information Bretagne fournit un travail de fond, il apparaît que le combat est plus difficile qu’il n’y paraissait car c’est la gauche du mouvement breton, appuyée par les socialistes, qui assure la défense des pires nationalistes. À ma grande surprise, l’UDB assure la défense de Roparz Hemon et toute la gauche autonomiste se mobilise lorsque je publie un article ironique sur le drapeau breton (inventé comme symbole antirépublicain par Morvan Marchal, un druide raciste, fondateur sous l’Occupation d’une luxueuse revue druidique pronazie, Nemeton). Citer les textes de Roparz Hemon dans Arvor, de Morvan Marchal dans Nemeton (après des années de productions racistes antifrançaises dans Breiz Atao) apparaît comme un outrage à la Bretagne dont la cause se confond désormais avec celle du mouvement breton, donné pour seul légitime à se prononcer sur son histoire. Edmond Hervé, maire socialiste de Rennes, crée alors un Comité à l’identité bretonne qui est à l’origine, entre autres, des hommages rendus à Xavier de Langlais et aux Seiz Breur…

Cependant, le rappel des faits n’est pas sans efficacité et le combat du Groupe Information Bretagne pour appeler à vigilance aboutit à un début de prise de conscience : dossier de la Ligue des Droits de l’Homme, protestations contre la publication dans Ouest-France de l’Histoire de Bretagne en bandes dessinées éditée par le lobby patronal breton de l’Institut de Locarn, fer de lance du combat ultralibéral, visant à faire de la Bretagne une nation indépendante dans le cadre d’une Europe chrétienne. La revue Golias publie un excellent dossier sur l’Institut de Locarn. Des auteurs et éditeurs essaient d’ouvrir un débat et de prendre le relais des protestations : il commence à y avoir une réflexion sur l’instrumentalisation de l’histoire par les militants nationalistes.

Des articles paraissent dans Le Monde, Télérama, Le Nouvel Observateur, L’Humanité, Charlie hebdo, Amnistia, Bretagne-Ile-de-France, et même Ouest-France (édition locale) à l’occasion d’un hommage rendu à Youenn Drezen par la mairie socialiste de Pont-L’Abbé. Éric Conan livre une remarquable enquête à L’Express — encore fait-il la part belle aux autonomistes de l’UDB qui viennent soudain de se rendre compte que Roparz Hemon    était un collaborateur des nazis, quoiqu’ils l’aient farouchement nié jusqu’alors, se répandant en invectives à mon endroit : il était temps — le conseil général du Finistère demande à Diwan de débaptiser son collège Roparz Hemon, ce qui est fait. À son tour, le président du Conseil régional de Bretagne décide de sévir et retire à l’Institut culturel de Bretagne le rôle de Centre régional du Livre.

Après le coup de balai, le coup de fouet ?

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Troisième étape

 

2001-2002 : mobilisation des historiens de garde. Présentant « la Bretagne » comme victime d’un inexplicable complot de la « presse parisienne », les historiens se fédèrent, gauche et droite unies, sous la houlette du sulfureux Cozan, pour « lutter avec leurs armes » contre les « jacobins », ennemis du bon mouvement breton. Sur le thème du « eux » contre « nous », un colloque international édicte la version officielle des faits, qui est désormais celle des autonomistes. La vérité est dite :  qu’on n’en parle plus.

Une fois le colloque terminé, l’un des organisateurs, Christian Bougeard, s’associe avec un autre historien, Marc Bergère, pour exposer les mérites de l’opération : intitulée « Les usages politiques de la Seconde guerre mondiale en Bretagne : histoire, mémoire et identité régionale », cette communication conclusive tire la leçon de ce qui est présenté par les auteurs comme un épisode psychotique opposant « l’intelligentisia parisienne » « jalouse du dynamisme économique, démographique et culturel actuel de la Bretagne »  aux bons Bretons agressés sans motif. Les deux historiens titrent « La Bretagne sur le divan des historiens » avant de conclure que la psychose parisienne a été guérie par la vertu du colloque. De fait, ce qui faisait l’objet potentiel du débat étant censuré, reste la réhabilitation du bon mouvement autonomiste breton, à ne pas confondre avec les très méchants nazis qui ont inexplicablement collaboré. Il faut savoir les retrancher.

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L’action curative du colloque est développée par quantité d’historiens soudain suscités par le mouvement nationaliste : l’autodidacte Hamon, 2001, le journaliste Cadiou, 2001, rejoignent d’autres autonomistes — Chartier, 2002, Monnier et la fabuleuse histoire des douze résistants des bagadoù stourm — pour produire une histoire développant cette version officielle. L’Institut culturel de Bretagne se voit confier une Maison de l’histoire présidée par un autre autonomiste, L. Le Bec (pardon, Ar Beg), tandis que l’Office de la langue bretonne rassemble sous la direction de Martial Ménard et de Lena Louarn la fine fleur des nationalistes : l’histoire et la langue sont les deux marqueurs identitaires indispensables au décor qui se met en place.

