Danielle Collobert

 

J’ai retrouvé un article qui m’avait été demandé par Jean Daive pour le cipM et j’ai pensé qu’il avait sa place ici. Le portrait de Danielle Collobert que j’ai retenu avait été conservé par elle-même et se trouvait dans le dossier de l’IMEC dont j’ai fait l’archivage afin de préparer l’édition de ses œuvres chez POL. 

 

 

 

 

TOUJOURS LENTEMENT LE MÊME TEMPS

 Notes sur quelques images perdues

 

 Au moment de remettre les images que j’ai pu recueillir dans les archives laissées par Danielle Collobert, je me défends mal d’une sorte de trouble : pour Danielle Collobert qui, dès les premières pages, a fait de l’absence la raison même de son écriture, quelle importance peuvent donc avoir les menues traces biographiques relevées deçà delà, cartes postales, fragments jaunis, photos d’enfance, images de sa maison natale et de cette ville de Rostrenen où elle a, en fin de compte, si peu vécu ?

Dans le cas d’un autre auteur de Rostrenen, Armand Robin, qui déclarait, lui, n’avoir jamais existé, et posait sa non-existence pour pour préalable d’une œuvre uniquement  valable comme désœuvrement, désappropriation de soi, je m’étais longuement insurgée (en vain) contre l’acharnement des critiques à lui « fabriquer des jours, lui ajuster des bras, le couronner d’une tête déplaçable aux tempêtes », comme il l’écrivait dans un texte justement intitulé « L’homme sans nouvelle », bref, à lui inventer une biographie de poète en dépit de ses protestations.

Dans le cas de Danielle Collobert, l’entreprise n’est pas moins étrangère à ce que l’œuvre a d’essentiel, à cela près qu’elle a laissé un journal, et des pages qui évoquent des lieux, des temps traversés. Elle avait soigneusement préparé ce qu’elle avait décidé de laisser  après son suicide…  Lorsque j’ai ouvert le premier gros dossier contenant les archives qu’elle avait rassemblées, ce gros carton noir, sérieux, presque administratif, je suis restée bouleversée de trouver une carte postale, une vieille carte postale conservée jusqu’à la fin de sa vie, avec une vue de la rue où se trouve sa maison natale. « Rostrenen, rue de la Marne », une vue prise depuis la place du Centre et qui ne montre pas grand-chose, des maisons, une dauphine immatriculée 22, l’enseigne du marchand de couleurs, « Droguerie, parfumerie, parfums Forvil », un cycliste en ombre plongeante, avec un chapeau feutre, et, tout au bout de la rue comme rongée de soleil, une avancée vers rien, les collines, la campagne, la fin de la rue, de la ville, de la vie… « Rostrenen, rue de la Marne ». Je n’avais jamais pensé que c’était cette rue (que nous appelions la rue du Bourg Coz) qui portait ce nom de bataille, et ce nom évoquait à la fois la présence de la guerre au milieu du bourg, et, comme en filigrane, la naissance de ce bourg sortant de la marne de l’étang proche.

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Au loin, très loin, à gauche, la maison natale, une boulangerie, une maison invisible, perdue dans cette flaque de soleil, si bizarre dans un pays de pluies que les contrevents sont fermés : on se préserve d’une lumière trop grande. Et c’est peut-être pour ça que cette image a été conservée, transmise, placée, mais par suite de quels brassages de ces archives, comme à l’entrée d’un sarcophage. Et, moi, au seuil d’une édition que je n’étais même pas sûre de pouvoir mener à bien, je la découvrais avec la certitude troublante d’être la seule à pouvoir la décrypter ou, du moins, à la mettre en relation avec certaines pages, une page des Cahiers surtout. Février 1960.

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« en regardant les gosses tout à l’heure dans le square – retrouver des sensations d’enfance – de terre et d’eau – sensation floue – une odeur – 

des images éparpillées – 

la porte entrouverte de la salle à manger et mon grand-père dans un lit – tourné contre le mur – femmes assises en cercle autour de la table de la cuisine parlant à voix basse – et pleurant – couleurs rouges et roses – 

le garçon en bleu – pendu par un crochet au balcon de la maison à l’angle de la place – et les Allemands autour – le crochet – le jardin – l’entrée – la porte avec les massifs de fuchsias rouges – le tas de pommes

sur le jardin –

un soir dans la « maison de derrière », des tartines de mort-aux-rats rose et des cris aigus – la peur 

les fleurs de givre sur la fenêtre – et la chaleur des pieds dans le four – les chaussons brûlants – en rentrant de l’école –

les orages et le vent dans les sapins à Campostal – le feu dans la cheminée dans la salle –

énumération d’images alors que ce sont les odeurs qui sont les souvenirs les plus présents – le café grillé – la lessive – les poires trop mûres dans le grenier – odeur de bois et de terre mouillée – »

