Écrire pour l’œil, écrire pour l’oreille

Pendant quelques mois, entre 2006 et 2008, je me suis consacrée à une expérience passionnante : écrire des contes en travaillant avec des illustrateurs ; les écrire en travaillant avec des comédiens et des réalisateurs de fictions radiophoniques ; les écrire en les refaisant revenir vers l’oral pour les dire à voix nue.

Par le plus grand des hasards, je m’étais rendue compte que je pouvais sans effort (et à moindre coût) faire tenir tranquille plusieurs classes d’enfants rien qu’en leur disant un conte. Ça s’était passé de manière bien simple : invitée à faire une rencontre avec une classe dans une école de Lannion, j’avais eu la surprise de voir l’institutrice s’en aller en me confiant non pas une mais trois classes de maternelle.  Pas même le temps de dire ouf, elle avait disparu. Les bambins me regardaient, qui en suçant son pouce, qui en dodelinant, qui en tapotant du pied… et il me fallait tenir une heure, peut-être deux… J’ai commencé par le conte « Les longs nez » tel qu’il avait été collecté près de Rostrenen, j’ai poursuivi par un autre conte qui a eu moins de succès, mais quand l’institutrice est revenue, nous avons tous ensemble poussé un soupir de regret (moi, car je riais intérieurement à écouter les questions des enfants et leurs commentaires). J’en étais là quand il m’a été proposé de faire des albums disques à partir des contes que je publiais dans la collection « Les grandes collectes », proposition passionnante puisqu’il s’agissait d’écrire pour l’œil et d’écrire pour l’oreille — de repenser le conte de l’intérieur…

Ayant à choisir un conte de Bretagne pour un premier album, j’ai relu toute la collecte de Luzel et, sur plus de 400 contes, choisi « Les morgans de l’île d’Ouessant » (recueilli par Luzel lors d’une mission sur l’île et publié dans ses Notes de voyage, puis ses Contes de Basse-Bretagne) parce qu’il m’a semblé que les scènes sur l’île et les scènes sous la mer, les poissons, les scènes de bal et les festins au palais permettaient de jouer sur les couleurs et d’atteindre l’inquiétante et rassurante étrangeté qui fait le charme du conte.

Nous avons échangé longtemps, l’illustratrice, Émilie Vanvolsem et moi, et c’est un beau souvenir. Mon image préférée : le vieux morgan prenant la fille de la terre et l’emmenant dans son palais.

Ensuite, lorsque France-culture m’a proposé cette expérience de travail pour la radio, c’est encore ce conte que j’ai choisi pour commencer parce que les ambiances sonores me semblaient de nature à rendre sensible la poésie d’une histoire qui se déroule comme en rêve, sur la terre, sous l’eau, puis sur la terre… Et, de fait, ce qui m’a le plus fascinée, c’est le travail du bruiteur.

Par la suite, j’ai rédigé une dizaine de contes pour France-culture, et plusieurs ont été réalisés et diffusés mais la radio est l’art de l’éphémère et il n’en reste que le souvenir d’une expérience heureuse.

J’aimerais tout de même donner à entendre « Les morgans et la fille de la terre ».

01 Les morgans de l’île d’Ouessant

J’ai aussi écrit un conte pour Claire Degans — et il était déjà illustré quand l’éditeur a mis fin à l’expérience avant publication. Le conte s’intitule « Le violon fée », les images de Claire Degans sont magnifiques : il ne manque que l’éditeur. Peut-être se trouvera-t-il un jour…

Je pensais pouvoir utiliser les émissions de France-culture pour publier des livres-disques de contes mais ce n’était pas possible (je ne sais toujours pas pourquoi) et j’ai donc fini par dire les contes — et, cette fois, nouvelle aventure avec les morgans de l’île d’Ouessant, j’ai travaillé le récit pour la voix seule…

Le livre est épuisé.

Épuisé aussi Lutins et lutines où se trouvent plusieurs contes que j’ai adaptés pour la radio…

J’en ai retrouvé un que les comédiens ont  particulièrement bien servi. Le travail de réalisation était un véritable travail de haute couture.

