De la chasse aux sorcières à la chasse aux trésors

 

Je me suis souvent demandé d’où m’était venue ma passion pour les contes — passion, somme toute, si peu partagée autour de moi. Sans doute de ces contes que ma mère nous disait le soir pour nous endormir : pas seulement “Cendrillon” ou “La Reine des neiges” mais “Le Roi menton crochu” et bien d’autres encore dont je me souviens avec la même euphorie et le même curieux déplaisir. Il me semblait, sans que je puisse l’expliquer, qu’il y avait là quelque chose d’étrange, comme si ces contes n’étaient pas les vrais. C’est peut-être pour essayer de chercher le vrai conte sous le faux que j’ai voulu apprendre à lire dès la maternelle, mais les livres de contes m’ont vite semblé plus inquiétants encore : du vieux livre bleu à dorures dans lequel je cherchais derrière les contes que nous disait ma mère les vrais contes perdus je garde un souvenir de trahison, aggravée plus tard par ces contes versifiés de Perrault qui me laissaient l’impression d’un jeu d’adultes, futile et vain.

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De l
a collecte au folklorisme

Les années passant, j’en étais venue à me dire dans ma naïveté adolescente que pour trouver ce qui pourrait me parler, il me faudrait aller chercher au plus près en Bretagne la source du conte : ainsi ai-je interrogé un vieux chanteur qui tenait un café, un braconnier de Saint-Servais et bien d’autres, mais pour découvrir que la source du conte était plus troublée encore. Le chanteur Jean-François Quéméner m’ayant demandé de traduire les contes qu’il avait collectés en haute Cornouaille, je me suis mise à les comparer avec les contes notés par divers folkloristes, dont François-Marie Luzel (1821-1895). J’ai constaté, d’une part, qu’il ne s’agissait le plus souvent que de bribes de ceux qu’avait notés Luzel ; d’autre part, que le style de tous les folkloristes était alourdi de clichés qui rendaient hermétique la poésie du conte. Il y avait eu pourtant ailleurs des auteurs qui avaient fait passer cette poésie : ainsi Nerval, Pouchkine…

J’en étais là de mes réflexions et de mes recherches erratiques dans les vieilles revues et les fonds d’archives (dont le fonds Luzel à la bibliothèque municipale de Rennes) quand, ayant décidé de ne plus enseigner pour me consacrer au théâtre et devant inscrire un sujet de thèse pour des raisons bassement administratives, j’ai rencontré devant la boulangerie le directeur du département de Celtique de l’université de Rennes, un certain Pierre Denis, plus connu sous son nom bretonnisé de Per Denez, qui m’a proposé de prendre cette thèse en direction. Et voilà comment, sans la moindre défiance, j’ai inscrit comme sujet : “Le folklorisme en basse Bretagne, littérature et illustration”.

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Du folklorisme à Luzel

Mon sujet, sous son air bénin, était entièrement hérétique — du moins aurait-il dû paraître tel à Monsieur Denis, s’il avait pris le temps de réfléchir une minute : ne s’agissait-il pas, en bref, de comprendre comment le folklore avait été instrumentalisé pour produire ce corpus encombré de lieux communs néoceltiques ? Mais que savais-je moi-même de mon directeur ? Que cet homme plein de rondeur et d’urbanité, membre d’un syndicat de gauche, était vice-président de l’Institut culturel de Bretagne, vice-président du conseil culturel de Bretagne et autres institutions dont j’ignorais tout et n’attendais rien… Comment aurais-je pu penser qu’il avait commencé par écrire dans la presse bretonne collaborationniste, avait à tout moment défendu l’héritage des militants nationalistes engagés aux côtés des nazis, son maître Roparz Hemon en tête ? Et qu’au moment où il dirigeait cette thèse, il faisait l’éloge de l’abbé Perrot, Mordrel, Debauvais et Célestin Lainé dans la presse nationaliste militante ? Mais à qui ces noms disaient-ils quelque chose ? De l’abbé Perrot, je savais qu’il avait été abattu par la Résistance, par suite d’une tragique erreur, voilà tout. Roparz Hemon lui-même, le père de l’orthographe surunifiée du breton, avait dû partir en exil en Irlande, victime à la Libération d’un procès inique, disait-on, comme tant d’autres malheureux défenseurs de la langue bretonne.

