Coquelicot

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La poésie pour enfants, ça n’existe pas. Soit ça vous touche immédiatement, quel que soit votre âge, soit c’est tout sauf de la poésie. Si c’est de la poésie, vous avez envie de vous en souvenir et si vous êtes jeune vous la retenez aussitôt. La question de savoir à quoi ça sert ne se pose donc pas.

Du temps que j’enseignais en classe de sixième, j’avais instauré un quart d’heure mensuel de débats et commentaires, chacun disposant de son temps de parole pour faire part en bref de ses observations : critiques, suggestions, souhaits, tout était permis sous réserve d’être argumenté ; si l’observation était retenue par l’ensemble de la classe, suivait un débat ; certaines observations, à peine énoncées, tombaient comme de vieilles loques ; d’autres étaient votées immédiatement par lever de doigts massif et c’était à qui demandait à s’exprimer sur le sujet. J’ai souvent pensé en regardant les débats télévisés à mes petites classes de sixième et à leur manière de mettre illico le blablateur sur la touche…

Un samedi matin, peu après la rentrée, alors que les élèves étaient encore pleins d’inquiétude et de respect (et ce quart d’heure servait aussi à leur permettre de poser les questions qu’ils n’osaient pas poser), une petite blonde, toute mince, très élégante, fille de directeur commercial et soucieuse de ses notes, s’est levée. Elle venait de réciter une fable de La Fontaine, une fable que j’aimais particulièrement (et nous étions au collège La Fontaine à Crépy-en-Valois) mais elle l’avait récitée moins bien que d’autres, qui y mettaient parfois un grand talent. Peut-être était-elle vexée, peut-être avait-elle ruminé sa question depuis des années, en tout cas, l’occasion de la poser lui était offerte et elle l’a saisie au bond :

— On nous demande d’apprendre des poésies, ça ne sert à rien. Et sinon, je demande à quoi ça sert.

Sa question tombait après une séance de récitation presque euphorique, et c’est pourquoi, sans doute, elle s’est gravée dans ma mémoire. Elle était posée sans acrimonie, ce qui la rendait d’autant plus glaçante. À la seconde, j’ai imaginé le directeur commercial disant :

— Ma pauve Estelle, tu sais ta fable. Espérons que tu auras une bonne note. Comment peut-on ainsi faire perdre leur temps à des enfants ?

Or, à peine la question posée, des doigts se sont levés de partout. Je voyais déjà la suite du débat : apprendre des poésies ne sert à rien, on a déjà trop de travail, à bas la récitation !… Mais non. Il y avait ceux qui n’en voulaient plus, qui n’aimaient pas ça, qui avaient mieux à faire, mais la question était bien : à quoi ça sert ?

Un grand brun, tout timide, un fils d’immigré, a dit :

— Si j’étais en prison sans rien ni personne, je n’aurais que ce que je sais pour me tenir compagnie.

Cette réponse a été suivie d’un silence et je ne l’ai jamais oubliée alors que le reste du débat s’est perdu, hormis sa conclusion, qui me semble, à tant d’années de distance, toujours aussi merveilleuse : il a été décidé que, du fait qu’un poème devait répondre à l’esprit de la personne qui l’apprenait, tout élève avait, sous réserve de s’en expliquer, la possibilité de substituer au poème imposé un poème de son choix, pris dans le livre de français ou ailleurs. Je n’ai pas gardé souvenir des poèmes retenus et je n’ai pas pris note des échanges à ce sujet, alors que j’en étais si étonnée chaque fois, mais je me souviens que cette Estelle m’a fait découvrir des fables de La Fontaine que j’avais oubliées. Puissent-elles l’avoir accompagnée dans la suite de sa vie, même hors de prison sans rien ni personne.

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Ce que signifiait cet apprentissage par cœur, et ce que nous n’avions, pas plus les enfants que moi, su expliquer, c’était le partage.

Par la suite, travaillant avec de jeunes (ou vieux) acteurs, je me suis demandée comment il se faisait que les règles prosodiques les plus élémentaires leur échappaient. Non enseignées, non partagées… Il fallait expliquer des règles qui n’auraient pas dû d’être enseignées : elles faisaient partie de ce qui, d’origine, s’apprend sans s’apprendre, la justesse du rythme, la justesse du terme, l’efficacité immédiate, le plaisir de la langue. Pourquoi n’étaient-elles plus connues ? Parce que la base s’était oubliée.

Je me suis souvenue alors de mes premiers apprentissages, de cette institutrice de maternelle qui nous avait fait écouter un poème de Verlaine. Et des comptines et des  rondes :  formes fixes, formes figées portant la mémoire de la langue… Par le plus grand des hasards, je venais d’acheter un matelas à mémoire de forme tout à fait prodigieux… J’avais dans mes tiroirs une poésie à mémoire de forme qu’il me semblait devoir transmettre…  et voilà qu’un jour une éditrice a pensé que c’était possible.

