Anciennes complaintes de Bretagne

 

 

Couverture anciennes complaintes

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Au moment de répondre à une question d’une lectrice, je m’aperçois que j’ai tout simplement omis de faire une place sur ce site à une expérience qui a pourtant son importance, la publication des Anciennes complaintes de Bretagne.

C’est le livre que nous sommes le plus heureux d’offrir, André Markowicz et moi, et c’est un livre qui a été comme effacé à peine paru alors même que les graphistes et les responsables de l’édition avaient fait un travail exceptionnel : nous avons toujours l’impression de partager une découverte qui était elle-même un moment de partage comme on en connaît peu — et voilà : un livre atypique, qui n’a pas sa place dans le business éditorial tel qu’il se pratique, un vilain petit canard peut-être, mais qui reste à nos yeux un cygne.

Et pourquoi ?

Parce que nous avons, pour la première fois, eu l’impression de servir vraiment la poésie populaire telle qu’elle nous parvenait par des voies hasardeuses. Et de lui donner un écho en partageant la passion d’un autre… je cherche le mot… chercheur, il ne l’aurait pas voulu… amateur serait condescendant… chercheur passionné serait tautologique… bref, un autre explorateur de formes d’art offertes par la culture populaire bretonne telle qu’elle pouvait le mieux échapper à l’identitaire et au conventionnel.

Je m’explique : à l’origine de ce livre, la proposition faite à André Markowicz par Henri Bancaud, alors responsable éditorial des éditions Ouest-France, de publier (ce qui était son plus grand rêve) les gwerzioù qu’il avait apprises en choisissant les variantes qui lui plaisaient le mieux, selon la méthode traditionnelle des chanteurs bretons, sur les mélodies qui lui semblaient les plus belles, et en les traduisant de manière à pouvoir les chanter indifféremment en breton (dans le dialecte de la chanson) et en français (telles qu’il les avait traduites).

Le recueil composé, il est apparu que le livre n’était pas représentatif de la tradition populaire bretonne : il y manquait toute une part sarcastique, frondeuse, qui correspondait au répertoire que, pour ma part, j’appréciais davantage. Et puis, il y manquait toute la partie, tout de même essentielle, des recréations lettrées, qui, parfois, avaient pris ensuite place dans la tradition : le travail de La Villemarqué, de Prosper Proux…  Bref, c’est ainsi que j’ai été associée à ce travail. Puis Marthe Vassallo, qui devait revoir le texte breton et donner son avis sur les mélodies, a aussi proposé des chansons, et rédigé des notes, cependant qu’Emmanuelle Hutin écrivait les partitions des mélodies retenues.

Il restait à choisir l’iconographie, essentielle pour la collection dans laquelle le livre devait paraître, et j’ai parcouru mes réserves d’images, les collections de cartes postales du Cartopole et de Dastum, les reproductions de sablières… rien ne convenait, rien ne laissait passer la moindre parcelle de poésie de ces chansons tragiques et qui laissaient pourtant une impression de douceur sans nom. Rien jusqu’au moment où j’ai trouvé les photographies d’un médecin qui passait toutes ses vacances dans la campagne bretonne à sauver par l’image les sablières, les statues, les retables d’où j’ai eu l’impression de voir surgir les personnages des chansons. Et voici comment le livre s’est construit, grâce à cette rencontre improbable avec Louis Le Thomas, cet « explorateur des formes d’art offertes par la culture populaire bretonne » (l’expression me semble convenir, faute de mieux), mort depuis longtemps et dont les clichés dormaient dans des pochettes de plastique en train de se désagréger.

Si ce livre nous est si cher, c’est qu’il nous semble être le résultat d’un travail collectif, tout à la fois clandestin et au grand jour : comme une justice rendue aux auteurs anonymes des ballades (le terme est plus adéquat que « complainte » mais nous avons quand même choisi ce mot qui nous a semblé plus parlant en français) et aux sculpteurs anonymes des statues, des bas reliefs et des sablières — comme une justice rendue aussi au travail de Louis Le Thomas qui a photographié des sculptures à présent disparues ou dénaturées par des réfections effaçant le travail du temps, qui était part de leur présence et de leur beauté.