Quelques mots sur l’orthographe ne sont pas inutiles pour comprendre les mésaventures qui vont suivre : le breton, variable d’un canton à l’autre, comporte une variété dialectale différente, le vannetais. Il existait donc deux orthographes unifiées, ce dont chacun s’accommodait fort bien, jusqu’à ce que le celtisant Weisgerber, sonderfürher en charge des affaires bretonnes, donne, en 1941, l’ordre de surunifier l’orthographe. Nous disposons d’une lettre de Roparz Hemon sans ambiguïté à ce sujet : « l’ordre est venu », écrit-il, « du gouvernement allemand ». En 1941 donc, a été fixée une orthographe unique, symbole de la langue d’un peuple racialement différent de celui de la France, et voué à prendre rang de nation dans le cadre du Reich. Après la Libération, sa légitimité étant remise en cause, a éclaté une guerre des orthographes dont la virulence n’avait éveillé en moi aucun intérêt.

Or, comme je me consacrais distraitement à cette thèse improbable, passant deçà delà quelques après-midis paisibles à la bibliothèque municipale de Rennes, je me suis aperçue en cherchant le Journal de route de Luzel que le fonds contenait des manuscrits de contes prêts pour l’édition. Mais pour savoir que tel conte ou tel autre était inédit, il fallait avoir entré le tout en base de données… C’est à quoi je me suis attelée, avec la passion maniaque du collectionneur. Au terme de ce travail, il m’est apparu qu’il y avait plus de quatre cents contes, pour bon nombre d’entre eux inédits ou perdus en de vieilles revues. Voilà comment je me suis trouvée à faire un plan d’édition en vingt-cinq volumes des œuvres de Luzel. Pour 1995, centenaire de  sa mort, tout était prêt.

J’avais prévu de commencer par éditer les carnets de collectage de Luzel, document brut, et passionnant, selon moi, pour cette raison. Or, voilà que mon directeur de thèse, jusqu’alors plein d’enthousiasme, me convoque chez lui un dimanche et m’enjoint de récrire les carnets de Luzel en orthographe surunifiée. Pourquoi cette demande aberrante ? Mes réflexions, bien tardives, hélas, n’ont commencé que face à l’obstacle. La réponse, pourtant simple, est que dès lors que le folklore est un enjeu politique majeur, l’orthographe nationale du breton est nécessaire pour rendre présentable la parole du peuple : nettoyer les contes de leurs mots français, effacer les fautes de grammaire, donner un document purement celte et digne de la nation, tel était le but de mon directeur. À partir du moment où je refusais d’obtempérer, ce militant, voué à la défense de la Bretagne éternelle contre l’intrusion d’un corps étranger, ne devait plus avoir de cesse que de le détruire. Ainsi s’explique l’étonnante saga qui devait l’amener, après avoir résilié sa direction de thèse, mis en chantier une édition concurrente, obtenu pour ce faire l’aide de l’Institut culturel, essayé de me faire exclure de ce même Institut culturel, à m’assigner à comparaître au Tribunal de Grande Instance de Rennes pour être, en fin de compte, débouté et condamné, cependant que je menais mon édition de Luzel à son dix-huitième volume, et que je soutenais une thèse plus hérétique encore que je ne l’avais prévu, sur l’instrumentalisation du folklore en Bretagne, et je savais désormais de quoi je parlais.

L’épisode le plus sidérant de cette saga aura été la publication aux éditions nationalistes qu’il contrôlait d’un pamphlet intitulé Les Contes de Luzel par lequel ce professeur m’accusait, exploit sans précédent, de plagier des copies. Contrainte de répondre à cette nouvelle accusation, je devais découvrir que, si mon ex-directeur de thèse publiait à grande vitesse les contes de Luzel, c’est que, pour sa part, sans avoir consulté les manuscrits, il publiait bel et bien des copies de ces contes dues à un chirurgien-dentiste de Landerneau.  J’ai dû perdre mon temps à en faire la démonstration mais enfin, elle est faite.

Il n’est pas utile que je m’attarde sur les épisodes de cette affaire puisque je les ai résumés dans Le Monde comme si, paru en 2002 chez Actes sud (réédité en collection de poche Babel en 2005). Quant aux deux éditions, il est possible de les comparer : l’une, donnant les manuscrits et leur traduction, est parue aux Presses universitaires de Rennes/Terre de Brume ; l’autre, basée sur des copies des textes, est parue aux éditions Al Liamm, puis Mouladurioù Hor Yezh/An Here.

