Miliciens contre maquisards ou la Résistance trahie

 

Miliciens contre maquisards

 

 

 

 

 

 

 

 

À la demande des associations qui m’ont invitée le 15 septembre 2013 à Saint-Brieuc, je donne ici le texte de ma conférence. Je le dédie à Marcel Menou, menuisier à Saint-Nicolas-du-Pélem, qui m’a donné le témoignage d’un homme juste et bon. 

 

Miliciens contre maquisards pourrait sembler n’être qu’un livre d’histoire locale : en somme, je raconte l’histoire d’une rafle qui a eu lieu le 11 juillet 1944 autour de Saint-Nicolas-du-Pélem, un petit bourg en plein centre de la Bretagne, au sud de ce qu’on appelait alors les Côtes-du-Nord.

Ce n’était pas même l’une de ces grandes rafles comme il y en avait eu en mai 44 dans le même secteur : le débarquement avait eu lieu depuis plus d’un mois, l’armée allemande était désorganisée, et les troupes qui restaient à l’arrière étaient augmentées d’éléments jugés peu fiables par Hitler, ces « russes blancs » qui terrorisaient la région.

Au terme de cette rafle, six résistants sont arrêtés et menés au centre de torture d’Uzel, à l’est du département, où les Allemands, toujours assistés de miliciens bretons, les mettront à mort ; douze hommes (semble-t-il, le nombre exact n’est pas connu) sont conduits à Bourbriac, un peu plus au nord, où ils sont enfermés dans la cave de la maison du notaire. Sept des prisonniers, atrocement torturés, seront jetés le 16 juillet au soir dans un bas-fond de la commune de Plougonver, un village situé à l’ouest de Bourbriac, après avoir été abattus d’un coup de revolver dans la nuque.

 

 

1. ALBERT TORQUÉAU ET LE SILENCE DE MON PÈRE

 Au nombre de ces résistants assassinés, Albert Torquéau, un jeune instituteur, capitaine de l’équipe de football de Rostrenen : l’exemple même de ces militants laïcs, joyeux, pleins d’enthousiasme, qui participaient à des fêtes pour les prisonniers, donnaient bénévolement des cours du soir et vivaient dans l’espoir de pouvoir aider à libérer la France de l’occupant. Enfants, nous le voyions sourire sur les clichés pris à la fin des glorieux matches de foot.

Rostrenen. Tournoi de sixte. Au centre, Albert Torquéau ; à sa droite, mon père ; derrière mon père, mon oncle.

Rostrenen. Tournoi de sixte. Au centre, Albert Torquéau ; à sa droite, mon père ; derrière mon père, mon oncle.

C’était un héros, mais un héros comme entouré d’un mystère tragique. En fait, l’image même de la Résistance.

Albert Torquéau

Albert Torquéau

Le 17 juillet 44, son corps est retrouvé les ongles arrachés, un œil arraché à la cuiller, selon la méthode de certains miliciens (j’ai, au cours de ma recherche, trouvé les photos des jeunes gens assassinés ce jour-là et j’ai alors décidé de poursuivre ce livre jusqu’au bout, quoi qu’il puisse advenir).

Garzonval Albert Torquéau assassiné

Garzonval. Albert Torquéau assassiné

Que savait-il ? Quels renseignements sur la Résistance voulait-on lui extorquer ?  Mon père, qui faisait partie de la même équipe de football, se trouvait avec lui, la veille de la rafle, à attendre un parachutage. Réfractaire au STO, comme tant d’autres, entré au maquis après le débarquement, comme Albert Torquéau lui-même, il devait échapper à la rafle et ne m’a jamais parlé de la Résistance. C’est bien longtemps après sa mort que j’ai appris qu’après avoir combattu sur le front de Lorient, il était parti se battre en Allemagne. Un jour, au détour d’une conversation, il a dit qu’Albert Torquéau avait été trahi. La veille, il aurait protesté contre les malversations d’un chef qu’il accusait d’être un pillard. Puis l’ordre de dispersion avait été donné trop tard car les chefs se partageaient un butin. Au cours de ces recherches, mon oncle m’a expliqué que le maquis que l’on appelait le « maquis de Berzoc’h » comportait plusieurs emplacements et que mon père se trouvait avec l’état-major (et donc, de fait, avec Albert Torquéau) dans un moulin situé plus à l’ouest, le moulin de Quérou.

Milicien contre maquisards est d’abord né de cette énigme et de ce silence — un silence qui a d’ailleurs été, me semble-t-il, celui de toute une génération : après avoir publié ce livre, j’ai rencontré beaucoup d’enfants de résistants (mais aussi de parents de collaborateurs ou supposés tels) qui m’ont dit la même chose. Souvent, d’ailleurs, ils me remercient d’avoir pu enfin parler de ce pan d’histoire interdite. Interdite, oui, quoique des thèses, des essais, des émissions, des articles, des commémorations, des musées n’en finissent pas de rappeler cette époque douloureuse et glorieuse, mais de la rappeler, me semble-t-il, selon les modalités d’un discours bien rôdé — et c’est en quoi ce livre sort de l’histoire locale car partir d’un événement ponctuel, tenter de comprendre pourquoi il a lieu, quels en sont les protagonistes, quels commentaires sont donnés par les témoins, quels récits produits par les historiens oblige à tenir compte de la parole de ceux qui font l’histoire sans pouvoir l’écrire, paysans, secrétaires de mairie, gendarmes pétainistes, parachutistes, maquisards, militants communistes, FFI gaullistes, miliciens autonomistes… Mon but en allant travailler aux archives était de prendre la parole à la source — et je dois dire d’ailleurs que ce qui m’a immédiatement saisie, lorsque j’ai commencé à lire ces dépositions, c’était la beauté des témoignages, la manière dont ces voix formaient un chœur.  C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à donner les documents bruts à la fin du livre, de façon à ce que le texte ne soit qu’une sorte de préambule ouvrant sur ce chœur. J’aurais voulu en donner bien davantage mais mon but, à l’origine, était de donner in extenso le livre de Guillaume Le Bris, et mon éditeur m’a demandé de supprimer tout ce qui n’était pas strictement nécessaire.

 

2. GUILLAUME LE BRIS ET LE SILENCE DES HISTORIENS

 Si un petit éditeur ne m’avait pas demandé d’écrire une préface pour le livre de Guillaume Le Bris, l’un des résistants raflés le 11 juillet et enfermés dans la cave du notaire de Bourbriac, la mort de ce jeune instituteur et cette phrase énigmatique de mon père seraient à tout jamais restés dans l’ombre.

Echos d'Outre-tombe

Première édition du livre de G. Le Bris

Son livre, intitulé Échos d’outre-tombe, paru à compte d’auteur en 1948, et qui, avec trois éditions, a connu un vrai succès populaire, raconte jour après jour la rafle, les tentatives d’évasion des prisonniers, les sévices, les propos des tortionnaires et notamment des miliciens autonomistes bretons sous uniforme SS de la milice dite Bezen Perrot — miliciens responsables, selon lui, de l’assassinat de ses camarades. Quelques jours après avoir été arrêté, Guillaume Le Bris est relâché par erreur, dit-il, en compagnie d’un homme que, bizarrement, il ne nomme pas. Après guerre, l’un des responsables des FTP du département,  Jean Le Jeune, lui demande d’écrire son témoignage, ce qu’il fait.

Pourquoi rééditer ce texte ? Je ne me suis même pas posé la question : si l’éditeur qui souhaitait republier ce livre s’était adressé à moi, c’est qu’il avait lu mon essai Le Monde comme si où je dénonce la mainmise des militants nationalistes sur la culture en Bretagne et le triomphe, avec l’appui du patronat ultralibéral, de l’idéologie de Breiz Atao, le groupe raciste qui avait naturellement fait le choix de la collaboration avec l’occupant.