La carte est là pour dire ce que la mémoire a cherché à fixer  : le balcon dans le soleil se trouve juste un peu plus bas que le balcon où, un jour de juin 1944, un jeune résistant fut pendu par les Allemands et laissé à l’angle de la place, avec interdiction de venir le prendre ; le soleil fait écho à ces couleurs violentes de l’été autour de la mort de ce grand-père présent dans plusieurs textes de la liasse de Meurtre — le rouge, le rose, la couleur de la mort-aux-rats : fuchsias : braises : ce bonheur dans la mort ; la rue en pente mène à la place la plus ancienne de la ville, près du manoir de Campostal alors entouré de grands arbres noirs.  C’est ce que Danielle Collobert a rassemblé dans un texte de l’époque de Meurtre,  « L’enfant qui a l’air de tout porter » :

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« Il est deux heures et la rue est déserte, toute grise, avec les taches rouges des pots de géraniums. L’église sonne deux heures. L’enfant se retourne. En haut de la rue sur la place, le car doit passer juste à ce moment. Le car rouge est passé très vite sur la place. Il a eu à peine le temps de le voir. Les hommes marchent vite. Ils sont trop habillés pour ce soleil. Après le petit mur de l’asile, ils prennent le chemin de Campostal qui mène dans les bois. Le chemin est frais, complètement dans l’ombre. Les deux rangées de sapins qui le bordent se rejoignent presque au-dessus de leur tête. »

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Étrange texte qui fait de l’enfant qui a l’air de tout porter celui qui dénonce, et qui porte la mort aux yeux de tous…

Avec cette carte, il y avait des cartes postales représentant l’étang du bois de Kerbescond, un bois tout proche, et les bords du Canal de Nantes à Brest : l’écluse de Pont-Auffret, une grande étendue d’eau, et, à droite, venant sous les arbres, un homme en chemise blanche avec ses vaches. Toujours des images d’eau douce et d’arbres, des images pourtant vouées à disparaître des textes de Danielle Collobert, comme si l’eau s’était élargie pour devenir cette mer omniprésente. « J’ai une mer intérieure, pas bien grande, mais elle m’emplit tout entier. Ce n’est pas une eau tranquille, dormante, comme on dit. Suivant les jours, les heures, elle se gonfle, me secoue. Elle suit le rythme des marées, les miennes. Les vagues montent et roulent dans ma tête. Elle se rue sur mes digues. » Ce sont les premières lignes de l’un des premiers textes de Meurtre.

Des images du pays natal, il n’est pas resté grand-chose dans ses textes — un fragment de ses Cahiers

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« Rostrenen…

 — retrouver ici cet air léger — soleil et vent — chant d’oiseaux — printemps tardif — primevères dans la prairie — odeurs — calme — immobilité »

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Avec ces cartes postales se trouvait une photographie de sa grand-mère.  Souvenirs d’un monde perdu : on a souvent imaginé Danielle Collobert comme une petite paysanne en sabots, parlant breton et vivant d’une vie primitive au fin fond d’un bourg reculé, mais ces clichés n’ont rien à voir avec la réalité. Sa mère était institutrice ; son père était militaire ; ni l’un ni l’autre ne parlaient breton, langue que l’on ne parlait guère dans le centre de Rostrenen, et tous deux étaient passionnés de lecture et de peinture ; c’est à Belleville qu’elle est entrée à l’école primaire et elle a fait ses études au lycée Victor-Hugo. On l’oublie trop souvent, Danielle Collobert a vécu une enfance partagée : sitôt après sa naissance, son père a été mobilisé, puis il est parti en zone libre pour s’engager dans l’Armée secrète ; à l’âge de cinq ans, elle a découvert un inconnu et son retour a coïncidé avec le départ pour Paris et la fin du monde de l’enfance, entre ses grands-parents maternels,  sa mère et sa tante.

C’est peu après avoir quitté  l’École normale et au moment d’écrire Meurtre  qu’elle a envoyé à ses parents l’un de ces multiples cartes postales qu’elle allait adresser du monde entier à ses correspondants : une carte postale colorisée, donnant quatre vues lugubres de la ville, avec la mention « Souvenir de Rostrenen ».  « Mes chéris,  écrit-elle, la plus belle carte de Rostrenen en couleur. Ça a dû être fait au mois d’août. Maintenant c’est tout gris. »  Carte postée le 11 novembre.

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De Rostrenen, plus d’autres traces que ces images en filigrane, de plus en plus ténues au fur et à mesure que le temps passe.

En Indonésie, un jour de janvier 1971, elle écrit sur un petit cahier bleu :

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« Très bien ici — le port — la rivière — 

Petite ville — 

Toujours lentement le même temps.  »

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© Françoise Morvan

 

 

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