*

De Luzel aux grandes collectes

Travaillant à cette épuisante édition, tout en répondant à des pièces de procès et en poursuivant mes heureusement plus agréables activités au théâtre, j’avais observé que Luzel, lui-même voué aux gémonies en son temps pour avoir déclenché la “querelle du Barzaz Breiz” contre le vicomte Hersart de La Villemarqué, père spirituel de la nation bretonne avant Roparz Hemon et Monsieur Denis, avait dû de poursuivre sa tâche à ses relations avec Ernest Renan, Henri Gaidoz, Paul Sébillot, et autres auteurs républicains poursuivant une réflexion sur le folklore autrement plus intéressante que ne l’était celle des érudits et bardes locaux qu’il lui fallait affronter.

C’est grâce à Sébillot, lui-même disciple de Luzel, que je me suis mise à confronter les collectes, d’abord pour en comprendre les enjeux, puis simplement pour les découvrir, de la même façon que je m’étais laissée entraîner dans cette affaire Luzel en cherchant son Journal de route…  Je me suis demandé pourquoi les contes de Jean-François Bladé étaient introuvables, pourquoi la collecte d’Henry Carnoy avait disparu, pourquoi les contes d’Achille Millien n’étaient toujours pas édités.  Et, dans le même temps, parcourant les volumes de contes parus aux éditions Ouest-France, je me suis demandé pourquoi les éditeurs faisaient paraître des recueils qui rassemblaient des contes issus de collectes diverses, récrits, mélangés, ce qui donnait un résultat aussi aberrant, somme toute, que l’édition revue et corrigée des carnets de Luzel.

Par le plus grand des hasards, rencontrant un jour un directeur éditorial des éditions Ouest-France, je lui ai fait part de ces observations. Or, un problème le contraignait alors à supprimer les contes de Bourgogne et de Normandie : pourquoi ne pas donner une nouvelle édition ? C’est ainsi que l’idée de fonder la collection “Les grandes collectes” m’est venue.

Il ne me semblait pas difficile de trouver des spécialistes qui se chargent de donner l’édition du “meilleur de la meilleure collecte” pour chaque région dans la mesure où mon ambition était mince : il s’agissait juste de faire en sorte qu’une personne cherchant un recueil de contes trouve une présentation claire de contes authentiques, avec les outils qui lui permettent d’en savoir plus si elle le souhaitait. Bizarrement, il m’a fallu assumer seule tous les volumes de la collection jusqu’à ce que Guy Latry donne une édition de la collecte d’Arnaudin (Contes des Landes) et Nicole Belmont une édition de la collecte de Cosquin (Contes de Lorraine).  Je ne désespère pas de trouver d’autres collaborateurs par la suite, mais je me suis trouvée, là encore, entraînée dans une aventure dont je ne mesurais pas vraiment les développements.

Loin de moi l’idée de m’en plaindre : chaque collecte est vraiment une découverte, chaque folkloriste un personnage passionnant et chaque région, vue par ses contes, a une poésie que j’ai toujours plaisir à voir se révéler… Du fait que le principe de la collection, donner “le meilleur de la meilleure collecte”, demande souvent à être réaménagé, il faut trouver des solutions, chaque fois nouvelles. Dans le cas d’Henry Carnoy en Picardie, il était possible de donner en un volume toute sa collecte ; Jean-François Bladé, lui, avait déjà publié un choix de ses contes de Gascogne ; en Auvergne, terre ingrate, il a fallu compléter la collecte de Sébillot par la toute première collecte d’Henri Pourrat, très intéressante par les questions qu’elle pose, et celle du chanoine Remize ; pour Achille Millien, édition périlleuse entre toutes, je me suis contentée de donner les contes qu’il avait publiés lui-même, comme une sorte d’ouverture à la grande édition en cours ; j’ai aussi composé en miroir les volumes de contes de la haute et de la basse Bretagne en les complétant par des collectes très particulières (pour Sébillot, les contes de fées des houles et pour Luzel, sous le titre Fantômes et dames blanches, les contes de revenants épars en divers volumes) ; enfin, à ma grande surprise, le volume qui a connu le plus de succès est celui dont je doutais le plus, le recueil de légendes de Normandie dû à une hardie pionnière, Amélie Bosquet, dont les lecteurs, je suppose, apprécient l’humour normand…

Je n’irais pas jusqu’à remercier les nationalistes bretons de m’avoir lancé dans cette chasse aux trésors mais, enfin, cette collection était bien conçue comme un acte de résistance : le respect du texte, sa mise en contexte et la possibilité offerte d’ouverture et de confrontation étant ce qui guidait l’édition de Luzel telle que je la concevais et telle qu’elle provoquait tant d’hostilité, s’y tenir était encore une manière de ne pas céder.