En deux mots, puisque cette histoire n’est pas très connue : après la Première Guerre mondiale, un petit groupe de jeunes maurassiens fonde une officine nationaliste et un journal également baptisés Breiz Atao (Bretagne toujours). Il s’agit de promouvoir une Bretagne de race celte supposée pure et de la séparer de la France, de même que les autres régions « ethniquement distinctes », l’Alsace en tête. Ce groupe est naturellement soutenu par les services secrets de l’Allemagne et se rallie le moment venu au national-socialisme : contre la France « enjuivée », les nazis soutiennent les autonomistes qui entendent faire de la Bretagne une région racialement pure dans le cadre du Reich. En décembre 1943, à la suite de l’exécution d’un prêtre nationaliste, l’abbé Jean-Marie Perrot, par la Résistance (nommé dans une paroisse rouge, Scrignac, par son évêque qui entendait sévir contre son fanatisme antifrançais, il était accusé de dénoncer ses paroissiens résistants), des militants bretons déjà, pour la plupart, membres d’un groupe de combat destiné à appuyer les SS dans la traque des résistants, donne à cette milice le nom de Bezen (d’après un obscur terme désignant une troupe) Perrot (du nom de l’abbé). Le terme « bezen » à prétentions martiales est de consonance féminine — c’est d’ailleurs pourquoi les militants bretons continuent souvent de parler de « la Bezen » — et l’alliance avec Perrot, prononcé Perrotte, est d’un effet assez ridicule, mais ces jeunes nazis tenaient à se donner des noms celtes (ainsi, un membre du Bezen se désigne-t-il comme « gour », homme). Le chef, Célestin Lainé, ne rassemblera, au total, pas plus d’une centaine d’hommes.

Depuis longtemps, je m’étais indignée de voir ces nationalistes, leurs enfants et leurs neveux, parader dans les institutions régionales sans jamais avoir fait repentance de ce passé. J’avais dénoncé les hommages rendus sur fonds publics à des miliciens comme Alan Heusaff dont le passé était totalement occulté (je rappelle que le prix Xavier de Langlais lui avait été décerné par un jury où siégeaient des militants nationalistes responsables de l’Institut culturel de Bretagne, Per Denez, Bernard Le Nail et Annaig Renault à qui des instances officielles socialistes rendent actuellement hommage). Je trouvais réellement scandaleux le silence entretenu sur ce sujet.

Il n’était donc pas question pour moi de refuser d’écrire cette préface. Et d’autant moins que, m’étant un peu penchée sur l’histoire du Bezen Perrot, j’avais constaté que tous les spécialistes passaient sous silence la présence à Bourbriac de ces miliciens. Je me suis rendue compte en corrigeant les épreuves du livre qu’au lieu d’écrire Échos d’outre-tombe, j’avais plusieurs fois écrit Échos du silence : de fait, double silence — celui de mon père et celui des historiens sur ce que rapporte Guillaume Le Bris.

En effet, tous les historiens sans exception, alors même qu’ils se référaient au livre de Guillaume Le Bris, reprenant parfois textuellement ses affirmations, effaçaient purement et simplement ce qu’il disait au sujet du Bezen Perrot. Pas un mot dans les essais de Christian Bougeard, de Philippe Aziz, de Bertrand Frélaut, d’Hervé Le Boterf, de Yann Fournis, auteur pourtant d’une thèse sur le Bezen. Le spécialiste en titre, Kristian Hamon, auteur, lui, d’un essai sur le Bezen Perrot paru chez l’éditeur nationaliste Yoran Embanner, s’inspirait directement du livre de Guillaume Le Bris au point de le démarquer en reprenant ses erreurs : ainsi Guillaume le Bris se souvenait-il d’avoir vu bleu clair l’uniforme de miliciens de la Selbschutzpolizei, une milice fondée par l’autonomiste alsacien Bickler devenu l’un des hauts responsables de la Gestapo, alors que ces miliciens portaient un uniforme de parachutiste bleu marine. Kristian Hamon note que les tortionnaires de la Selbschutzpolizei (SSP) sont là, en uniforme bleu clair — erreur qui vient donc directement de Le Bris — mais il se garde de mentionner la présence du Bezen.

Pourquoi ce silence ? Guillaume Le Bris se trompait-il ? Mais son évocation des miliciens du Bezen Perrot était précise, il les différenciait bien des autres miliciens, qu’il disait avoir rencontré après la Libération…

Les dossiers de ces procès étaient consultables aux archives départementales d’Ille-et-Vilaine : il ne me restait qu’à demander une dérogation pour en avoir le cœur net.  En ce temps-là, obtenir une dérogation était simple…

 


3. L’HISTOIRE FALSIFIÉE

Les travaux sur le Bezen Perrot, thèse ou essais récemment parus, donnant uniquement les pseudonymes des miliciens, la recherche risquait d’être compliquée… Ce détail qui n’en est pas un mérite d’être souligné au passage : l’histoire de cette formation s’écrit de manière à laisser ignorer l’identité de ses membres et de leurs complices (dans son dernier essai, Agents du Reich en Bretagne, Kristian Hamon va jusqu’à falsifier les noms des « agents du Reich » afin de rendre impossible leur identification).

Il se trouve que l’un de ces miliciens était nommé dans la presse autonomiste par son nom de guerre, « Cadoudal », et par son nom réel, car ce spécialiste de littérature celtique m’avait soutenue sur un problème de manuscrits : je l’en avais remercié dans Le Monde comme si où j’évoque cette sombre histoire. Les autonomistes m’accusaient donc d’être liée à l’extrême droite au motif que j’avais remercié un ancien SS dont ils donnaient donc le nom (tout en cachant celui des autres).  Son dossier étant accessible, c’est le premier que j’ai consulté. Bien m’en a pris : doté d’une mémoire prodigieuse, ou muni d’un carnet de notes, il donnait les noms, les pseudonymes, l’origine, l’adresse parfois et les principaux faits d’armes de ses camarades. Il suffisait de croiser les informations avec les diverses listes disponibles, de faire une base de données, de chercher dans les dossiers qui se trouvait où, d’éliminer les noms des miliciens qui se trouvaient ailleurs en Bretagne du 11 au 16 juillet et de se rapprocher ainsi par élimination de la ou des sections qui pouvaient être présents à Bourbriac.

Chose surprenante, aucun des historiens qui s’étaient penchés sur l’histoire de cette formation n’avait compris qu’il fallait la penser comme une nébuleuse susceptible d’agir au même moment partout en Bretagne. Les miliciens œuvraient par groupes de cinq, envoyés généralement dans les régions dont ils connaissaient le dialecte (les Vannetais notamment restaient dans le Morbihan, de manière à infiltrer les maquis ou surprendre les conversations dans les cafés — le vannetais étant difficile à comprendre par des bretonnants d’autres régions). Il suffisait de retracer les itinéraires dans l’espace et dans le temps pour avoir quelque chance de savoir qui pouvait être à tel ou tel endroit.

De l’histoire locale, on passait donc à une histoire de l’Occupation en Bretagne.

Sur ce point, les spécialistes étaient unanimes pour conclure que la Bretagne n’offrait aucune spécificité. Un colloque a été organisé à Brest en 2002 à ce propos : rien de particulier en Bretagne. À suivre les miliciens dans leurs périples, on avait une toute autre vision de l’histoire de cette période en Bretagne.

D’une part, ces miliciens n’étaient pas du tout, comme on l’affirme partout, une misérable équipe de « porte-flingue », pour reprendre l’expression de Kristian Hamon, une petite centaine d’égarés sans lien avec le mouvement breton qu’ils avaient regrettablement discrédité : ils faisaient partie d’un réseau semblable à une toile d’araignée pouvant mener du régionalisme doux au nazisme combattant dont ils étaient, quant à eux, l’expression.

Nous disposons des documents établissant comment les Allemands ont mis en place avec l’aide des autonomistes un réseau de structures complémentaires appuyé sur deux pôles : l’un d’apparence modérée, pétainiste, régionaliste, servant de vitrine destinée à tenter le chaland et l’appeler vers des activités bretonnes, la lutte, la danse, la broderie, le bagad récemment inventé, le chant, la langue, le design celtique et ainsi de suite ; l’autre ouvertement pronazi, antifrançais, vindicatif.

Le premier était promu par Yann Fouéré, à qui les services de propagande allemands avaient confié la direction de deux journaux, La Bretagne et La Dépêche de Brest ; le second était promu par le Parti national breton dont l’organe était L’Heure bretonne. Par la suite, le PNB dirigé par Raymond Delaporte sera présenté comme, lui aussi, modéré, une troisième ligne, plus dure encore, rassemblant sous l’égide de l’ancien chef de Breiz Atao, François Debauvais, des militants prêts à se battre pour l’Allemagne contre la France. Les miliciens du Bezen en seront la frange extrême — cette frange étant elle-même assez vite jugée trop molle par les miliciens du groupe Vissault (prétendument dit « de Coëtlogon ») rattaché au SD de Paris.