Ces militants, parlant toujours au nom de la Bretagne, bien qu’ils ne fassent pas 2% aux élections, opposent désormais constamment le « nous » des Bretons aux autres, les « Parisiens », les « jacobins », les « antibretons » — autrement dit, les Français : « antibretons » et « Parisiens » sont donc les Bretons qui osent protester contre ce combat identitaire (peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que, par hasard, bon nombre des journalistes « parisiens » qui ont mené enquête étaient bretons, comme les membres du Groupe Information Bretagne : le fait de disqualifier les auteurs au motif qu’ils sont étrangers relève d’une conception xénophobe bien digne du Breiz Atao de la grande époque — et notons au passage qu’en l’occurrence, les étrangers sont disqualifiés en tant que Français : ce qui définirait le Breton, et l’autoriserait seul à écrire son histoire, est donc un mystérieux substrat supposé rester une fois ôté de lui tout ce qui l’a fait français). La haine de la France qui anime nombre de ces fabricants d’histoire ne les empêche nullement de bénéficier de postes lucratifs et d’émarger au budget de l’État qu’ils entendent détruire, ou, sinon détruire dans un premier temps, du moins réduire à la portion congrue (autre héritage de Breiz Atao).

Ultime épisode de ces années de résistance, la parution du Monde comme si provoque un déchaînement d’attaques militantes, cependant que la censure interdit tout débat comme tout article en Bretagne : le livre est l’objet de polémiques diffamatoires (le journal Bretagne hebdo est condamné en justice et disparaît), polémiques qui se poursuivent sans fin depuis, notamment sur Internet, et, entre autres, sur Wikipedia, encyclopédie en ligne dont les militants bretons font tout à la fois une arme de combat et un parapluie contre les retombées des recherches mises à jour, malgré tout, ces dernières années.

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Quatrième étape

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2004-2016 : avec l’arrivée du socialiste Jean-Yves Le Drian à la tête du Conseil régional, la fabrique de l’histoire par les autonomistes achève de s’institutionnaliser : l’essai de J.-J. Monnier assimilant résistance et « combat breton » est promu par le site du conseil régional, et, en 2014, c’est à cet historien autonomiste qu’est confiée la charge de produire sur fonds publics une histoire de Bretagne sous forme de films offerts aux écoles et diffusés par le site du conseil régional. Une culture Made in China se développe parallèlement à la labellisation de la Bretagne.

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En 2006, Jean-Yves Le Drian va présenter son programme à l’Institut de Locarn et Jean-Michel Le Boulanger, vice-président en charge de la Culture, publie un essai préfacé par Jean-Yves Le Drian, Être breton ? — version autonomiste de l’histoire de Bretagne amenant à l’injonction d’avoir à être breton pour construire une nation comme, en d’autres temps, la France l’a fait. C’est la version Locarn de l’histoire sous label Produit en Bretagne (le livre reçoit d’ailleurs le prix Produit en Bretagne).

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En 2012, un Centre d’histoire de Bretagne est confié à Frédéric Morvan qui, après avoir dirigé la section Histoire de l’Institut culturel de Bretagne, assure les cours d’histoire de l’Institut de Locarn. Il est associé à la réalisation de la Vallée des saints, projet de l’Institut de Locarn réalisé à Carnoët : il s’agit d’inscrire l’histoire d’une Bretagne chrétienne dans le paysage en dressant mille statues gigantesques destinées à amener les Bretons à prendre conscience de l’identité catholique et néoceltique qu’il leur faut désormais assumer. Parallèlement, le Centre d’Histoire de Bretagne promeut les ouvrages de l’indépendantiste Mervin qui assure que la Résistance a causé plus de tort aux Bretons que les nazis.

Il promeut naturellement aussi L’Histoire de la Bretagne et des Bretons de Joël Cornette, qui, démarquant Le Monde comme si, le met au service d’une apologie de l’histoire telle que voulue par le lobby breton…

Le Centre d’histoire de Bretagne est administrateur de Bretagne culture diversité, association subventionnée par la Région Bretagne et qui cautionne officiellement cet usage de l’histoire[1]. Bretagne Culture Diversité a d’abord été présidé par le sociologue autonomiste Ronan Le Coadic qui considère que l’ethnie bretonne forme une minorité sur son propre sol. Il dirige le laboratoire Ermine (« Équipe de recherche sur les minorités nationales et les ethnicités ») subventionné par le CNRS, l’Université de Rennes II et le CRBC de Brest. Bretagne Culture Diversité constitue, somme toute, un ministère de l’Identité nationale dont le prolongement est le Conseil culturel de Bretagne (mis en place conjointement avec l’Institut culturel de Bretagne).

