Réécriture de l’histoire : le cas Lemoine

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Pierre Lemoine, dit Per Lemoine, est un militant nationaliste de la première heure. Né en 1927, il part faire des études d’architecture à Paris où il apprend le breton à Ker Vreiz, véritable pépinière d’autonomistes, fondée comme telle par Yann Fouéré avant-guerre et où se retrouvent les militants bretons condamnnés à la suite des procès de la Libération. En 1953, c’est lui qui est chargé d’aller porter à Yann Fouéré, alors réfugié à Dublin suite à sa condamnation à mort par contumace, « le salut de toute l’équipe de Ker Vreizh ».

En 1957, il fonde Ar Vro, la première revue nationaliste de l’après-guerre, avec Pierre Denis (dit Per Denez) et d’autres militants héritiers de la mouvance collaborationniste.

Il participe au premier parti nationaliste breton, le MOB, puis au POBL (Parti pour l’organisation d’une Bretagne libre), partis d’extrême droite tous deux fondés par Fouéré.

Ce dernier entend œuvrer, d’une part, en Bretagne en réveillant le séparatisme par tous les moyens possibles, d’autre part, en Europe en s’appuyant sur les réseaux ethnistes.

Pour ce qui concerne le travail sur le premier terrain, Fouéré, partisan du terrorisme, est suivi par Lemoine et dirige le FLB, comme il s’en vante.

Pour ce qui concerne le travail sur le second terrain, c’est Joseph Martray, bras droit de Fouéré à la direction de ses journaux sous l’Occupation, qui prend la direction de l’Union Fédéraliste de Communautés ethniques européennes ou FUEV  (Föderalastische Union Euroaïscher Volksgruppen) de 1949 à 1952. Pierre Lemoine y adhère dès sa fondation et en prendra la vice-présidence puis la présidence de 1980 à 1990.

La FUEV entend lutter contre les États-nations et faire advenir une Europe des régions définies sur base ethnique. Elle est à l’origine de la charte des langues régionales et minoritaires.

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Le 24 avril 2013, j’ai publié dans Médiapart un article intitulé « Contre la charte des langues régionales »

 Cet article a naturellement mécontenté les partisans de la signature de la charte, soucieux d’ignorer son origine, fort embarrassante pour des militants de gauche.  Un occitaniste, inculte sur le sujet, m’ayant accusé de « conspirationnisme » car j’avais rappelé le rôle de la FUEV, j’ai dû exercer mon droit de réponse, ce qui a donné un second article, publié le 6 juillet, et intitulé « Langues régionales, la théorie du complot, paravent du confusionnisme » 

Comme pour venir illustrer le confusionnisme qu’évoquait cet article, des sites nationalistes bretons d’extrême droite et d’extrême gauche se sont immédiatement déchaînés.

Il était particulièrement intéressant de voir le site nationaliste d’extrême droite Breiz Atao relayer les menaces de Pierre Lemoine à mon endroit…

 

BREIZATAO – POLITIKEREZH (26/07/2013) Per Lemoine vient de réagir fermement à un nouvel article de l’auteur conspirationniste Françoise Morvan le mettant, notamment, en cause comme militant défenseur de la langue bretonne. Se livrant à ses obsessions habituelles, cette dernière présente Per Lemoine comme une personne ayant fréquenté des “fascistes” après guerre dont Yann Fouéré. Ce à quoi a répondu Per Lemoine que la seule fois où il eut jamais rencontré des fascistes, ce fut lors de sa condamnation à mort en 1944 par les troupes du général Vlassov, auxiliaire du III° Reich… Per Lemoine a déclaré vouloir consulter son avocat afin de poursuivre Françoise Morvan en justice.

 

… Et de lire les mêmes menaces sur le site nationaliste 7seizh.info dirigé par un journaliste qui fut membre du parti indépendantiste d’extrême gauche Emgann.

 

Pierre Lemoine étudie la possibilité d’une plainte contre Françoise Morvan

« Je viens de lire le texte de Madame Morvan, aussi délirant que d’habitude mais cette fois sans me condamner à mort comme il y a dix ans . Je l’ai déjà été en 1944 par les nazis du Général Vlassoff et je suis encore vivant. Cette fois j’étudie avec mon avocat la possibilité d’attaquer cette personne devant les tribunaux » déclare Pierre Lemoine, qui a porté toute sa vie la Charte des langues minoritaires, à propos des textes de Françoise Morvan. « Je n’ai jamais été membre d’un parti dans lequel je serais pour elle l’un des patrons !!!« 

L’ultra-jacobine et ennemie jurée de la Bretagne et de sa langue, Françoise Morvan, aurait-elle atteint les limites de la patience des Bretons ?