Il va de soi que ce glissement vers l’alliance la plus étroite avec les nazis, amenant à désigner les anciennes structures comme trop modérées, résultait d’une stratégie d’ensemble. Les polémiques étaient organisées en commun. Fouéré, membre du Kuzul Meur, le Grand Conseil secret où se décidaient les actions et les orientations du mouvement breton, et figurant sur la liste des agents de la Gestapo sous le numéro 715, jouait double jeu, de même que l’autre éminence grise du mouvement breton, Roparz Hemon, agent de la Gestapo 780, lui aussi patron de presse, responsable de la radio en langue bretonne fondée par l’occupant et directeur de l’Institut celtique de Bretagne (ICB). C’est ce qui permet encore de les faire passer pour injustement condamnés à la Libération (décédé à cent ans passés, Fouéré bénéficie d’une Fondation et a reçu des hommages venant aussi bien de la droite que de la gauche du mouvement breton — il faut lire les articles de la presse régionale qui lui ont été consacrés…). Quant à Roparz Hemon, son nom a longtemps été donné au collège Diwan et l’on se souvient de l’ardeur des autonomistes de gauche comme de droite à défendre ce grand homme lorsque une protestation a enfin trouvé à se faire entendre (il en va de même pour un nationaliste de la même mouvance, Polig Monjarret, dont les autonomistes veulent donner le nom à des lieux publics).

Tous deux encourageaient les jeunes miliciens de toutes les manières possibles. Ces Waffen SS bretons allaient chercher leur courrier rue de la Monnaie à Rennes dans les locaux de La Bretagne de Yann Fouéré, théoriquement leur grand ennemi. A l’ICB figuraient Célestin Lainé, le chef du Bezen, et d’autres miliciens. Hemon devait expliquer lors de son procès que c’est par hasard qu’à l’arrivée des Américains, voyant passer un camion qui emmenait le Bezen en Allemagne, il y était monté sans réfléchir et s’était enfui en Allemagne. Il est facile de  prouver que c’est faux pour des raisons d’itinéraire mais, de toute façon, la vérité était bien connue : il avait prévu de partir avec un jeune milicien qui devait partager sa vie en Irlande jusqu’à la fin de ses jours.

Le doux militant culturel opposé à la fâcheuse dérive de Waffen SS ? C’est oublier que Hemon a, bien longtemps après l’Occupation, célébré les soldats du Bezen, et pour cause. Quant au responsable de l’école en breton donnée comme l’ancêtre des écoles Diwan, il était l’auteur du chant de marche du Bezen, et les soldats du Bezen versaient une partie de leur solde pour cette école… Bref, pour commencer à comprendre quelque chose, il fallait tout remettre en contexte, et c’est précisément ce contexte qui avait été occulté et qui continue de l’être, plus que jamais.

D’autre part, ce qui apparaissait était bien cette spécificité de l’histoire de la Résistance en Bretagne : si, dans toute la France, les Allemands avaient des informateurs à leur solde, en Bretagne, grâce au mouvement autonomiste qu’ils avaient contribué à mettre sur pied depuis les années 20, ils bénéficiaient d’un réseau affairiste (notamment, l’association de Fouéré Les Amis de La Bretagne), d’institutions préfigurant celles du futur État breton (l’Institut celtique, le Comité consultatif, lui aussi fondé par Fouéré), d’une presse à leur solde (L’heure bretonne, La Bretagne, Arvor, Sterenn, un journal pour la jeunesse, O lo lê…), d’un parti (le PNB) avec ses organes de jeunesse, ses formations paramilitaires (les Bagadou stourm), sa clique (les Bagadou) et tout un réseau de délateurs.

Dans la moindre petite ville se trouvaient des autonomistes actifs, prêts à seconder les Allemands, et invités à le faire par la presse militante. De plus, s’il y a eu des prêtres dans la Résistance, il faut bien constater l’importance de l’engagement régionaliste de l’Église en Bretagne : « Feiz ha Breiz » (foi et Bretagne), le mot d’ordre de l’abbé Perrot, était très partagé, en dépit de l’opposition de l’évêque (pétainiste) de Quimper aux séparatistes : à découvrir les raisons de l’enrôlement des uns et des autres, on trouve souvent l’action des prêtres incitant les jeunes gens à se livrer à une nouvelle chouannerie contre la France républicaine. Ainsi le milicien Le Roy et l’un des pires tortionnaires du Bezen, Léon Jasson, étaient-ils d’anciens séminaristes. Ainsi le secrétaire de l’abbé Perrot, Henri, dit Herri Caouissin, rédacteur en chef d’O lo lê, dont la devise était « Doue ha Breiz », et ses frères, dont René, dit Ronan Caerléon, auteur d’essais favorables au terrorisme breton, sont-ils identifiés par des témoins comme membres du Kommando de Landerneau (milice créée pour traquer la Résistance après l’exécution de l’abbé Perrot).

Je voyais s’affronter deux groupes poussés, aux dernières semaines de l’Occupation, à une violence extrême. Si le terme de « guerre civile » a été récusé par des historiens, en Bretagne, néanmoins, cet affrontement avait bien les caractéristiques d’une guerre civile opposant deux parties de la population fort inégalement dotées d’armes et d’argent.

La haine des Bretons pour ceux qu’elle appelait les « Breiz atao » était plus grande encore que la haine pour les Allemands, et il était facile de comprendre pourquoi, en dépit de la légende du martyre subi par les innocents militants en butte aux persécutions de l’État français — légende qui avait peu à peu triomphé après 68 (et les essais d’anciens collaborateurs des nazis comme Morvan Lebesque, Olier Mordrel, Hervé Le Boterf et Ronan Caerléon, n’y étaient pas pour rien).

 

4. MILICIENS CONTRE MAQUISARDS : TRIOMPHE DES VAINCUS, ÉCHEC DES VAINQUEURS

Le but premier de cette enquête avait été de savoir si Guillaume Le Bris avait dit vrai mais, bien vite, c’est la confrontation des miliciens et des maquisards qui m’a intéressée et la manière dont les premiers se tiraient d’affaire tandis que les seconds étaient trahis.

Le Bezen Perrot était à Bourbriac, sur ce point, il n’y avait aucune hésitation à avoir : le maire et les gens du bourg différenciaient parfaitement les miliciens en bleu marine (ceux de la SSP) et les miliciens sous uniforme allemand (ceux du Bezen). De plus, l’un des membres de la SSP avait attesté avoir été en action à Bourbriac avec le Bezen.

Sur cette base, il restait à reconstituer l’itinéraire du groupe. Ce n’était pas trop difficile non plus : après avoir procédé à des rafles sanglantes, notamment à Trébrivan, la SSP et le Bezen qui cantonnaient à Maël-Carhaix, avaient quitté cette ville pour Bourbriac où ils étaient arrivés le 7 juillet ; ils avaient participé à la rafle du 11 juillet et étaient partis pour  Scrignac le 16 au soir. S’ils allaient à Scrignac, c’est que, le 14, comme l’indique un rapport du commissaire de police judiciaire charge de l’enquête, « deux officiers d’intendance de l’armée allemande et une interprète se trouvaient à la mairie de Scrignac lorsqu’ils y furent arrêtés par des jeunes gens de la Résistance. Conduits dans la campagne, ils y furent exécutés.

Le chauffeur de ces trois Allemands put s’échapper et, ayant rendu compte de l’attestation des officiers, une opération fut organisée par l’État-Major allemand à Scrignac. »

L’acharnement contre Albert Torquéau et ses malheureux camarades ce dimanche 16 juillet s’explique par la rage des Allemands à la suite de cet attentat.  Au soir du 16, après s’être livrés à l’une de leurs orgies habituelles, ils partent pour Scrignac, bifurquent à un endroit vers un bas-fond isolé, au lieu-dit Garzonval, près de Plougonver, abattent les prisonniers d’une balle dans la nuque et jettent les corps dans les broussailles. Ils repartent en braillant des chansons et l’un d’entre eux (preuve que le Bezen a participé aux exécutions) interpelle en breton  un paysan qui ne range pas sa charrette assez vite — ce dernier témoignera plus tard de sa stupeur d’entendre un SS lui parler dans cette langue.