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Indications bibliographiques

 

I. Œuvres de François-Marie Luzel :

 

Journal de route et lettres de mission sur le théâtre populaire breton, Presses universitaires de Rennes/Terre de Brume, 1994.

Contes bretons et lettres de mission sur le conte populaire breton, PUR/Terre de Brume, 1994.

Contes inédits I et II, PUR/Terre de Brume, 1994 et 1995.

Contes du boulanger, PUR/Terre de Brume, 1995.

Correspondance Luzel-Renan, PUR/Terre de Brume, 1995.

Contes retrouvés I et II, PUR/Terre de Brume, 1995 et 1999.

Nouvelles Veillées bretonnes, PUR/Terre de Brume, 1995.

Contes inédits III, carnets de collectage, édition critique et traduction, en collaboration avec Marthe Vassallo, préface de Vivian Labrie, PUR/Terre de Brume, 1996.

Contes populaires de la Basse-Bretagne, préface de Nicole Belmont, trois volumes, PUR/Terre de Brume, 1996.

Notes de voyage, PUR/Terre de Brume, 1997.

Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, PUR/Terre de Brume, préface de Nicole Belmont, 2001.

Veillées bretonnes, PUR/Terre de Brume, 2002.

Sainte Tryphine et le roi Arthur, théâtre populaire, PUR/Terre de Brume, 2002.

 

 (J’observe qu’aucun de ces volumes ne figure sur le site des éditions Terre de Brume. On les trouve sur le site des Presses universitaires de Rennes). 

 

Et voici, adressé par un lecteur, un article sur cette édition (il est paru dans ArMen en mai 1997). Il est illustré par un portrait de Luzel remarquablement peu ressemblant.

 

 

 

 

 

 

 
 

II. Collection “Les Grandes Collectes”, éditions Ouest-France :

 
 

Félix Arnaudin, Contes des Landes, 2011 (édition de Guy Latry). 

Jean-François Bladé, Contes de Gascogne, 2004 (éd. F. Morvan). 

Amélie Bosquet, Légendes de Normandie, 2004 (éd. F. Morvan). 

Henry Carnoy, Contes de Picardie, 2005 (éd. F. Morvan). 

Emmanuel Cosquin, Contes de Lorraine, 2012 (édition de Nicole Belmont). 

François-Marie Luzel, Contes de Basse-Bretagne, 2007 (éd. F. Morvan). 

                        Fantômes et dames blanches, 2007 (éd. F. Morvan). 

Achille Millien, Contes de Bourgogne, 2008 (éd. F. Morvan). 

Frédéric Mistral, Contes de Provence, 2009 (éd. F. Morvan). 

Léon Pineau, Contes du Poitou, 2006 (éd. F. Morvan). 

Henri Pourrat, Félix Remize, Paul Sébillot, Contes d’Auvergne, 2005 (éd. F. Morvan). 

Paul Sébillot, Contes de Haute-Bretagne, 2007 (éd. F. Morvan). 

                        Fées des houles, sirènes et rois de mer, 2008 (éd. F. Morvan). 

Auguste Stoeber, Légendes d’Alsace, 2010 (éd. F. Morvan). 

 

 

Collection Les grandes collectes 2009

 
 

III. Essais

François-Marie Luzel, PUR/Terre de Brume, 1999.

Le Monde comme si, Babel-Actes Sud, 2005.

Vie et mœurs des lutins bretons, Babel-Actes Sud, 1998.

La douce vie des fées des eaux, Babel-Actes Sud, 1999.

Lutins et lutines, Librio (épuisé).

 
 
 
 

Cet article est paru sous le titre « Étrange voyage au royaume du conte » in  La Grande Oreille n° 38, juillet 2009.

 

Depuis, j’ai enregistré deux CD de contes que j’ai écrits selon la méthode que je vais exposer si j’en trouve le temps :

Contes de Basse-Bretagne, Ouest-France, 2010 (illustrations d’Arthur Rackham)

Les morgans de l’île d’Ouessant, Ouest-France (album disque, épuisé)

Et j’ai publié deux livres de contes :

Le grand livre des contes, Ouest-France, 2013 (illustrations d’Arthur Rackham)

Le livre des fées, des elfes et des lutins, Ouest-France, 2013 (illustrations d’Arthur Rackham)

Je poursuis aussi une chronique sur les folkloristes dont j’ai édité les collectes (dans la revue La grande oreille).

Et les volumes de la collection Les grandes collectes reparaissent peu à peu en collection de poche aux éditions Ouest-France.

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© Françoise Morvan

 
 

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