 

 

Le directeur du site Breiz Atao, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale, était certainement fondé, dans sa logique, à défendre Lemoine, vieux partisan d’une Europe des ethnies. En revanche, il était pour le moins étrange — et révélateur — de voir les nationalistes de gauche adopter le même discours, avec plus de violence encore.

Lemoine avait trois mois pour m’assigner en diffamation : j’attends toujours.

 Si confuses que soient ses accusations, elles se résument à trois points, qui ne manquent pas d’intérêt.

Il s’estime diffamé pour trois raisons :

1. J’ai écrit qu’il était à la direction d’Adsav, parti nationaliste d’extrême droite.

2. Répondant aux défenseurs de la Charte des langues régionales qui le présentaient comme un grand résistant, j’ai écrit qu’il avait seize ans…

3. J’ai aussi écrit qu’on pouvait retrouver dès 1953 auprès du « fasciste Fouéré » ; or, à l’en croire, les seuls fascistes qu’il ait rencontrés sont les soldats de Wlassov qui l’avaient condamné à mort.

 

Lemoine ajoute sur le site d’extrême gauche que mes propos sont comme d’habitude « délirants »  et que je l’ai condamné à mort voilà dix ans, le pauvre homme, mais, apparemment, il s’en est bien tiré.

 Le cas Lemoine est le meilleur révélateur du confusionnisme entretenu par le mouvement breton depuis les origines et montre au clair le rôle joué par ce confusionnisme dans la mise en œuvre et la défense de la charte des langues régionales.

 Comment un tel dispositif a-t-il pu être admis par la gauche ? Or, le fait est que, les socialistes ayant relancé le combat en faveur de la charte, il était nécessaire d’effacer son origine — d’où l’usage de la Résistance pour alibi… C’est, du reste, parce que les défenseurs de la Charte proclamaient que l’Union Fédéraliste des Communautés ethniques européennes avait été fondée et présidée par deux grands résistants, Joseph Martray et Pierre Lemoine, que j’ai dû rappeler les faits : Joseph Martray, bras droit de Fouéré à la tête de la presse collaborationniste, devenu résistant en juin 44 ; Pierre Lemoine, un résistant de seize ans…

La réponse aux trois points soulevés n’est pas bien compliquée :

 1. Pierre Lemoine juge contraire à son honneur et à sa réputation d’être membre d’Adsav mais le lien que je mettais dans mon article avec le 11e congrès de ce parti le montrait ouvrant ce congrès aux côtés de Pierre Vial, sur le thème « Des États nations à l’Europe des peuples ».

 S’il n’est pas à la direction de ce parti, il est, plus et mieux, présenté comme son père spirituel, chargé de remettre aux jeunes du parti la « feuille de route » les invitant à reprendre son combat.

On peut lire sur le site d’Adsav:

« Et la jeunesse de Kadarn et d’Adsav a reçu les consignes, une feuille de route, du Vieux Sage de la langue bretonne :

« Vous, tous les jeunes présents ici, devez reprendre et continuer le combat que j’ai mené pour la Bretagne et la langue bretonne… Osez aller ouvrir les portes fermées ! » »

 Pierre Vial, fondateur de Terre et Peuple, à l’extrême de l’extrême droite identitaire, milite pour une Europe blanche  sur des bases idéologiques simples : une terre, un peuple ; au peuple breton, la terre bretonne ; au peuple alsacien, la terre alsacienne ; à l’Europe des peuples de faire éclater les États nations.

Une Bretagne indépendante dans une Europe des peuples et ethnies solidaires, tel a toujours été le projet de Pierre Lemoine, dans la droite ligne du combat de son maître Yann Fouéré :  c’est ce qui l’a mené du MOB de Fouéré à la présidence de l’UFCEE (Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes) qui a rédigé la charte des langues régionales. On peut donc dire que son parcours a été remarquablement constant.

 2. Pierre Lemoine se présente comme un grand résistant — c’est ce qui est mis en avant  dans l’article Wikipedia, particulièrement laudateur, qui lui est consacré.