01 Le follet domestique

Tout en continuant mes recherches sur le conte, j’ai commencé une série d’histoires vraies écrites à partir des bruits — en l’occurrence des bruits de patins à roulettes et des ordres braillés avec coups de sifflets (j’ignore par suite de quelles réflexions pédagogiques il avait été décidé que les cours de gymnastique devaient avoir lieu sur patins), des clapotis, des fracas de piscine, des souffles, des soupirs, des craquements, des chuchotements flapis, car ça s’intitulait Comment j’ai tué ma prof de gym (radiodrame lugubre et vécu) et c’était l’histoire par le bruit de mes cours de gymnastique chez les sœurs de la Providence. Une émission qui a été pour moi une véritable radiothérapie : en l’écoutant, j’ai soudain pensé que la prof de gym qui nous avait terrorisées n’était sans doute plus de ce monde pour l’entendre et elle a disparu de mes cauchemars avec les patins à roulettes et tout le bataclan.

J’ai reçu plusieurs courriers de lectrices demandant copie de l’émission qui leur avait rappelé des souvenirs cuisants — et ma série s’est arrêtée là, comme mon expérience de travail sur le conte, car les émissions pour enfants ont été supprimées. En attendant, je m’étais vengée de ma prof de gym, et cette vengeance tardive m’a fait le plus grand bien.

Enfin (mais j’espère que ce n’est pas enfin), l’expérience la plus intéressante peut-être a été le travail du conte pour le disque publié par Ouest-France (et il faut louer le travail graphique qui, là encore, a été magnifique — à partir de ma collection d’éditions originales d’Arthur Rackham).

Il s’agissait, en partant de quatre contes notés par Luzel, d’écrire à partir des images clés du conte de manière à ce que les couleurs, les paysages accompagnent le déroulement de l’histoire en donnant l’impression de voir se dérouler un film dans un espace non localisable, à la fois proche et lointain, sans âge ni date. Le disque a connu plusieurs tirages et peut encore se trouver facilement. Je ne désespère pas de publier le texte des contes que j’ai dits.

Par la suite, toujours selon cette méthode mais en partant des illustrations d’Arthur Rackham (dont je collectionne les éditions originales), j’ai publié un très, très grand livre de contes — qui s’intitule d’ailleurs Le grand livre des contes. Il s’agissait en somme de rêver les images mais à partir des schémas des contes types et en choisissant les contes pour lesquels Rackham avait donné plusieurs illustrations en couleurs. Pour finir, le livre forme un recueil de contes d’Europe que j’ai écrits pour être dits, et j’aimerais bien pouvoir les enregistrer ou les donner à enregistrer.

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Les éditions Ouest-France m’avaient aussi demandé s’il était possible de travailler à partir du thème des fées tel que Rackham avait pu le traiter — mais, en fait, Rackham ne s’est pas beaucoup intéressé aux fées. En revanche, les elfes anglais et autres créatures du petit peuple l’avaient inspiré au point qu’ils caractérisent son œuvre. Il était souvent parti de textes très littéraires et très vieillis mais qui partaient de thèmes folkloriques dont la poésie pouvait traverser le temps, ainsi Ondine et Le marché aux gobelins. J’ai donc écrit des contes neufs sur des images anciennes.

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La responsable du service graphique des éditons Ouest-France a fait, dans les deux cas, un travail magnifique : les gardes des deux livres sont celles que Rackham avait dessinées, les couvertures sont veloutées, avec des lettres en relief, le papier crémeux et le caractère choisi sont d’une grande élégance, enfin, la mise en page m’a souvent obligée à repenser le texte en fonction de l’image et de faire preuve de beaucoup plus de précision : c’est un exemple de travail du texte et de l’image qui montre à quel point la collaboration de l’auteur et du graphiste améliore l’intelligence de l’ensemble.

Le seul problème est que ces deux livres sont apparemment devenus difficiles à trouver, comme me le signalent des lecteurs.

Et je m’aperçois que j’ai de mentionner Lutins et lutines qui, après avoir été vendu à plus de 50 000 exemplaires par Librio, a purement et simplement disparu. Je cherche un éditeur qui prenne la suite…

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