Réécriture de l’histoire : le cas Mervin

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Résumé : dans le but de salir la Résistance, un indépendantiste breton accuse un jeune homme assassiné le 16 juillet 1944 à Garzonval par les miliciens du Bezen Perrot assistant les nazis, d’avoir été un truand. C’est faux et il le sait mais il enlise les faits sous un fatras destiné à réhabiliter au passage un collaborateur notoire, Roparz Hemon. 

 On trouvera ici son texte en PDF

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Ingénieur, « poursuivant une carrière dans le domaine de la défense » et inspiré par la prospective à la mode de l’Institut de Locarn, Yves Mervin s’est bombardé historien en vue de défendre le mouvement nationaliste breton injustement mis en cause car il ne fut, d’après lui, ni antisémite ni collaborateur (c’est la thèse de son Arthur et David publié chez le très nationaliste Yoran Embanner en 2011).  À l’en croire, ledit mouvement nationaliste a défendu la liberté contre la Résistance gaulliste et communiste, laquelle, toujours d’après lui, causa plus de victimes que les Allemands en Bretagne (c’est la thèse de son Joli mois de mai 1944 paru à compte d’auteur, mais diffusé par la Coop Breizh, fer de lance du nationalisme breton).

Pour situer le combat de Mervin, on pourra consulter le site de son think tank, le cercle Pierre Landais, où sont prévu les portefeuilles ministériels du gouvernement de la Bretagne indépendante.

Mervin estime qu’un milicien du Bezen Perrot, donc sous uniforme SS, comme un nommé Feutren, n’est pas du tout un nazi. Sa définition de la collaboration et de la Résistance est évidemment fonction de cette conception de base.

 Il a créé un site intitulé Devoir de mémoire en Bretagne qui lui permet de faire sa promotion, et de diffuser de longues, très longues démonstrations à base de faits mis à sa sauce.

De même que tout antisémite a dans ses relations un bon juif qu’il aime, le nationaliste pourfendeur de la Résistance a pour faire-valoir un résistant médaillé, Georges Ollitrault, l’ancien chef de la « compagnie Tito » qui fut à l’origine de tant de rafles menées sous l’œil des Allemands qui avaient des indicateurs à leur solde dans la compagnie, comme l’a reconnu le gendarme Flambard, que je cite dans Miliciens contre maquisards. On pourra lire à ce propos l’article suivant l’émission de France-Inter consacrée à Georges Ollitrault.

Peu regardant sur les manières de salir la Résistance, Mervin s’en est pris à Jean-Louis Corbel, l’un des jeunes gens assassinés par les miliciens du Bezen Perrot à Garzonval le 11 juillet 1944.

À l’en croire, Jean-Louis Corbel était un malfrat surnommé « Coco » qui faisait régner la terreur autour de lui.

J’ai rectifié les faits dans une note du livre Plougonver en mémoire. Voici cette note :

« Dans son essai Joli mois de mai 1944, Yves Mervin accuse Jean-Louis Corbel d’avoir été un pillard complice de meurtre : « Parmi les torturés de Bourbriac achevés à Garzonval, Jean-Louis Corbel de Maël-Carhaix, dit « Coco », qui a accompagné Joseph Masson pour tuer le maire de Glomel Sa famille et quelques amis lauront sans doute regretté, mais sa disparition aura aussi été un soulagement à Maël-Carhaix et les environs, là où il semait la terreur armé de sa mitraillette. » Soucieux de salir la Résistance, qu’il accuse d’avoir été plus nuisible que les nazis, ce militant nationaliste confond Jean-Louis Corbel et Yves Corbel, dit « Frédo »,  acolyte de Masson, dit « Coco », tous deux membres du groupe Bara dépendant de la compagnie Tito – compagnie Tito dont Yves Mervin ne manque pourtant aucune occasion de faire l’apologie, et notamment de Georges Ollitrault, qui lui a apporté sa caution de résistant. »

 La réponse prolixe de Mervin tient en une phrase, une unique phrase :

« Françoise avance que « Frédo » serait Yves Corbel…»

Oui, le nationaliste, naturellement machiste, se permet de vous appeler par votre prénom, voire de vous tutoyer (vieille pratique des militants autonomistes — pratique un peu crasseuse, bien sûr, mais le paternalisme jésuitique règne en ces parages).

On le remarquera, Mervin avoue que le malheureux Jean-Louis Corbel assassiné à Garzonval n’était, de fait, pas « Coco ».  Il l’avoue, mais en détournant l’attention sur l’homonyme de Jean-Louis Corbel, Yves Corbel, dit « Frédo ».  Stratégie assez minable, il faut bien le dire, et que l’ironie engluant le tout rend plus minable encore  :

« Françoise avance que « Frédo » serait Yves Corbel… Être originaire de Rostrenen et ne pas savoir qui est Frédo, c’est surprenant ! L’intuition n’a pas bien marché encore une fois. Comme pour tous les pseudonymes, même s’il y a pour Frédo plusieurs hypothèses, dont celle d’Yves Corbel, la seule à retenir est celle de Pierre Le Balpe dont le nom a été donné à une rue de Rostrenen… »

Chacun sait que Rostrenen célèbre à tous les coins de rue matin, midi et soir Yves Corbel, un malfrat clandestin infiltré dans la Résistance il y a soixante-dix ans… L’ironie sert à détourner l’attention de ce fait exact, à savoir qu’il a sali la mémoire d’un résistant, et de manière totalement ignominieuse. Mais il n’en a aucun remords, bien au contraire. Au lieu de rectifier les faits, il remplace Yves Corbel par un autre résistant, Pierre Le Balpe, tué par les nazis lors du combat de la ferme des Salles, le 8 juillet 1944. Un mort chasse l’autre. À qui le tour ?

