L’ultime avatar d’Armand Robin

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Je ne voudrais pas laisser passer l’occasion de consacrer quelques lignes à l’article d’une universitaire, soudain bombardée spécialiste d’Armand Robin et auteur de l’article Robin de l’Histoire des Traductions en Langue Française  (je respecte les majuscules de cet ouvrage qui vient de paraître et qui, je le précise d’entrée de jeu, ne comporte que des erreurs pour ce qui concerne mon travail de traduction et celui d’André Markowicz). Le problème est, bien sûr, en traduction comme ailleurs, le fait que des gens de pouvoir s’arrogent, sans doute à titre de compensation, le droit de juger autrui : articles pontifiants, prix, médailles et distinctions, le club des comices prolifère et nourrit ce que Julien Gracq appelait la littérature à l’estomac. Écrire devrait être un moyen d’y échapper mais, rien à faire, le club mouline, broie et fabrique en masse du produit recyclable. L’article Robin rédigé par Christine Lombez s’inscrit dans un ensemble. 

J’avais dû, l’an passé, consacrer une étude à un consternant essai de ce professeur, essai comportant un chapitre sur Armand Robin qui n’aurait pas mérité une ligne de commentaire s’il ne s’était appuyé sur un constant hommage à la plagiaire qui, ayant trafiqué mes recherches, a produit une biographie d’Armand Robin condamnée en justice. Ayant lu l’article « Armand Robin et le plagiat » les organisateurs du colloque auquel Christine Lombez devait participer en même temps que moi lui ont fait savoir qu’ils retiraient leur invitation. Informés, les responsables de l’Histoire des Traductions en Langue Française n’y ont en revanche rien vu à redire. 

Cela vaut un article dans lequel tout est non pas faux mais falsifié avec une sorte d’amabilité jésuitique. Christine Lombez se garde désormais de mentionner la plagiaire. Elle va jusqu’à clore son article en citant mes recherches : 

« À sa mort en 1961, il laisse de nombreuses traductions inédites. Certaines seront rassemblées dans Écrits oubliés II (1986) sous les auspices de Françoise Morvan. »

Deux phrases, quatre erreurs : à sa mort, Robin a laissé très peu de traductions inédites ; il a laissé des manuscrits dont un recueil de Fragments que j’ai édité ; je n’ai pas procédé à un choix de traductions inédites pour en publier « certaines » dans le volume d’Écrits oubliés ; il faut n’avoir pas ouvert le volume pour prétendre qu’il contient autre chose que les traductions laissées éparses par Robin dans des revues et journaux que j’ai dû explorer pour les retrouver ; enfin, il faut être d’une singulière mauvaise foi pour écrire que ces textes ont été publiés sous mes «  auspices », ce qui laisserait entendre que j’aurais joué un rôle d’appui, de coordination des travaux d’autrui. 

La même falsification des faits préside à l’exposé de l’itinéraire de Robin : l’imaginant issu d’une famille de paysans incultes, elle assure qu’il est allé apprendre le russe « sur le tas » en URSS et s’est pris de passion pour le chinois dans les années 50. Le brouillage s’effectue à partir des faits que j’ai établis de longue date (ainsi sur la composition de Ma vie sans moi et l’effacement de la frontière entre traduction et poésie personnelle, pur démarquage de mes recherches). Or, ces faits servent de base à une thèse stupide opposant le « poète traducteur » (comme Jaccottet) au « traducteur auteur » (comme Robin). En quoi Philippe Jaccottet est-il plus « poète traducteur » que « traducteur auteur » et Armand Robin plus « traducteur auteur » que « poète traducteur », le mystère reste entier. L’important est de le faire entrer dans une case et de réduire la « non-traduction » à une petite expérience comme tant d’autres, à classer dans l’inventaire des traductions françaises. 

L’opération de réduction s’effectue aussi par suppression de tout ce qui pourrait faire désordre ; ainsi, le travail de Robin pour la radio dans sa totalité (aussi bien les émissions de Poésie sans passeport que le travail d’écoutes radiophoniques) et le travail de critique également dans sa totalité, alors même que critiques et traductions sont à lire en miroir. 

Enfin, l’exemple choisi pour expliquer que les traductions de Robin font « entendre sa voix » plutôt que celle de l’auteur montre à lui seul à quel degré d’incompréhension atteint la perception non seulement du travail d’Armand Robin mais du travail de traduction en général. 

Deux vers des Douze de Blok servent à opposer la traduction du « traducteur auteur », Armand Robin, qui fait entendre sa voix à la place de celle de Blok, et la vraie traduction, celle de Katia Granoff. 

Les deux vers sont (transcrits par C. Lombez) :

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« Tovariš, vintovku derji, ne trus’! 

Pal’nem-ka pulej v Svjatuju Rus’–  »

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Autrement dit, mot à mot :

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« Camarade, tiens ton fusil, aie pas peur  [tournure familière]!

Tirons [une balle] sur la sainte Russie. »

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La traduction de Robin est remarquablement juste (mais ne respecte pas le rythme du poème) :

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« Tiens bien ta carabine, camarade, sois pas poltron ! 

Sur la sainte Russie, allons, tirons un carton ! »

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Celle de Katia Granoff ne respecte rien, ni le style ni le sens ni la prosodie :

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« N’écoute pas les inepties ! 

Tire sur la Sainte Russie […] ! ».

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Tel est donc le modèle de traduction proposé comme normal. 

Je n’irai pas jusqu’à dire que l’ensemble du volume est de la même farine car je me suis bornée à le feuilleter pour constater les inepties écrites sur mon travail (et l’exercice de la censure, qui, dans le cas de l’article sur Robin est bien représentatif de l’ensemble, c’est un constat) mais le simple fait qu’un pareil article ait pu paraître est en soi symptomatique. 

Indifférence au style, à la forme, à la sensibilité de l’auteur, écrasement des petites tentatives novatrices sous la chape de plomb du consensus, soumission des auteurs atypiques à des normes imposées comme allant de soi : la traduction en France subit, d’une part, le règne de l’université et, d’autre part, le règne du commerce éditorial imposant normalisation, banalisation et réduction au produit rentable. Sous le label de «traducteur auteur », Robin est un produit rentable, commode, simple d’emploi et facile à caser dans les colloques, les anthologies et les histoires de la traduction. Tel est donc son ultime avatar. 

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© Françoise Morvan

5 octobre 2019

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