Garzonval. Les corps des résistants assassinés

Garzonval. Les corps des résistants assassinés

 

À Scrignac, sont identifiés cinq miliciens du Bezen Perrot — Chevillotte, dit « Bleiz » (Loup), Magré, dit « Coquet », Miniou, dit « Braz », Jarnouen, dit « Moreau », Morvan, dit  « Konval » — et cinq miliciens de la SSP — Cardun, d’Ambert de Sérillac, Hocquart, de Cambourg et Daigre.

Il y avait donc cinq miliciens « français » et cinq miliciens « bretons ». Tous avaient participé aux mêmes opérations dont la liste, dressée par les magistrats, était connue, tous avaient gardé, brutalisé, assassiné à l’occasion des résistants.

Les dépositions sont très claires. Par exemple, pour Scrignac, le 9 août 1945, Louis Guillou, magasinier à Versailles :

  « À la fin du mois de juillet 1944 alors que je me trouvais chez mes parents au village de Kerveguen en Scrignac, j’ai été arrêté par un groupe de miliciens Perrot et d’Allemands qui m’ont ramené prisonnier à Scrignac. Je suis resté huit jours prisonnier en compagnie de plusieurs autres hommes. Tous les jours le groupe partait en opération et tous les jours de nouveaux prisonniers arrivaient. C’est ainsi que pendant le temps que je suis resté prisonnier, une cinquantaine d’hommes ont été faits prisonniers dont une dizaine ont été maintenus. Je n’ai pas été beaucoup frappé moi-même mais d’autres prisonniers ont été sauvagement torturés en particulier un nommé Cam, fermier dans les environs, dont la ferme avait été brûlée par les miliciens Perrot lors de son arrestation. Pendant le temps que j’ai été détenu trois prisonniers ont été assassinés par les miliciens Perrot dans la campagne après avoir été détenus pendant quelques jours. Il s’agit des nommés Guillou,  Kervoelen et Lejeune. Je ne sais pas si d’autres français ont été tués par les miliciens Perrot et les Allemands dans la région.

Les miliciens Perrot ne se sont pas contentés de faire des prisonniers et de commettre des assassinats. En effet, ils ont encore commis de nombreux incendies volontaires, en particulier chez Cam, Kervoelen et Quiguer, ainsi qu’à l’école et la mairie de Scrignac. Ils ont également brûlé plusieurs maisons ou fermes de Scrignac.

Je ne connais pas les noms des Bretons de la milice Perrot qui se trouvaient à Scrignac mais je les reconnaitrais parfaitement si j’étais mis en leur présence. Parmi eux il y avait en effet un grand maigre vêtu de l’uniforme allemand ; c’est celui-là même qui a procédé à mon arrestation et il m’a rudement molesté. »

 Si ces miliciens ont participé aux mêmes actions dans les mêmes conditions, en revanche, les membres du Bezen n’ont pas combattu seulement pour une France délivrée des communistes, des Juifs et des francs-maçons mais d’abord et avant tout contre la France. De plus, enfuis en Allemagne, quatre d’entre eux avaient suivi un stage de radio en vue de revenir faire de l’espionnage en Bretagne (quand Hitler aurait vaincu les Alliés grâce à l’arme secrète qu’il tenait, pensaient-ils, en réserve). Chevillotte, lui, avait préféré partir combattre dans les Waffen SS non plus bretons mais allemands.

Or, force est de constater que les peines des seconds ont été moins lourdes.

Douze miliciens de la Selbstchutzpolizei. En haut, de Cambourg, Frelin, Durot, Daigre. Au milieu, leur chef, Max Jacob Oscar, Depin, Silly, Cardun, Anderlé. En bas, Van Verde,, Martin, Brot.

Des cinq miliciens de la SSP, quatre sont arrêtés le 6 août 44 à Conleau, un petit port du golfe du Morbihan, où ils cherchent à s’embarquer pour une île.

L’un d’eux s’enfuit et disparaît.

D’Ambert de Sérillac, Hocquart et de Cambourg sont jugés le 17 mars 1945 en même temps que le sinistre Daigre, qui a rattrapé le Bezen Perrot à Contrexéville, puis est revenu à Rennes, où il a été identifié : il est parfaitement reconnaissable avec son œil de verre. C’est lui qui, pour se venger de cette blessure, arrachait les yeux des prisonniers. Albert Torquéau a sans doute été sa dernière victime.

Daigre et d’Ambert de Sérillac sont condamnés à mort et exécutés. Hocquart, camionneur, est condamné à vingt ans de travaux forcés.  Il sera libéré en 1958. De Cambourg, riche fils de rentier, qui s’est d’abord engagé dans la LVF par anticommunisme, condamné aux travaux forcés à perpétuité, sera libéré dès 1948.

Des cinq miliciens du Bezen, deux disparaissent : Morvan et Chevillotte. Il est pourtant établi qu’en plus des opérations en Bretagne, Chevillotte a participé à l’exécution de quarante-neuf résistants extraits de la prison de Troyes à la veille de la Libération, ce qui constitue un crime de guerre. Des trois autres, l’un, Jarnouen, ouvrier agricole, est condamné aux travaux forcés à perpétuité (peine réduite à vingt ans en 1948), l’autre, aide-cuisinier, à dix ans de travaux forcés (dès 1949, il sera libre), et le dernier, à six ans de travaux forcés.

Son cas est particulièrement intéressant car, condamné à mort par contumace en janvier 1946, il est arrêté alors qu’il s’apprête à gagner l’Irlande avec une lettre de recommandation destinée au consul d’Irlande et indiquant que sa famille est bien connue des bons Pères (de fait, des prêtres attestent de sa piété). Alors qu’il est prouvé par le tribunal qu’il a participé à maintes opérations, qu’il est parti avec le Bezen en Allemagne, qu’il a suivi des cours de radio en vue de rentrer en France faire de l’espionnage pour le compte des nazis, c’est lui qui bénéficie de la peine la plus légère.

On ne peut, bien sûr, pas tirer de conclusions générales de ces dix cas. Cependant, ils amènent à se poser des questions qui, me semble-t-il, n’ont jamais été posées. Il faut tout de même rappeler, ce qui est généralement passé sous silence, qu’au total, seuls deux chefs du Bezen  ont été condamnés à mort et exécutés, l’un d’entre eux, l’un des pires tortionnaires, Léon Jasson, parce qu’il avait tout fait pour être condamné à mort et assumer le rôle de martyr, l’autre, André Geffroy, probablement parce qu’il avait été jugé en même temps que Jasson et avait reconnu sa participation à trois souricières, trois rafles, et des tortures exercées lors de l’opération de Colpo qui se solda par l’assassinat de vingt-quatre résistants (mais quinze miliciens étaient présents à Colpo et le groupe comptait des tortionnaires comme Émile Luec (« Forster ») ou Gilbert Foix (« Eskop » ou Lévêque ») qui ont fini leurs jours en paix. Gilbert Foix est même l’auteur d’une apologie du Bezen Perrot qui a été rééditée en 2006 (Le Rêve fou des soldats de Breiz Atao).

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Le Bezen en fuite en Allemagne

L’indulgence dont ont bénéficié les miliciens de la Formation Perrot s’explique par la présence d’un réseau permettant de bénéficier d’appuis divers : soutien des prêtres, présence d’un avocat averti et parfois favorable à la cause, indulgence des magistrats tout prêts à croire à l’idéalisme de jeunes gens égarés, et, pour certains, appuis dans les milieux judiciaires. De même, le caractère de justice de classe de ces procès a-t-il été nié. Il apparaît pourtant que le sort réservé à un ouvrier agricole et à un fils de notable catholique n’est pas identique, quand bien même ils auraient participé aux mêmes actions sous uniforme allemand. Mais cela demanderait encore des investigations, et elles ne sont pas près d’être menées, vu le contexte actuel.

Pour suivre le sort de ces miliciens après guerre et comprendre comment ils ont continué d’œuvrer pour la cause bretonne, il nous faut quitter ici le domaine régional pour le situer dans le cadre national et européen.