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Ainsi est née la collection Coquelicot…

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Jusqu’alors, je n’avais publié que La gavotte du mille-pattes, le premier de douze volumes — hélas, j’avais eu le malheur de protester car l’éditrice s’était engagée à me laisser choisir un illustrateur ; or, j’avais découvert le livre déjà illustré, dans son état définitif ou presque ; ma carrière s’est arrêtée là et le volume s’est trouvé perdu dans une masse stupéfiante de volumes de comptines ; puis la collection a été supprimée, comme d’ailleurs toutes les collections de poésie pour enfants.

Pourtant le livre s’était vendu à vingt mille exemplaires ; s’il avait été accompagné et suivi, il vivrait toujours sa petite vie — mais non, au pilon. Plus de poésie, du roman, du roman, du roman.

Étonnez-vous que les maîtres d’école ne fassent plus écouter de poésie aux enfants, n’en lisent plus, ne les font pas réciter ou mettre en musique…

Car les poèmes de La gavotte du mille-pattes étaient en fait des chansons — que je n’ai jamais pu faire chanter sur les mélodies originales.

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Il est donc miraculeux que les éditions MeMo aient pris le risque de se lancer et ramer à contre-courant. J’ignore pourquoi La saga des petits radis et Les joies du logis ont été choisies pour inaugurer cette collection mais je pense que le choix était bon, même s’il m’a étonné, car il s’agit de textes suivis (je me suis amusée à jouer sur les noms des légumes dans le premier livre, et sur les noms des animaux, de leurs petits, de leur logis, de leur cri dans l’autre…). Et j’ai d’ailleurs immédiatement trouvé une lectrice qui m’a montré à quel point la poésie pour enfants est faite aussi bien pour les grandes personnes car cette lectrice et libraire a entrepris — exploit sans exemple — de lire Les joies du logis en faisant la voix de tous les animaux, y compris la guêpe, l’aigle et le blaireau. Je lui ai promis de lui réserver la place d’honneur si elle menait son projet à bien, et elle l’a fait !

Et là, c’est la PLACE D’HONNEUR.

 Voici le lien vers la vidéo par elle réalisée :

https://www.facebook.com/photo.php?v=148283728715593&set=vb.100006018991267&type=2&theater

 Et notez bien que cette libraire n’est pas n’importe qui : quand elle ne s’occupe pas de la librairie Multijeunesse, paradis des petits Bruxellois, elle cajole les rapaces nocturnes.

Tout le monde n’a pas une diseuse capable d’embrasser dans le cou une chouette effraie.

Moi si !

La preuve :

 

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Ma lectrice porte le doux nom de Florence et la chouette effraie le doux nom d’Angel.

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Rien que pour cette image il valait la peine (qui d’ailleurs n’en était pas une) d’écrire Les joies du logis

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Des libraires et lecteurs belges ont mis, ô miracle, pour la première fois ces poèmes en relation avec mes traductions de Shel Silverstein (mes traductions de Marchak et les autres sont, hélas, désormais épuisées). Quelle meilleure manière pourtant de faire comprendre qu’une traduction est un travail d’auteur ou n’est rien ?

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J’avais cru astucieux de mettre dans la rubrique « Actualités » de ce site les commentaires sur les deux premiers livres de la collection Coquelicot mais rien ne se périme plus vite que l’actualité. Voilà donc le lien avec la rubrique et avec une émission d’Arnaud Wassmer qui m’a valu le plaisir d’entendre en direct pour la première fois la voix d’Irène Bonacina (qui a illustré Les joies du logis)…

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… Et comme tout bouge tout le temps, voilà déjà le troisième titre de la collection

Étonnante expérience : un livre que j’avais pensé très doux et mélancolique, fait pour une illustration dans le style chinois, me revient tout clinquant, vibrant de couleurs que l’éditeurs et l’illustratrice ont orchestrées tout au long de l’année par étapes successives : le résultat est magnifique et stupéfiant pour moi — le poème illustré est un autre poème que je découvre à chaque page…

Il y aurait là de quoi engager sur des bases concrètes une réflexion sur le texte et l’illustration.

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Et l’expérience se poursuit avec la compagnie L’Unijambiste qui, chaque année, réalise un disque avec les enfants d’une classe…

MIS_art_Piccolo

Pour en savoir plus, et pour écouter les chansons, il suffit de voir ici la page consacrée aux Mistoufles ou d’aller sur le site de la compagnie.

http://unijambiste.bandcamp.com/album/les-mistoufles-chansons-douces

http://unijambiste.bandcamp.com/album/les-mistoufles-petits-soucis

 

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© françoise morvan

2 réponses à Coquelicot

  1. « Si j’étais en prison sans rien ni personne, je n’aurais que ce que je sais pour me tenir compagnie. » Ce commentaire du grand et timide jeune homme brun m’a remis en mémoire Evguenia Guinzbourg, se récitant des poèmes tout au long de ses détentions. La bibliothèque intérieure, en quelque sorte.
    Un plaisir de vous lire, je viens d’entamer La douce vie des fées des eaux.

    • Françoise Morvan dit :

      Merci pour votre message qui m’a donné l’occasion de découvrir votre site rempli de trésors (et où j’ai eu le bonheur de lire vos commentaires sur La douce vie des fées des eaux… avant de découvrir un poème de Seamus Heaney que je ne connaissais pas). Encore merci !

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