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En lisant les recueils de Luzel, que je pensais pourtant bien connaître, j’ai découvert que le thème majeur de la grande chanson populaire bretonne était ce qu’on pourrait appeler pour résumer la revanche des femmes : chansons dénonçant  l’injustice faite aux femmes, accusant les seigneurs violeurs, donnant la parole aux jeunes rebelles… Au nombre de mes héroïnes préférées, Anna Le Gardien qui assomme les seigneurs avec le bâton qu’elle tient sous son jupon, et l’héritière belle comme une étoile vouée à être mariée au seigneur de Kersaozon, un vieux juge avare qui se dit lui-même noir comme une mûre.

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« …Un beau carrosse est là, devant,
Belle héritière, qui vous attend,
Tiré par quatre haquenées blanches
Bridées d’argent clair sous les branches.

 

— S’il attend, qu’il attende donc :
Je n’irai pas à Kersaozon.
À Kersaozon je n’irai pas :
Je l’ai vu une fois déjà

 

Et je n’ai rien vu pour me plaire :
Un vieux château couvert de lierre,
Couvert de lierre de bout en bout,
Tout juste bon pour les hiboux.

 

Au milieu de la cour, une mare
Où barbotent deux, trois canards,
Et, près d’eux, une petite vieille
Craignant le renard, les surveille…

 

— Ce fut grand tort, mon héritière,
De l’éconduire de cette manière
Car le Seigneur de Kersaozon
Est gentilhomme : il est baron.

 

— Je ne fais pas cas de cela
Car Kersaozon ne me plaît pas !
Dussé-je aller mendier mon pain,
Ce Kersaozon, je n’en veux point.

 

 

L'ange à la volute

 

 

Ce qui était merveilleux dans les images de Louis Le Thomas était de voir soudain comme un portrait de l’héritière en train de se cacher en jurant de ne pas se faire voir tant que le seigneur de Kersaozon traînerait dans les parages…

La femme aux boucles

 

 

 

Puis de la voir rendue à elle-même, indomptable et paisible, avec ses boucles couleur d’étoile…

 

 

 

 

Et de reconnaître Brigitte aux mains coupées berçant l’enfant de la légende…

 

Brigitte

 

Nous avions choisi une image particulièrement mystérieuse pour la couverture, mais nous nous sommes dit qu’il fallait souligner cette forme de résistance et c’est pourquoi j’ai souhaité voir figurer en couverture le portrait de sa sœur par François-Marie Luzel, beau portrait d’une femme dont le rôle dans la collecte de chansons avait été effacé, beau portrait dû au plus grand folkloriste de basse Bretagne, au rôle lui aussi injustement effacé.

Tout dans ce livre avait sa cohérence et il nous semblait qu’il devait ouvrir sur une découverte qui avait été la nôtre à tous les moments… Mais la photographie de Séraphine Luzel en couverture n’est absolument « pas vendeuse », le thème du livre absolument « pas porteur », et les photographies en noir et blanc rebutent l’acheteur : lorsque notre éditrice a vu ce produit désastreux, elle a poussé les hauts cris — et elle avait raison, de son point de vue, car nos anciennes complaintes ne se vendent guère. C’est pourtant notre livre préféré.

Chose étrange, tous nos lecteurs (peu nombreux, il est vrai) ont partagé notre tendresse pour ces complaintes. Il s’est même trouvé une journaliste qui leur a consacré plusieurs émissions remarquables à bien des titres, et que l’on peut encore écouter en ligne

Évelyne Girardon, chanteuse hors pair, y a trouvé matière à l’un de ses spectacles… Annie Ébrel, autre chanteuse hors pair, a pris l’une de ces traductions pour son dernier spectacle… Et je reste toujours aussi émue de cette rencontre inespérée du texte et de l’image.

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@ Françoise Morvan

Septembre 2016. Eh oui, et le livre a été envoyé au pilon par l’éditeur, sans que nous ayons pu même en acheter un seul exemplaire. Si vous en avez un, gardez-le précieusement.