5. RÉSEAUX ETHNISTES ET COMBAT BRETON

 Dans leur immense majorité, les membres du mouvement breton condamnés à la Libération (terme qu’ils ont coutume de mettre entre guillemets) se sont considérés comme des victimes et n’ont en rien regretté leur engagement. Nous les retrouvons aussitôt après dans l’organisation des cercles celtiques, des cours de breton, des revues et journaux divers, des bagadou, puis des scouts Bleimor…

C’est ce réseau structuré qui permet au mouvement nationaliste breton de se reconstituer après guerre, principalement à partir de l’Irlande (les échanges sont constants comme le rappelle Fouéré, grâce à la filière de faux passeports qu’il a organisée), mais aussi de l’Allemagne, de la banlieue parisienne où se rassemblent les militants qui ont été condamnés à l’indignité nationale (avec interdiction de séjourner en Bretagne) et de la Bretagne où les cercles celtiques, sous couvert de défendre la musique bretonne, font du prosélytisme…

La première grande victoire du mouvement breton est le procès de Roparz Hemon, simplement condamné à l’indignité nationale par suite des pressions exercées par une délégation galloise. La deuxième victoire est précisément le procès du milicien Miniou.

Yann Fouéré, qui a fondé un bulletin d’information panceltique, pavoise : les frères celtes des Bretons doivent savoir qu’ils sont en butte à d’injustes persécutions. « Pour illustrer sa position, le bulletin rapportait la condamnation de Yann Miniou, déjà condamné à mort par contumace, à six ans de travaux forcés. Il soulignait qu’il s’agissait là de la condamnation la plus modérée qui ait été infligée jusqu’ici à l’un des membres de la légion bretonne Perrot. Au mois de juillet précédent, venaient en effet d’être fusillés à Rennes Léon Jasson et A. Geffroy, compagnons de Yann Miniou et accusés des mêmes « crimes », écrit-il dans La Maison du Connemara (Coop Breizh, 1995, p. 43)

Les crimes des tortionnaires du Bezen sont désormais placés entre guillemets : la légende de la persécution d’innocents défenseurs de la langue bretonne se met en place.

C’est Fouéré (il s’en vante), qui reçoit et assiste les miliciens réfugiés en Irlande. Ils forment une communauté prête à reprendre le combat.

Dans le même temps, l’adjoint de Fouéré, Joseph Martray, poursuit son action en se faisant passer pour résistant… Il œuvre dans deux directions complémentaires : sur place, il œuvre sous la forme anodine et consensuelle de l’union économique, et fonde le CELIB, lobby destiné à augmenter les profits des patrons bretons ; en même temps, il reprend les liens tissés en Europe par Fouéré dès avant-guerre et œuvre à prolonger un autre lobby ethniste.

À partir de 1953, les cours de justice sont remplacées par des tribunaux militaires, tout acquis sans doute à l’anticommunisme, car, les uns après les autres, Fouéré, Delaporte, des miliciens, des agents de la Gestapo sont acquittés ou condamnées à des peines légères et peuvent revenir en Bretagne poursuivre leur action. Fouéré fonde le MOB, premier parti nationaliste breton d’après-guerre, et publie L’Avenir de la Bretagne. C’est dans L’avenir de la Bretagne en 1966 qu’est publié le premier communiqué du FLB. Les attentats du FLB commencent. Le doux régionaliste Fouéré, condamné pour terrorisme, publiera aux Nouvelles éditions latines (depuis l’origine liées à l’extrême droite)  En Prison pour le FLB.

 

Jasson dans l'Avenir de la Bretagne

La parole du milicien Jasson comme mot d’ordre

 

 

Après la guerre d’Algérie, avec la scission du MOB naît l’UDB et le mouvement breton, tout en restant fidèle aux grands ancêtres de Breiz Atao, se donne une image de gauche.

Bien que les partis autonomistes et indépendantistes ne fassent que des scores dérisoires aux élections, à partir de 1968 et plus encore de 1977 avec la mise en place de la Charte culturelle bretonne signée par Giscard, qui voit naître le Conseil culturel (1978) et l’Institut culturel de Bretagne (1981), le domaine de la culture passe sous contrôle des militants nationalistes.

Peu à peu, le breton enseigné devient le breton de Roparz Hemon, des maisons d’édition bénéficient d’une manne de subventions (ainsi la Coop Breizh, éditeur et diffuseur dont le président a longtemps été en même temps le président de l’Institut culturel, lequel versait alors les aides à l’édition), la musique celtisée à l’initiative de Monjarret devient l’expression de la fierté d’une nation en voie de prendre sa liberté, non plus dans le cadre du Reich mais dans le cadre d’une Europe des ethnies, enfin, partout flotte le drapeau inventé par Morvan Marchal, fondateur de Breiz Atao…

Rappeler que l’inventeur du drapeau était un druide antisémite, raciste dès l’origine et de longue date inféodé à l’Allemagne nazie, devient impossible : désormais les autonomistes, contrôlant les institutions, disposant de maisons d’édition et de relais dans les média, procèdent à un travail systématique de réécriture de l’histoire, et notamment de l’histoire de la Seconde guerre mondiale en Bretagne.


6. RÉÉCRITURE DE L’HISTOIRE ET ULTRALIBÉRALISME

L’histoire joue dans ce processus un rôle tout à fait essentiel — et d’autant plus essentiel que, si les militants sont animés d’un fétichisme linguistique qui fait de la défense du breton unifié la priorité absolue (« hep brezhoneg Breizh ebet » clame-t-on : « sans breton, pas de Bretagne »), les sommes d’année en année plus importantes allouées à l’enseignement du breton ne parviennent pas vraiment à convaincre les Bretons d’apprendre cette langue.

Comme le constate piteusement le recteur d’Académie : « Les moyens sont là… C’est la ressource humaine qui nous fait défaut ». « La ressource humaine », autrement dit, les élèves — mais aussi les enseignants, les Bretons ne se ruant pas sur les postes proposés, qui ne peuvent pas même être tous pourvus. D’après le dernier rapport, en 2009-2010, l’Éducation nationale avait consacré « un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton. Pour la région Bretagne, c’est 2,5 millions d’euros et pour un département comme le Finistère, c’est 1,7 millions. » Cependant, le pourcentage d’élèves étudiant cette langue reste infime… Le projet de sauver le breton par l’enseignement n’est qu’un leurre, la déclaration d’intention précédant le lancement de la marque Bretagne en fait d’ailleurs foi : ce qu’il s’agit de promouvoir, c’est « une langue bretonne devenue un “emblème”… un combat du mouvement breton devenu une cause collective et un emblème régional, gagné sur le plan affectif et symbolique mais perdu sur le plan réel ».

Dans le monde virtuel de la nation à faire advenir, le peuple breton doit sauver la langue de ses gênes (je reprendre ici l’expression de Michel Tréguer) mais dans le monde réel ce n’est qu’un élément. Le géographe autonomiste Jean Ollivro, le constatant, proposait de mettre désormais l’accent sur l’histoire (dans le but, bien sûr, de convertir les Bretons à l’obligation de le devenir selon les modalités prévues). Ainsi, désormais, souvent subventionnés par le conseil régional et ensuite promus officiellement, paraissent des histoires de la Bretagne, des essais sur Anne de Bretagne, sur le combat des Trente, sur la Seconde Guerre mondiale et sur la Résistance, toutes productions visant à illustrer l’éternel combat breton.

L’essai décisif à ce propos est l’essai de Jean-Jacques Monnier (préfacé par Mona Ozouf) publié aux éditions Yoran Embanner, connues pour être à la pointe du combat nationaliste, Résistance et conscience bretonne, : l’hermine contre la croix gammée. Assimilant résistance et combat breton, ce livre a été présenté sur le site du conseil culturel de Bretagne comme  « le livre que nous attendions tous ».

La version des faits officiellement admise est dorénavant la version des autonomistes et toute voix dissidente est vouée au silence ou aux menaces. J’ai pu en faire l’expérience à la sortie de Miliciens contre maquisards.

Que cette réécriture de l’histoire soit massive, il suffit de se promener dans un rayon de librairie pour s’en assurer : le rayon Bretagne à la FNAC est particulièrement éloquent. Ne sont promues et mises en valeur que les productions nationalistes, tant pour le folklore que pour l’histoire.

Comment expliquer une telle situation, impensable il y a quelques années ?

La réponse tient en un mot : Locarn.

