Marie et le vicomte

 

 

 

 

Et dire que sans la sottise militante des nationalistes bretons, l’idée de traduire Marie de France ne m’en serait jamais venue ! Je leur dois une fière chandelle, même si je ne leur en ai aucune reconnaissance.

Rien n’est plus ennuyeux que l’érudition bretonne, surtout celtomaniaque, et, pis encore, donnant dans le bardisme : en l’occurrence, toutes les conditions sont réunies pour donner dans  le soporifique de premier choix mais le devoir m’appelle et je vais quand même me risquer à faire le point sur une supercherie.

À l’origine, l’idée de traduire, non pas les Lais de Marie de France mais « Le Lai du Rossignol », m’est venue sous le coup de l’indignation.

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Essayant de comprendre pourquoi mon édition des œuvres du folkloriste François-Marie Luzel avait provoqué la fureur des nationalistes bretons, je n’avais pas tardé à me rendre compte que l’infortuné Luzel lui-même sentait le soufre : il avait eu le courage de montrer que le recueil de chants populaires bretons le plus prestigieux, le Barzaz Breiz, publié par le vicomte Théodore Hersart de La Villemarqué en 1836, était constitué de textes soit composés par le vicomte lui-même soit fortement remaniés. Bref, le Barzaz Breiz était un faux.

Pour l’avoir démontré dans une thèse monumentale, un autre érudit bretonnant, Francis Gourvil, avait, à son tour, subi des attaques d’une stupéfiante virulence.

Et, peu après, le mouvement breton avait produit, avec Donatien Laurent, un chercheur qui, ayant retrouvé les carnets du vicomte, avait proclamé que le Barzaz Breiz était authentique. L’unique carnet qu’il a publié en près de cinquante ans montre pourtant à l’évidence que ce que Luzel d’abord et Gourvil ensuite ont démontré est exact : le recueil, partant d’une base populaire, est une falsification dans le goût romantique, certains des chants ayant été écrits par le vicomte et d’autres profondément modifiés par lui, de manière à illustrer un combat nationaliste breton poursuivi depuis les origines de la « race bretonne » contre l’odieux « Frank ». Bref, rien que de banal. Le problème n’est d’ailleurs pas la contrefaçon — le livre est intéressant justement par la manière dont la culture populaire a été détournée pour être mise au service de l’idéologie et, loin de déprécier le travail du vicomte, j’ai traduit certaines ballades mythologiques du Barzaz Breiz dans les  Anciennes complaintes de Bretagne — mais l’impossibilité de la donner pour ce qu’elle est. Ainsi les prétendus chants druidiques du Barzaz Breiz sont-ils toujours présentés comme tels ; ainsi les poèmes celtiques de la plus haute antiquité sont-ils supposés avoir été transmis par voie orale en Bretagne et permettre de toucher à l’éternité de l’âme celte. Des historiens, des médiévistes, des universitaires de tous genres continuent de s’appuyer sur ces faux grossiers sans que personne s’avise de les mettre en garde.

Telle est la raison d’être de cette page.

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L’un des chants les plus prestigieux du volume est une ballade fabriquée par La Villemarqué à partir de la première édition des œuvres de Marie de France. Intitulé « Ann Eostik » (Le Rossignol), le chant a été composé à partir du « Lai du rossignol »  publié en 1820 par Bonaventure de Roquefort. Il va de soi que cette chanson n’a jamais été trouvée par aucun autre folkloriste et qu’elle n’a rien de populaire.

Je ne prends pas la peine de la reproduire ici car on peut la trouver facilement sur Internet. Notons au passage que, le Barzaz Breiz étant, faute de mieux, la Bible du nationalisme breton et le militant nationaliste breton ayant le zh pour signe de sa foi, il ne faut pas s’étonner de voir Barzaz Breiz écrit Barzhaz Breizh et eostik comme ça ne se prononce pas, à savoir eostig. Notons aussi que cette ballade est nommée gwerz comme si la gwerz était autre chose qu’une ballade. Le tout est de faire aussi celte que possible.

Pour d’obscures raisons, c’est l’édition de 1846 qui a été mise en ligne sur Wikipédia mais cela n’a pas d’importance pour nous.

Le vicomte a attribué une mélodie à sa chanson (il a, de même, trouvé des airs pour ses créations druidiques les plus flamboyantes). Il annonce, comme s’il y avait là une merveilleuse preuve d’antiquité, que « Le lai du rossignol » peut se chanter sur cette mélodie : le contraire serait étonnant puisqu’il a composé sa prétendue ballade en octosyllabes (quoique approximatifs) en vue de la faire correspondre (autant que de possible) avec la mélodie qu’il avait trouvée.

Dans la première édition du Barzaz Breiz, en 1839, La Villemarqué annonce que la ballade lui a été donnée par « une étrangère, je ne sais qui ».

