L’Institut de Locarn

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Bien des Bretons s’étonnent d’assister depuis quelques années à une prolifération de drapeaux noirs et blancs dits « gwenn-ha-du » supposés symboliser la Bretagne éternelle, d’incitations à entonner le « Bro goz », hymne national breton, admirer les productions nationalistes, depuis le Barzaz Breiz jusqu’aux hommages aux grands militants de la cause nationale bretonne, Morvan Marchal, Morvan Lebesque, Polig Monjarret, Youenn Drezen, Roparz Hemon et tant d’autres, en passant sous silence leur adhésion au nazisme. Folklore ? Promotion d’une « identité » enfin reconnue après avoir été opprimée ? Atout pour le tourisme ? 

Et si la fabrique identitaire était au service d’un projet politique mûrement concerté et peu à peu mis en œuvre par un groupe de pression qui tirerait sa puissance de la soumission des élus — et ce alors même que les Bretons, s’ils en avaient connaissance, s’opposeraient majoritairement à un tel projet ? 

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I. La triple alliance

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Fondée en 1991, l’association « Institut de Locarn, culture et stratégies internationales » déclare avoir « pour objet 

 – de favoriser l’intégration des entreprises bretonnes aux grands courants d’échanges mondiaux en leur permettant de resituer leur stratégie dans un cadre international,

– d’appuyer cet élargissement du champ d’action des acteurs du développement économique de la Bretagne sur un approfondissement de l’identité culturelle de la région».

En 1993 est fondée à Locarn une deuxième association dite « Association Coudenhove-Kalergi-Aristide-Briand » ayant pour objet l’« association des régions françaises œuvrant pour l’union européenne »

Enfin, en 1995, l’association Produit en Bretagne dont le siège est aussi à l’Institut de Locarn compléte le dispositif. 

L’identitaire, l’Europe des régions, le business : une triple alliance conçue dès l’origine comme arme. 

Le logo de Produit en Bretagne (un phare dressé sur le fond bleu de l’Armorique, le tout cerclé de jaune) est à présent visible partout et les responsables de l’Institut de Locarn ne dissimulent plus leur projet : faire de la Bretagne (qu’ils appellent désormais « l’Armorique ») une nation européenne libérée des lois pesantes de la France républicaine. « Notre problème, c’est la France », clame en 2010 le président de l’Institut de Locarn, Alain Glon, ex-PDG de Glon-Sanders, et représentant type de l’agroalimentaire breton. 

Le fondateur de l’Institut de Locarn, Joseph Le Bihan, un ancien consultant du SDECE pour les pays d’Extrême-Orient, a produit dès 1993 un essai programmatique où il explique que les Français ne s’en doutent pas mais tout est plié :  la Bretagne est vouée à prendre place dans une Europe des régions comportant 80 à 90 territoires autonomes, organisés selon le principe de subsidiarité imposé par l’Allemagne, une « Europe de la civilisation et de la propreté qui existe déjà en Allemagne, en Suisse et dans certains pays nordiques ».

L’« Europe de la propreté » est une Europe chrétienne, cultivant ses élites comme le conseille l’Opus Dei. L’Institut de Locarn a été inauguré par l’archiduc Otto de Habsbourg, connu pour ses liens avec l’Opus Dei comme avec les réseaux ethnistes européens, et béni par Dom Le Gall de l’abbaye de Kergonan, avec messe et drapeaux bretons. C’est ce qui a suscité une enquête de journalistes remarquablement informés dénonçant ces « croisés d’un autre âge » et leur idéologie antirépublicaine reposant sur une « vision ethno-différentialiste de l’histoire » (Golias, mars-avril 1998). Hélas, cet « autre âge » est celui qui est en train d’advenir par suite de la soumission des élus et notamment de ceux qui devraient être les premiers à résister. 

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II. Les réseaux de l’Institut de Locarn

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L’Institut de Locarn a été créé dans la continuité du Club des Trente, lobby fondé en 1988 par des patrons bretons dans le but de peser sur les élus. Le nom même de « Club des Trente » a d’ailleurs été trouvé par Jean-Pierre Le Roch, créateur d’Intermarché et cofondateur de l’Institut de Locarn. Il s’agit d’une allusion guerrière issue d’un vieux topos de l’historiographie nationaliste. Les piliers du Club des Trente (Alain Glon, Pierre Legris, Louis Le Duff, fondateur de La Brioche dorée, Yves Le Baquer, directeur du Crédit mutuel de Bretagne, Daniel Roullier, Jean Le Calvez, Louis Le Douarin, le PDG de la laiterie Triballat, Vincent Bolloré…) communient dans la même défense d’une « identité bretonne » à promouvoir par tous les moyens possibles en vue de faire de la Bretagne une région autonome. L’agroalimentaire et la grande distribution se rassemblent pour fédérer des entreprises de plus en plus nombreuses. Produit en Bretagne qui se présente sous les dehors aimables d’une fédération d’entreprises locales respectueuses de l’environnement, est une véritable pieuvre qui touche à des domaines allant de la banque aux mutuelles en passant par les saucisses, la culture, l’édition, les médias. Les journaux et les chaînes de télévision sont membres de Produit en Bretagne. Tout discours critique est censuré. 

C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet de « réunification », préalable nécessaire à l’autonomie d’une Armorique retrouvée, avec Nantes pour capitale. C’est aussi dans ce contexte que s’inscrivait le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes réactivé en 2000 par le Club des Trente : il fallait un aéroport international pour faire de Nantes une capitale (et se passer de Paris). 