 J’ai rappelé au passage que le « groupe Bara » qui rassemblait « Coco », « Frédo » et alii dépendait de la compagnie Tito dont Mervin dit tant de bien. Il le nie. L’écrire, c’est, d’après lui,

 « produire un récit très personnel et des contre-sens flagrants sur l’interprétation des faits (comme l’idée de rattacher le maquis Bara au maquis Tito). »

Contre-sens flagrant ? Le juge d’instruction chargé d’instruire l’affaire Le Croizer à laquelle Mervin consacre tout un chapitre est pourtant parfaitement clair : « Le groupe “Bara”, maquis dépendant de la compagnie “Tito” de Callac », écrit-il. Et tous les magistrats, et les témoins, rappellent que le « groupe Bara » dépendait de la compagnie Tito. Mais Mervin lit les dossiers à sa façon.

Délégué par la compagnie Tito, « Mataff », le chef du « groupe Bara », reçut ordre d’abattre le maire de Glomel, Le Croizer, que Mervin cite comme exemple de juste assassiné. « Mataff » se rendit chez lui avec Masson, dit « Coco », et le tua le 22 mai 1944. Tels sont les faits.

C’est donc dans la plus totale incohérence que Mervin loue la compagnie Tito et présente le maire comme un modèle de vertu, martyr de la barbarie communiste.

Rappelons ce qu’il écrit :

 « Parmi les torturés de Bourbriac achevés à Garzonval, Jean-Louis Corbel de Maël-Carhaix, dit « Coco », qui a accompagné Joseph Masson pour tuer le maire de Glomel… »

En moins de trois lignes, trois  falsifications : Joseph Masson, dit « Coco », devient Jean-Louis Corbel ; « Coco » accompagne Masson qui devient l’assassin du maire de Glomel… On prend un homme pour un autre, on agite, on mélange… Salissez, salissez, il en restera toujours quelque chose.

Attestation du préfet :

« Le Préfet des  Côtes-du-Nord,   après  enquête par le  Comité Départemental de  Libération,  certifie que  le dénommé Le  Croizer,  ex-maire de Glomel,  figurait bien sur la liste  des suspects établie par le  Comité  clandestin de  la Résistance.

Son dévouement au régime de Vichy, les relations qu’il entretenait avec  les troupes  d’occupation le  faisaient considérer comme dangereux pour la sécurité des  patriotes,  et pour la résistance  qu’ils  organisaient dans la région de Rostrenen.

Son exécution fut ordonnée, et ce fut Mataff, le chef du maquis Bara, qui s’en chargea. Masson Joseph ne fut que le témoin de ce drame. »

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En conclusion, Mervin a raconté n’importe quoi au sujet de Jean-Louis Corbel, et si je n’avais pas connu les dossiers d’archives, sa mémoire, et la mémoire des résistants assassinés à Garzonval, serait à tout jamais salie.

 Je ne voudrais pas sortir de ce bourbier sans tirer de cette expérience peu ragoûtante quelque enseignement.

On l’aura noté, le fait auquel Mervin entendait répondre sans répondre — à savoir son erreur au sujet de Jean-Louis Corbel — est littéralement noyé dans un verbiage sans le moindre rapport avec ce fait même ; d’autre part, lorsque le fait est abordé, il est entortillé dans un fatras d’à peu près, de possibles, de suppositions et d’allégations qui ne peuvent être prises pour ce qu’elles sont, à savoir des mensonges, que lorsqu’on a une connaissance suffisante des dossiers — ce qui impose ensuite de rappeler les faits avec précision, et ce face à des productions néohistoriques débordantes destinées à tromper un lecteur évidemment ignorant de ces dossiers d’archives.

À quoi sert le délire au sujet de l’article Roparz Hemon de Wikipedia ? Je résume : un lecteur anonyme signale à Mervin qu’un contributeur anonyme a apporté en 2013 une correction à l’article Roparz Hemon, article dû, comme tous les articles de Wikipedia, à des contributeurs anonymes. L’anonyme se sent pris de jubilation à l’idée que l’anonyme, c’est moi (les nationalistes me voient partout) et se livre à une enquête policière qui ne prouve rien, sinon que l’anonyme ignore tout de Roparz Hemon collaborateur des nazis, antisémite, enfui en Allemagne, puis en Irlande avec les miliciens du Bezen Perrot, dont l’un de ces Waffen SS qui partagea sa vie jusqu’à la fin.

Mervin entend  faire réhabiliter Roparz Hemon en trafiquant les faits, comme on a pu le voir ; la ridicule enquête policière wikipediesque ne sert qu’à détourner l’attention. Ainsi Mervin se dispense-t-il de reconnaître son erreur.

 Elle sert surtout, en raison même de son caractère délirant, à déconsidérer par avance une possible argumentation en réponse  au motif qu’elle serait motivée par des « troubles psychologiques ». Une femme qui répond à un nationaliste souffre obligatoirement de « troubles psychologiques ». C’est d’ailleurs le seul argument qu’avait pu trouver Hamon lorsque j’avais répondu à allégations au sujet de la présence ou non du Bezen Perrot à Bourbriac.

(Voir ci-après le cas Hamon)

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On pourra lire  ici sur le même sujet l’article « Mervin : retour en pire ».

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