En 2013, suite à la pseudo-révolte des Bonnets rouges, le Conseil culturel de Bretagne a obtenu la délégation de la Culture à la Bretagne, vœu émis de longue date par les autonomistes. Nous ne sommes donc qu’au début du processus de mise en place du kit identitaire. Les élus socialistes auront ainsi commencé d’exaucer l’un des souhaits du fondateur de l’Institut de Locarn, à savoir démanteler le ministère de la Culture, en attendant de mettre fin à l’Éducation nationale qui, écrivait-il déjà en 1993, « n’est pas réformable ». La Bretagne, grâce au combat contre l’écotaxe organisé par le lobby de Locarn, aura joué un rôle de pointe — un combat qui aura coûté plus d’un milliard d’euros à l’État et qui aura permis une accélération brutale de la réécriture de l’histoire nationale sur base fantasmée : les Bretons, supposés nativement rebelles, sont désormais enrôlés sous bonnet rouge et drapeau national.

Pour la première fois, trois historiens ont osé protester publiquement contre la « manipulation de l’histoire » et le populisme à quoi servait cette manipulation. Mais leur protestation s’est perdue dans l’énorme masse de propagande identitaire véhiculée par les médias, puis le déferlement de productions des historiens de garde.

Au fil des années passées à tenter d’informer, j’ai pu constater comment la gauche régionaliste était amenée à faire le lit de l’extrême droite en banalisant la réécriture de l’histoire et en bâtissant sur des fantasmes ethnistes une Bretagne libre de servir l’agroalimentaire et la grande distribution. Une fois la gauche balayée, le travail sera bien facilité.

De quoi la Bretagne est-elle le nom ? D’une prodigieuse régression.

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Petit complément

 

Les faits en disent tellement plus long que de longues démonstrations…

Je reçois sur ce site un message de Frédéric Morvan, directeur, comme je l’ai écrit plus haut, du Centre d’histoire de Bretagne. On peut lire ce message dans les commentaires qui suivent l’article annonçant cette page, mais à quoi bon aller le rechercher, voici une capture d’écran :

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Pour ceux qui seraient un peu perdus dans le dédale des sigles et des noms, je rappelle que le Centre d’histoire de Bretagne est un organisme officiel, administrateur de l’association Bretagne culture diversité subventionnée par le conseil régional socialiste.

Yves Mervin est un militant indépendantiste qui utilise les archives pour les mettre au service de démonstrations permettant de donner le beau rôle aux militants nationalistes engagés dans le « combat breton » aux côtés des nazis. Il excuse la Milice, trouve que la Gestapo torturait très correctement, somme toute, et a trouvé un bon SS du Bezen Perrot pour montrer à quel point « combat breton » et Résistance s’équivalaient… Mieux encore, il a exploité les recherches d’un excellent historien de la Résistance en les reproduisant mot pour mot sans mention de source, les faisant ainsi servir à ses fins. Tout cela peut être vérifié sans difficulté puisque les citations figurent dans les articles que j’ai consacrés à ses productions. Voir notamment « Nouvelles attaques contre la Résistance » et « Mervin : retour en pire ».

Telle est donc bien l’histoire dont le Centre d’histoire de Bretagne assure la promotion.

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Et tout cela ne fait que commencer…

Pour le 1er avril (mais ce n’est, hélas, pas un poisson d’avril) une nouvelle opération Histoire est prévue à l’Institut de Locarn sous la bannière du Centre missionnaire chrétien qui publie Regard d’espérance et Femme chrétienne. Avec Frédéric Morvan pour caution.

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Nous avons un exemple particulièrement pathétique d’instrumentalisation de l’histoire car un chercheur bénévole, qui a mené une véritable recherche aux archives sur un sujet d’histoire locale, se trouve enrôlé dans la grande croisade identitaire de la Bretagne contre la France, sans même comprendre peut-être quel projet politique il sert. Lire à ce propos l’entretien donné au Centre missionnaire chrétien.

L’histoire de Burthulet comme instrument au service de l’ultralibéralisme…

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[1] On notera que l’association Bretagne culture diversité supposée se caractériser par la défense de la diversité, est composée d’un magma d’associations identitaires voire nationalistes militantes dans lequel viennent se perdre quelques cautions comme Gallica et le ministère de la Culture. La diversité promue n’est que celle de l’identitaire breton ou voulu tel. Le conseil de surveillance est placé sous la direction de Jean-Michel Le Boulanger, acquis à l’autonomisme, de Mona Bras, élus autonomiste, et de Paul Molac, élu autonomiste, de Jean-Bernard Vighetti, président du Conseil culturel de Bretagne…