Le Conseil régional a fait allégeance à l’Institut de Locarn de manière de moins en moins dissimulée au fil des années. Date clé, le 8 juin 2006, le président alors socialiste du conseil régional Jean-Yves Le Drian choisit d’aller à l’Institut de Locarn présenter son programme officiel pour la Bretagne. Toute opposition est dès lors muselée. 

Conséquence immédiate, le projet DEB (Diaspora économique bretonne), chargé de fédérer en réseau les Bretons du monde entier qui fait donc de Locarn le point de rencontre des « Bretons de l’extérieur » reçoit le soutien du Conseil régional. 

La présidence en est confiée à l’indépendantiste Yves Pelle, qui prend en 2010 la présidence du Parti breton (parti nationaliste inspiré par l’Institut de Locarn). 

Une partie de la formation des cadres est déléguée à l’Institut. En 2012, une nouvelle association, l’« Institut Jules-Verne de prospective et de projets innovants » (sic)  ayant pour objet la formation d’étudiants « à fort potentiel » est fondé avec la bénédiction des élus. La formation des élites, cœur de la stratégie de l’Opus Dei, trouve donc là un prolongement. 

Ainsi encouragé, en 2013, le lobby patronal décide de passer à la vitesse supérieure. À Pontivy, Alain Glon, Jakez Bernard, Jean Ollivro, Loïc Hénaff et autres membres du lobby lancent un « appel du 18 juin» destiné à lutter contre l’écotaxe, pourtant votée à la quasi-unanimité. Le premier portique tombe le 2 août. Produit en Bretagne lance une « alerte incendie généralisée » le 16 octobre. La jonction avec les autonomistes du collectif « Vivre, décider et travailler au pays » du maire de Carhaix Christian Troadec s’effectue alors et, le 2 novembre, les manifestants sont invités à s’affubler de bonnets rouges en acrylique fabriqués par l’entreprise Armor Lux, l’un des piliers du lobby patronal breton. Les images de la « révolte des bonnets rouges » font le tour du monde. L’État cède. Un « pacte d’avenir pour la Bretagne » consacre la victoire du lobby, une victoire qui aura coûté 11 milliards d’euros à l’État et qui aura provoqué un effet massif de propagande identitaire (sur base de falsification de l’histoire). 

Contre ce déferlement, quelques voix parviennent à s’élever, mais elles sont vite étouffées. 

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III. La Bretagne comme laboratoire

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Le 3 juillet 2017, devant le Congrès réuni à Versailles, le président Macron appelle à conclure des « pactes girondins » avec les « territoires » – non pas, comme on l’a dit, un « pacte girondin » qui s’opposerait à la « centralisation jacobine » mais bien des « pactes girondins » qui permettraient aux collectivités territoriales de déroger à la loi. Ces pactes ne sont qualifiés de girondins que par abus car jamais, pas plus que les jacobins, les girondins n’ont envisagé que l’unité de la loi et l’égalité devant la loi soient mises en question.

Négociés avec les « territoires », autrement dit avec les lobbies régionalistes, autonomistes et indépendantistes appelant à la fin des États-nations, ces pactes sont en parfait accord avec le projet de l’Institut de Locarn. La balkanisation de l’Europe est une voie ouverte à la dérèglementation appelée par les patrons qui, en Bretagne, entendent être libres de « décider au pays » et de le soumettre à leur loi. 

Le président de la République déclare le 21 juin 2018 à Quimper qu’il entend faire de la Bretagne le « laboratoire » de ce projet. Il confie à Jean-Michel Le Boulanger, conseiller régional vice-président à la Culture, issu de l’UDB, parti autonomiste, et auteur d’un essai Être Breton ? couronné par le prix Produit en Bretagne, la rédaction d’un rapport qui ouvrirait, sous l’égide de Richard Ferrand, sur une réforme constitutionnelle.  

En plein confinement, le 23 avril 2020, le chef de l’État se déplace pour « remercier la filière alimentaire» en la personne de Jean-Marc Roué, « paysan-directeur général », incarnation de l’agriculture productiviste (artichauts, choux-fleurs, tomates sous label Prince de Bretagne). Dans la droite ligne d’Alexis Gourvennec, Roué, adepte des opérations commando et membre des Bonnets rouges en 2015, se sent d’abord « actionnaire de la Brittany Ferries ». Il vend des paniers de légumes via Amazon, version locarnienne de l’amap, et a pour slogan « cultivons les couleurs de la Bretagne ». 

L’instrumentalisation de la culture, de la langue bretonne, de la mémoire peuvent se résumer en l’une des grandes réalisations de l’Institut de Locarn, la Vallée des saints, placée sous le sigle de Produit en Bretagne. 

Cœur de la reconquête identitaire via l’histoire, le Cercle d’étude de l’histoire créé par l’Institut de Locarn achève de faire de la Bretagne le lieu de l’expérimentation : ceux qui, en 1998, semblaient les « croisés d’un autre âge » apparaissent  à présent comme les croisés de l’âge venu d’une grande régression. 

La Bretagne en est, de fait, devenue l’un des laboratoires. 

© Françoise Morvan

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En 2002, Le Monde comme si alertait sur la dérive identitaire induite par le lobby patronal breton. Le débat qu’appelait ce livre a été interdit. Les médias bretons l’ont totalement passé sous silence, les militants de gauche comme de droite se livrant quant à eux à une campagne d’invectives et de calomnies qui dure encore.  

En 2013, la journaliste Charlotte Perry (dans le cadre de l’émission de Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis ») a diffusé sur France-Inter trois émissions éclairantes

Tous les essais parus au sujet du lobby breton sont apologétiques. Aucune enquête critique depuis celle de Golias n’a pu être publiée.