Poésie

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Pendant longtemps, j’ai pu écrire sans me soucier de publier des volumes que je n’avais pas envie de figer, d’autant que le monde littéraire ne m’intéressait pas et que je n’avais aucune intention de vivre de ma plume, horrible expression. Tous les ans, j’allais voir Robert Gallimard qui était mon lecteur unique et il publiait ce qui lui convenait dans la NRF après avoir consulté Georges Lambrichs, et tout allait bien comme ça. De temps à autre aussi, je demandais l’avis de Philippe Jaccottet qui me répondait toujours avec beaucoup d’attention et de gentillesse.

Robert Gallimard trouvait désastreux que je me consacre à l’édition des textes d’Armand Robin — mon « boulet », disait-il, et il avait apparemment raison, mais l’important était de prendre de la distance, ou pour mieux dire, prendre du champ — perdre du temps pour en gagner, en somme. Je ne pensais, bien sûr, pas que l’affaire Luzel allait me tomber dessus et qu’au lieu d’un boulet, j’allais en avoir des douzaines. Puis Robert Gallimard a quitté les éditions, Georges Lambrichs a disparu, et j’ai continué de travailler toute seule.

Armand Robin m’intéressait parce qu’il avait tenté de fuir ce qu’il appelait la « poésie pour poètes ». J’ai publié les manuscrits authentiques de ses textes (sous le titre Fragments) contre cette falsification immonde qu’était — je veux dire qu’est Le monde d’une voix qui a été récemment réédité par André Velter  : ainsi, malgré les Écrits oubliés, malgré les centaines de textes péniblement retrouvés pour mettre en lumière une expérience de poésie hors des chemins battus, Robin est redevenu un poète pour poètes, pour très mauvais poètes généralement, et mes recherches, détournées jusqu’au plagiat, n’ont servi qu’à nourrir la lourde ringardise ce que j’avais voulu combattre. Ce n’était pour autant pas du temps perdu car cela m’a permis d’éviter de jouer les poétesses, ce qui était un gain inappréciable.

Entre-temps, malheureusement, le monde de l’édition en ce qu’il avait de noble (et je pense que Robert Gallimard en était l’incarnation) a connu un véritable effondrement, et je ne vois pas comment il serait possible de publier un travail comme le mien, qui a tout de même orienté tous mes autres travaux, y compris les tâches les plus rébarbatives. Le fil directeur de mes activités n’apparaît plus, d’autant qu’il est supprimé de tous les articles qui me sont consacrés. Je pense inventer un moyen de surmonter ce problème mais il faudrait s’y consacrer en éliminant les boulets qui traînent ; or si, aux yeux des partisans de la saine économie domestique, un sou peut toujours en faire deux, le propre du boulet est de pouvoir en faire douze qui eux-mêmes… Mais la poésie est aussi un moyen de résister.

Il m’est parfois demandé d’utiliser certains des ces textes pour des spectacles, et des spectateurs m’écrivent pour me dire qu’ils voudraient pouvoir les lire : j’ai pensé que la manière la plus simple était de mettre en ligne les textes qui m’étaient demandés.

— J’avais déjà publié les fragments d’un cycle rassemblé pour le théâtre de Cornouaille. Navigation a été mis en musique par Hervé Lesvenan, puis dit par Éric Ruf et publié par Europe.

— Cette année, j’ai donné quelques extraits d’un cycle sur l’enfance en Bretagne au temps de l’Assomption — et ce pour un spectacle unique, chanté le 14 août, que j’ai construit autour du thème du feu. J’avais provisoirement proposé de l’intituler Incandescence et le titre lui est resté. Il était surtout écrit pour Annie Ébrel et pour mettre en lumière les poèmes de Pasternak sur l’été 17 dits par André Markowicz mais les textes formaient comme une histoire sans personnages, et les spectateurs sont venus ensuite me parler de leurs souvenirs, si proches des miens, à partir de ces images.