Et en une phrase : allégeance du conseil régional socialiste à l’Institut de Locarn.

Elle tient en deux dates :

1994 : inauguration de l’institut de géostratégie implanté à Locarn, au centre de la Bretagne. D’après les statuts, déposés en 1991 à la sous-préfecture de Guingamp,  l’« Institut de Locarn, culture et stratégies internationales » a pour but de « favoriser l’intégration des entreprises bretonnes aux grands courants d’échanges mondiaux en leur permettant de resituer leur stratégie dans un cadre international » et « d’appuyer cet élargissement du champ d’action des acteurs du développement économique de la Bretagne sur un approfondissement de l’identité culturelle de la région ».

Les statuts de deux autres associations ayant leur siège à l’Institut de Locarn ont  été déposés peu après : en 1993, l’« association Coudenhove-Kalergi-Aristide-Briand » ayant pour objet l’« association des régions françaises œuvrant pour l’union européenne » et, en 1995, « Produit en Bretagne » ayant pour objet le  « développement de l’emploi en Bretagne par la promotion des produits des produits fabriqués ou assemblés dans la région ».

Le projet politique de l’Institut de Locarn, longtemps tenu dans l’ombre (et les responsables de Produit en Bretagne ont nié tout lien avec l’Institut jusqu’à ce que les statuts soient produits au grand jour), se décrypte dans cette triple alliance : faire de la Bretagne une nation indépendante (ou provisoirement autonome) dans le cadre d’une Europe des régions afin d’échapper aux « lourdeurs », aux  « pesanteurs », aux « archaïsmes » de la France, à ses lois sociales trop contraignantes, à ses syndicats organisés. La référence au comte de Coudenhove-Kalergi est capitale : elle inscrit ce projet dans le cadre de l’Union Paneuroépéenne dont les statuts indiquent clairement la finalité : anticommunisme, reconnaissance des « groupes ethniques » et de leur droit à l’autodétermination principe de subsidiarité, engagement chrétien militant. C’est très exactement l’idéologie de l’Opus Dei et il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’archiduc Otto de Habsbourg, président d’honneur de l’Union Paneuropéenne soit venu inaugurer l’Institut en 1994.

2004 : le président du conseil régional de Bretagne, le socialiste Jean-Yves Le Drian, vient célébrer les dix ans de l’Institut et lui manifester un soutien qui ne s’est jamais démenti depuis. Lors de l’université d’été de 2011, le président de l’Institut Alain Glon déclarait que « notre problème, c’est la France » et donnait comme exemple à suivre celui des nationalistes flamands qui espèrent en finir avec la Belgique.

Le vice-président du conseil régional en charge de la culture, Jean-Michel Le Boulanger, était présent et n’y a rien vu à redire. Cette année, le mot d’ordre de ce même président était : « Larguez les amarres » et le Hollandais Dick Vermaan était présent pour exposer son projet de fédération de tribus, dont la tribu bretonne.

Dans le journal Armor magazine, Jean-Yves Le Drian annonçait naguère qu’il se verrait bien président d’une région comme la Galice ou l’Écosse ; plus tard, c’était l’Irlande qu’il proposait  pour modèle, annonçant son intention de faire de la Bretagne un « tigre celtique » ; le « tigre celtique » ayant quelque peine à rebondir, à présent, c’est l’Allemagne fédérale… Pour le fondateur de l’Institut de Locarn, de fait, dès l’origine, le but affirmé était d’en finir avec la France et d’adopter le modèle allemand. Ses idées étant exposées au cours d’une conférence publiée en 1993 sous le titre Genèse de l’Europe unifiée dans le nouveau monde du XXIe siècle, il n’est pas difficile de constater qu’il les met en application mais — et là est le problème majeur à mes yeux, il ne les met pas en application avec l’appui de la droite la plus dure, comme on s’y attendrait, mais avec l’appui de la gauche.

Des autonomistes de l’UDB aux autonomistes d’extrême droite en passant par les élus du Parti breton ouvertement lié à Locarn, tout le monde politique communie dans l’identitaire tel que pensé par Breiz Atao.

L’ultime manifestation de cette union sacrée est l’association KAD, qui unit l’extrême-gauche indépendantiste (Breizistance), la gauche autonomiste (UDB), le centre (Parti breton) et l’extrême-droite (Adsav) en vue de réclamer un Parlement breton et d’en finir avec la nuit du 4 août, c’est-à-dire avec l’abolition des privilèges par quoi s’est ouverte la Révolution française.

Il serait dommage sur le point qui nous intéresse, à savoir la réécriture de l’histoire, de ne pas citer Joseph Le Bihan lui-même. Après avoir affirmé que la richesse viendrait de l’Allemagne catholique, que l’État-nation n’avait plus lieu d’être, qu’il fallait en finir avec l’Éducation nationale, non réformable, par la « méthode Sun-Tsé de la stratégie chinoise face aux bureaucraties : les rendre inutiles au prix d’une certaine illégalité tolérable mais très productive. », il expose ses vues sur la culture : « L’avenir de la culture passe par le financement des entreprises, sous forme de mécénat, sinon plus rien n’existera car le budget de l’État sera tari. L’avenir de la culture par grande région représentera son principal budget culturel. Ma petite Bretagne a acquis une expérience très significative en la matière… Nous en sommes déjà à la production de bandes dessinées et de films sur l’histoire de la région afin d’enrichir les connaissances de notre jeunesse. Des films de deux heures, des bandes dessinées tirées à des milliers d’exemplaires vont être distribués à toutes les écoles, à tous les centres d’apprentissage et à toutes les entreprises. »

L’une des premières productions de ce lobby patronal a, de fait, été l’histoire de Bretagne en bandes dessinées de Seycher-Le Honzec, histoire refusée par tous les éditeurs et prise en charge par ces patrons qui la diffusent avec leurs produits.

On pourra constater en allant sur le site de l’Institut que l’une des activités promues est le « collège d’histoire ».

Or, pas plus qu’ils n’ont protesté contre l’histoire de Bretagne en bandes dessinées, les historiens ne protestent contre la promotion officielle d’une histoire revue et corrigée par les autonomistes. Bien au contraire, comme portés par une vague à laquelle il serait vain de résister, ils assument le même discours consensuel, qui est fondamentalement celui du mouvement breton.

Dans le cas du mince épisode de la Résistance que j’ai étudié, j’ai bien dû le constater : l’histoire des nationalistes bretons sous l’Occupation et du Bezen Perrot a longtemps été une histoire non écrite, sur des faits tenus cachés, ou plutôt une histoire exclusivement écrite par les nationalistes eux-mêmes sur une base apologétique.

Au moment où les archives allaient s’ouvrir, le mouvement breton a produit les historiens destinés à ramener cette histoire dans le sérail et faire profit de ce qui risquait d’être porté à charge du mouvement nationaliste. Ainsi, les éditions Yoran Embanner (lesquelles, par ailleurs, publient des auteurs issus des droites les plus extrêmes comme Philippe Jouet et Bernard Rio) ont-elles profité de l’intérêt du public pour ce sujet.

Que des historiens autonomistes publient des livres sur l’histoire de Bretagne ne serait en rien dérangeant s’il existait des livres qui donnent une autre version des faits. Mais il n’y en a pas, là est le problème. Telle était la conclusion de Miliciens contre maquisards.

Je ne m’attendais pas à découvrir que le problème était plus grave encore que je ne le pensais.

 

7. CHAMP CLOS

Lorsqu’un livre paraît, il a désormais peu de temps pour s’imposer. Quelques semaines et il disparaît. Un livre aussi risqué, aussi atypique et complexe que Miliciens contre maquisards avait peu de chances de trouver ses lecteurs — d’autant que des familles de miliciens espéraient s’allier à des résistants pour tenter de le faire interdire par référé (je dois à Georges Ollitrault de m’avoir informée de ces tentatives de l’associer à cette action au motif qu’ « il était temps que les miliciens et les résistants s’accordent » — ce qu’il a refusé, lui qui, par la suite, il devait soutenir l’indépendantiste  Mervin auteur d’essais destinés à légitimer les nationalistes bretons tout en discréditant la  Résistance).  J’ai été, dans ces circonstances, particulièrement reconnaissante à un jeune chercheur de présenter ce livre et d’ouvrir un fil de discussion à son propos sur le Forum de la Seconde Guerre mondiale pour tenter d’informer de sa parution avant qu’il ne disparaisse.