Sur ses états de service dans la Résistance,  je m’en suis tenue au témoignage écrit par lui-même et remis en 2000 à l’historien autonomiste Jean-Jacques Monnier : il y expose qu’il « n’avait pas dix-sept ans » quand il rejoignit « les FTP dans le maquis de Glomel » car son père, « un patriote plutôt à droite », venait tout juste d’être fait prisonnier par les « dernières troupes allemandes du Centre-Bretagne, au Moustoir ». (Monnier, p. 209)

D’après l’article Wikipedia, Lemoine est né le 4 août 1927. Les affrontements au Moustoir se situant, d’après lui-même, le 4 août 1944, soit la veille de la Libération, qui eut lieu le 5 août dans la région, il n’y a rien de plus à dire.

Je note toutefois que (d’après son dernier témoignage) son père, son frère et lui étaient condamnés à mort par les FTP — son père étant en opposition avec les « socialo-communistes » de Glomel, comme le maire Le Croizer, son ami, abattu par la Résistance (Mervin, p. 334) (voir ici  « Réécriture de l’histoire : le cas Mervin »)

Sans épiloguer sur les hauts faits de résistance de Pierre Lemoine, je constate que les idéaux des FTP , à savoir la défense de la France et des valeurs républicaines, sont très exactement ceux qu’il a combattus, ne cessant de dénoncer la France républicaine au nom des ethnies opprimées et de leur droit à la différence.

C’est d’ailleurs à quoi sert la charte…

3. J’ai écrit qu’on le retrouve dès 1953 auprès du « fasciste Fouéré », employant le terme « fasciste »  au sens du dictionnaire Robert : « partisan d’une idéologie conservatrice, nationaliste et autoritaire ». Fouéré, agent de la Gestapo SR 715, délateur et patron de presse collaborationniste, peut être qualifié de « fasciste », me semble-t-il.

C’est, du reste, Fouéré lui-même qui rapporte dans ses souvenirs qu’il a rencontré  Pierre Lemoine au Congrès celtique de 1953 où se trouvaient Célestin Lainé (chef du Bezen Perrot) et quantité de membres du Bezen Perrot réfugiés en Irlande grâce à la filière de faux papiers qu’il avait mise en place, comme il s’en vante dans ses mémoires publiés par la Coop Breizh sous le titre La maison du Connemara.

Les miliciens du Bezen Perrot sous uniforme SS combattaient aux côtés de la légion Wlassov. Pierre Lemoine assure avoir vu les seconds mais jamais les premiers. Cependant, le chapitre « Lemoine et Lemoine » de l’essai de Mervin, Joli mois de mai 1944, est consacré au récit de sa rencontre au Congrès celtique de 1953 avec Maurice Lemoine, milicien du Bezen Perrot connu pour avoir participé à l’attaque sanglante du maquis de Brouallan.

Mervin évoque avec émotion la touchante amitié des deux Lemoine. Et c’est Fouéré lui-même dans ce même volume (La maison du Connemara, Coop Breizh, p. 184) qui montre une photographie de Pierre Lemoine, lors de la fondation de son parti, le MOB, parti nationaliste breton d’extrême droite, au coude à coude avec Raymond Jegaden, autre milicien SS du Bezen.

Cette image figure d’ailleurs sur le site de la fondation Fouéré — car cet agent de la Gestapo bénéficie d’une fondation… [Un lecteur me le signale : tiens, cette photo a mystérieusement disparu].

Dans la mesure où Maurice Lemoine et Raymond Jegaden combattaient sous uniforme SS, je pense pouvoir les qualifier de nazis.

Pierre Lemoine allègue qu’il n’a jamais vu ni fascistes ni nazis depuis août 1944, date de son entrée en Résistance, d’après son ami Mervin. Personnellement, je constate qu’il a poursuivi avec eux leur combat.

Pierre Lemoine est un représentant parfait des militants ethnistes qui ont mis au point la charte des langues régionales.

 

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Le « Pacte d’avenir pour la Bretagne », signé le vendredi 13 décembre 2013 par le premier ministre suite aux manifestations des « bonnets rouges »  comporte un « titre IV » intitulé « affirmer l’identité culturelle de la Bretagne ».

Il inclut un article visant

— la régionalisation de la culture, avec « délégation de compétences » de l’État à la Bretagne,

— la signature de la charte des langues régionales.

Le cas Lemoine éclaire la teneur de la charte et l’idéologie qui a présidé à sa rédaction.

 

 

 

 

 

 

 

 

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