Un débat interdit

Quelle n’a pas été ma surprise de constater que les lecteurs qui tentaient d’intervenir pour défendre ce livre étaient objets d’invectives de la part, non seulement des contributeurs mais de certains administrateurs (qui d’ailleurs ne l’avaient pas lu).

Nous n’étions pas sur le site d’une officine autonomiste mais sur le Forum de la Seconde Guerre mondiale, visant théoriquement à donner une version neutre des faits. Or, même sur ce Forum, la seule version des faits autorisée était celle du mouvement breton.


Une omission volontaire

Et je n’étais pas au bout de mes surprises.

Tous les historiens, je l’ai dit, ont passé sous silence la présence du Bezen Perrot à Bourbriac. De la part de Kristian Hamon, auteur d’un essai sur le Bezen Perrot, l’omission était étrange, mais j’avais pensé que l’erreur était due à la difficulté du sujet. Je lui avais d’ailleurs donné à relire les passages qui le concernaient, quitte à tenir compte de ses observations.

Cependant, à maintes reprises, sur ce même Forum de la Seconde Guerre mondiale, il attaquait mes recherches au motif qu’au lieu du Bezen, ça pouvait être le Kommando de Landerneau ou peut-être telle milicien, ou autre, n’importe laquelle — sauf le Bezen.

J’ai tardé à répondre car il y avait des vérifications à faire aux archives et, à dire vrai, j’avais autre chose en tête, mais lorsque j’ai relu les documents dont il s’était servi, nouvelle surprise : j’avais constaté qu’il avait repris presque mot pour mot deux documents, dont le témoignage de Guillaume Le Bris, mais je n’avais pas observé qu’il avait dans les deux cas coupé les passages mentionnant le Bezen.

Ainsi, non seulement le fait avait été intentionnellement occulté mais il fallait qu’il le reste : des mois et des mois après parution du livre, les attaques était réitérées sur le fil de discussion ouvert au sujet de ce livre sur ce Forum.

Lorsque, enfin, j’ai publié mon argumentation en réponse, l’administrateur du Forum de la Seconde Guerre mondiale a clos le fil. Nul débat. Nul fait en réponse de la part de Kristian Hamon qui s’est contenté d’annoncer qu’il quittait le Forum. C’est ce qu’on appelle un débat breton.


Dérogation ? Pas de dérogation ?

Alors que le réalisateur d’un film sur le mouvement nationaliste sous l’Occupation bénéficiait d’une dérogation avec droit de reproduction (et Kristian Hamon m’assurait bénéficier ainsi de documents captivants) ma demande d’autorisation de reproduction était rejetée. La consultation des archives, jusqu’alors autorisée sans problème, était désormais soumise à conditions et restrictions multiples.

 Le film d’Hubert Béasse, Berlin Vichy Bretagne, subventionné par le conseil régional et très largement diffusé, est censé avoir fait le point sur le problème. De même que Kristian Hamon a réglé le problème du Bezen Perrot, le film a réglé officiellement le problème de la collaboration du mouvement breton.

Toujours la même version des faits : entraînés par quelques extrémistes naturellement séduits par les Allemands prêts à accorder à la Bretagne des droits et libertés que la France leur refusait, quelques militants bretons se trouvent avoir collaboré mais il ne faut pas les confondre avec les militants bretons actuels. Dans les années 30 les bons autonomistes comme Morvan Marchal étaient de gauche, et ainsi de suite… La thèse défendue lors du colloque de Brest a désormais sa version filmique.

 

Censure

Il a suffi d’une rencontre à la Maison de la presse à Rostrenen pour que les lecteurs, d’un petit bourg à l’autre, se mobilisent, et, finalement, il a fallu faire deux tirages du livre en moins de trois mois. Ce tirage est à présent presque épuisé et je cherche à rectifier les erreurs qui peuvent encore s’y trouver.

Cependant, lorsqu’on a voulu m’inviter sur les lieux où se déroulaient les faits et avec les acteurs de cette histoire, il a été impossible de mener le projet à terme. Une rencontre à Bourbriac, avec Marcel Menou, le menuisier qui avait été libéré en même temps que Guillaume Le Bris, avait été organisée mais n’a pu aboutir.

Un musée de la Résistance était en voie de constitution à Saint-Connan, justement à l’endroit où étaient arrivés les parachutistes dont je suivais l’itinéraire à partir du jour de la rafle du 11 juillet : pourquoi ne pas organiser une rencontre ? Impossible car le comité scientifique destiné à orienter les choix du musée ne s’était pas prononcé.

Le musée a ouvert cet été. Je m’y suis rendue au début du mois de septembre. À l’entrée, une librairie. Hormis les monographies à compte d’auteur, il n’y avait (et largement mis en évidence) que les livres des historiens autonomistes, Kristian Hamon, Jean-Jacques Monnier et même l’histoire de Bretagne de l’abbé Poisson revue par Jean-Pierre Le Mat — production nationaliste extrême. Pas un seul exemplaire de Miliciens contre maquisards, où la création du maquis de Saint-Connan et sa destruction par les Allemands et les miliciens du Bezen sont pourtant situés dans la suite de la rafle du 11 juillet (1).

Le panneau évoquant l’attaque du maquis passant sous silence la présence du Bezen, j’ai demandé si cette omission était intentionnelle. Réponse : il n’en a pas été fait état car les résistants n’en ont pas parlé. Différencier un soldat sous uniforme SS d’un soldat sous uniforme SS est, en effet, bien difficile.

Au sortir de ce musée, j’ai eu l’impression que les malheureux résistants qui avaient risqué leur vie pour défendre la France n’étaient changés en héros de chromos que pour être mis au service d’une propagande autonomiste désormais omniprésente car utile au projet politique qui est la trahison même de leur combat.

Telle était bien la conclusion de Miliciens contre maquisards. 

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(1) Un lecteur me signale que l’édition de poche du livre s’y trouve à présent (ce qui ne change pas vraiment les données du problème).

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On pourra lire en PDF le compte rendu de la conférence.

15 09 2012 COMPTE-RENDU

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Incroyable mais vrai, Miliciens contre maquisards a été réédité en collection de poche.

 

 

 

 

 

 

 

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Si des libraires refusent de le vendre, adressez un message sur ce site.

Non, le livre n’est pas épuisé.

 

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Je suis vraiment heureuse d’avoir pu, par le plus grand des hasards, faire cette recherche aux archives et publier ce livre car, si je ne l’avais pas fait, la seule histoire de ces maquis serait celle que des militants nationalistes préparaient de longue date dans la mouvance de l’Institut de Locarn. Ainsi, rien, sinon la parole des derniers résistants, fragile et toujours susceptible d’être contestée au nom de la labilité de la mémoire, n’aurait pu faire pièce à la réécriture de l’histoire appuyée sur la falsification de faits que j’avais, par chance, établis grâce à des documents d’archives.

On pourra lire à ce sujet « Nouvelles attaques contre la Résistance ».

J’en profite pour préciser que ce livre est criblé d’erreurs, intentionnelles ou pas.

Pour m’en tenir à un seul exemple, tenant lui-même au plus strict objet de ma recherche, je citerai les accusations de l’auteur contre l’un des martyrs de Garzonval :  « Parmi les torturés de Bourbriac achevés à Garzonval,  écrit-il, Jean-Louis Corbel de Maël-Carhaix, dit « Coco », qui a accompagné Joseph Masson pour tuer le maire de Glomel… Sa famille et quelques amis l’auront sans doute regretté, mais sa disparition aura aussi été un soulagement à Maël-Carhaix et les environs, là où il semait la terreur armé de sa mitraille. »

D’abord soucieux de salir la Résistance, ce militant nationaliste breton confond, ou feint de confondre, Jean-Louis Corbel et Yves Corbel, par lui prétendument dit « Coco », un malfrat du groupe Bara dépendant de la « compagnie Tito » dont ce militant breton ne craint pas de faire l’apologie, l’un des chefs de la Tito, Georges Ollitrault, lui ayant apporté sa caution.

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Ayant trouvé, par le plus grand des hasards encore, une édition du livre de Guillaume Le Bris par lui dédicacée, il m’a semblé qu’il était intéressant de donner à voir la signature de cet énigmatique auteur d’un énigmatique témoignage.

Et j’ai pensé qu’il pouvait être utile de donner la carte dressée par Guillaume Le Bris… 

C’est une carte qui fait défaut dans mon livre, plusieurs lecteurs me l’ont reproché à juste titre. J’en profite aussi pour préciser que ce livre avait été construit à partir de l’image et que j’ai dû le déconstruire pour rassembler les images principales en un cahier central qui ne donne qu’un image très réduite et hors contexte de ce qu’était le livre initial. Les cartes, les itinéraires, les photographies et les documents étaient ce qui donnait sa vie au texte, et c’est en quoi ce livre m’avait passionné.

Il n’en reste qu’une ébauche — mais c’est une ébauche très précieuse, les temps étant ce qu’ils sont, et ce livre a subi des aléas qui ne rendent que plus méritoire le travail de son éditeur. J’espère bien réparer d’une manière ou d’une autre ce qui a dû être défait.

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Et trois émissions à écouter :

La première émission, diffusée le samedi 30 août 2014.

La deuxième, diffusée le samedi 20 septembre.

La troisième, diffusée le samedi 27 septembre, donne la parole aux  personnes du bourg de Plougonver qui, en 2014, ont apporté leur témoignage pour un livre paru le 16 juillet, Garzonval en mémoire (qui peut être commandé à la mairie de Plougonver).

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Ultime précision : je reçois des messages, émanant généralement d’historiens nationalistes ou de militants d’extrême droite, qui me reprochent d’employer le terme de « miliciens » pour les membres de la SSP, voire du Bezen Perrot. Le terme de « milicien » ne doit, selon eux, qu’à s’appliquer qu’aux membres de la Milice (que j’écris avec majuscule pour éviter toute confusion). Quant aux membres du Bezen, ils ne seraient pas des miliciens mais de vaillants SS.

J’emploie le terme de « milicien » au sens que lui donne le dictionnaire Robert, à savoir « soldat d’une milice », une milice étant une « troupe de police supplétive levée par appel ou par enrôlement, qui, dans certains pays ou dans certaines circonstances, remplace ou renforce l’armée régulière. »

Lorsque les personnes présentes à Bourbriac ou ailleurs parlent des supplétifs de l’armée allemande, elles parlent de « miliciens » (distinguant les miliciens en bleu marine et les miliciens en vert). Il serait absurde de réserver le terme de milicien aux membres de la Milice de Darnand.

Pour en rester au chapitre du vocabulaire, je note que, de manière curieuse, tout à fait au même moment, à savoir début 2016, Mervin et Hamon ont commencé d’employer le mot Bezen au féminin. Étrange revirement, dû à quels conseils ? Nous ne sommes pas près de le savoir.

Lainé, son fondateur, avait commencé par évoquer la Bezen avant de passer au masculin, et de s’en tenir là. C’est donc la solution admise (et retenue par Hamon pour son titre, avant revirement).

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Jamais un journaliste de la presse régionale n’admettra que des Bretons, c’est-à-dire des nationalistes bretons, ont pu, en tant que Bretons et pour défendre la Bretagne, participer à une rafle.

Je donne pourtant dans Miliciens contre maquisards le récit de la rafle du 16 mai par André Geffroy, membre du Bezen, mais non, la rafle est le fait des Allemands assistés par la Milice (française) dans laquelle se sont égarés quelques Bretons…

RAFLE DU 16 MAI 1944

Rafle à callac-1

On conçoit pourquoi il faut coûte que coûte nier la présence du Bezen à Bourbriac, puis à Garzonval… Quoiqu’elle ne fasse plus aucun doute pour les historiens dignes de ce nom (ainsi Sébastien Carney mentionne-t-il la présence du Bezen à Bourbriac dans sa thèse parue aux Presses universitaires de Rennes sous le titre Breiz Atao !).

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QUE SONT-ILS DEVENUS ?

OU 

COMMENT EXPLIQUER LA RÉSURGENCE DU MOUVEMENT BRETON

J’ai suivi, dans la mesure du possible, l’itinéraire des miliciens présents à Bourbriac, membres de la SSP ou du Bezen. Aucun d’entre eux, autant que je puisse le savoir, n’a eu le moindre regret de son enrôlement.

Si les miliciens de la SSP, lorsqu’ils n’étaient pas condamnés à mort, et exécutés, se sont dispersés, en revanche, les nationalistes bretons du Bezen sont restés en relation avec le mouvement breton qui a constitué un réseau de solidarité d’autant plus efficace que porté par un espoir de revanche — ce qui explique la résurgence du mouvement breton à partir des années 60.

J’avais indiqué qu’Olier Mordrel, en fuite en Argentine suite à sa condamnation à mort, était resté en relation avec de nombreux membres du Bezen, dont Joseph Morvan, présent à Bourbriac, qu’il remerciait dans son essai Breiz Atao. On retrouve ce même Joseph Morvan dans les réseau nationalistes bretons d’extrême droite catholique. Un lecteur attire mon attention sur Emglev An Tiegezhioù (L’Entente des Familles — sous-entendu : catholiques), association fondée par Alain Louarn (dit Alan Al Louarn) et Jean Delalande (dit Kerlann) à Yerres où s’était regroupée une « communauté bretonne » dont le noyau était constitué de militants interdits de séjour en Bretagne, suite à leur condamnation par les tribunaux après la Libération. Joseph Morvan fut président d’EAT à partir de 1970.

Le président est actuellement un nommé Thibault Guillemot dit Tepod Gwilhmod, condamné pour provocation à la discrimination raciale, suite à des propos antisémites diffusés sur son forum (qu’il a d’ailleurs remis en ligne), fidèle, lui, à l’idéologie de Jacques Guillemot, associé de Fouéré.

Il va de soi que ce que l’on peut trouver sur Wikipedia sur Emglev An Tiegezhioù relève de la propagande militante mais, si les informations données doivent être décryptées, elles permettent de comprendre l’évolution d’un des tortionnaires du Bezen, toujours animé par sa foi catholique.

Joseph Morvan EAT

Également animé par sa foi catholique, et poursuivant son action dans la mouvance des scouts Bleimor (scouts nationalistes bretons rattachés aux scouts d’Europe) se trouvait Miniou, membre du même groupe du Bezen, qui s’était  fait arrêter à son retour d’Allemagne alors qu’il s’apprêtait à partir en Irlande grâce aux réseaux catholiques.

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On pourra trouver aussi sur ce site le résumé d’une conférence au sujet du massacre de Creney, près de Troyes, auquel a participé le Bezen (et notamment le chef du groupe du Bezen qui se trouvait à Bourbriac, puis à Scrignac, Michel Chevillotte). Cet épisode s’inscrit donc directement dans la suite des événements évoqués dans Miliciens contre maquisards. 

4 réponses à Miliciens contre maquisards ou la Résistance trahie

  1. Poulin Yves dit :

    Très bon site,
    merci

  2. CARIOU Patrick dit :

    Je viens de finir votre ouvrage  » Le monde comme si » et retrouve ici des éléments synthétisés tout à fait instructifs.
    Ce travail réactive chez moi les témoignages de mon père (Jean Cariou) résistant dans le Finistère (Ergué Gabéric , Châteaulin, Pleyben, Châteauneuf entre autres) dénoncé par un « camarade » du Likes, militant de la cause bretonne, il s’en sortira de justesse et celui de mon beau père (Louis Masserot) qui commencera ses actions de résistance à Saint Brieuc (lycéen à Le Braz), puis dans les maquis de Loudéac, St Marcel et enfin SAS en Angleterre, qui subira avec ses compagnons de combat les dénonciations et constatera les exactions de ces miliciens de la cause bretonne dans la région de Loudéac entre autres.
    Cordialement
    Patrick CARIOU

  3. autret dit :

    bonjour
    je souhaiterais me procurer le livre « miliciens contre maquisards »
    merci de me faire savoir comment procéder
    bravo pour vos commentaires tout à fait intéressants

    • Françoise Morvan dit :

      Bonjour,

      et merci à vous aussi pour vos commentaires ! Vous pouvez trouver Miliciens contre maquisards dans n’importe quelle librairie (et si le libraire refuse de le commander, ce qui arrive en Bretagne, vous pouvez le commander en ligne ou aux éditions Ouest-France directement.

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