Dans la deuxième édition, il explique qu’il l’a « toujours entendu chanter en Cornouaille, entre autres personnes à une vieille paysanne nommée Loiza Glodiner, du village de Kerloiou, dans les Montagnes d’Arez » mais comme il y a quelque invraisemblance à avoir recueilli en Cornouaille une chanson en dialecte léonard, il précise qu’« elle a dû être composée en Léon, car elle appartient au dialecte de ce pays ».

Plus d’étrangère ni de Loiza Glodiner dans l’édition de 1867, donnée pour définitive. L’éminent lexicographe que fut l’abbé François Falc’hun se contente de constater que le texte de la première version est un « curieux mélange de formes léonaises, trégorroises et cornouaillaises, et de constructions non bretonnes ».

Pierre Trepos, non moins éminent grammairien, précise, quant à lui, que la langue du Barzaz Breiz est abracadabrante au point d’en rendre l’étude impossible aux élèves, même si, entre 1839 et 1846, La Villemarqué a fait revoir et corriger le texte de ses chansons.

Langue aberrante, métrique erratique et ballade néobretonne criblée de chevilles : d’un chef d’œuvre de finesse, La Villemarqué a fait une lourde contrefaçon. Il suffit de citer le début, tel que revu pour l’édition définitive, pour donner une idée du ridicule de l’ensemble :

« Greg iaouang a Zant-Malo, deac’h,

D’he frenestr a oele, d’ann neac’h.  »
.

Autrement dit, approximativement :

 « Jeune femme de Saint-Malo, hier,
  À  sa fenêtre pleurait, en l’air. »
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Le texte français est, lui, correct mais il suffit de le parcourir pour constater que le déroulement de l’histoire n’est pas moins aberrant que le reste. Marie de France précise que la jeune femme et son ami peuvent se voir la nuit par des fenêtres vis-à-vis proches d’un jardin où l’on entend chanter le rossignol. Alors que le genre de la ballade exige une grande précision, notamment dans la progression des étapes de l’action qui doivent être réduites à l’essentiel, la progression de la prétendue gwerz est absurde : le mari jaloux demande à sa femme pourquoi elle se lève la nuit ; c’est pour aller voir les bateaux, dit-elle d’abord, puis pour aller voir son enfant, puis pour aller écouter le rossignol. Le mari, plutôt que de supprimer la vue sur les bateaux (ou l’enfant) fait tuer le rossignol et la chanson s’arrête aussi stupidement qu’elle a commencé sur les regrets de l’amant dont il n’a pas été question jusqu’alors.

Que le chef d’œuvre de Marie de France ait donné lieu à cette fausse ballade n’aurait guère d’importance si La Villemarqué n’accompagnait la chanson d’un appareil critique exposant que Marie de France, « ce charmant trouvère », a maladroitement délayé la sublime ballade bretonne originelle qu’elle a ainsi trahie  :

«  La paraphrase de cette ballade, dans Marie de France, commence par le préambule suivant :
 
Une aventure vous dirai
Dont les Bretons firent un lai ;
Eostik a nom, ce m’est avis,
Si (ainsi) l’appellent en leur pays.
Ce est rossignol en français
Et nightingale en droit anglais. […]
 
La fidélité de l’imitation ne permet pas de douter que Marie de France n’ait traduit sur l’original. Les fleurs qu’elle a cru devoir y broder, et les traits charmants qu’elle omet, ne prouveraient pas le contraire.  »
 
 

La Villemarqué se livre ensuite, sur le même ton patelinement pontifiant, à l’un de ces exercices d’étymologie fantasmée dont les celtomanes ont la spécialité, faisant dériver le nom « engresté » (méchanceté) du breton « enkrez » (anxiété, mais il traduit par chagrin). Du rapprochement de substantifs qui n’ont ni même origine ni même sens, il déduit que Marie a francisé le breton. Et, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, qu’elle a « très-probablement traduit du dialecte de Léon car c’est le seul où rossignol soit toujours écrit et prononcé eostik. » Voilà donc la boucle bouclée : la gwerz des origines a été plagiée par le « gracieux trouvère ».

Le malheureux Luzel, qui avait affronté La Villemarqué en ne disant que la simple vérité, devait, à la fin de ses jours, siéger avec lui à la Société archéologique du Finistère et, contraint de lui faire  bonne figure, soupirait : «  Homo duplex… Tout est faux dans cet homme ! »

On continue de s’interroger sur les raisons du silence gardé par La Villemarqué face aux accusations d’être un nouveau MacPherson… et que pouvait-il répondre ?

*

Si invraisemblable que cela puisse paraître, cette vulgaire contrefaçon, donnée pour preuve de l’antériorité de la tradition populaire bretonne sur les lais de Marie de France, continue de faire autorité.

Il s’agit, on le conçoit, d’une affaire d’importance pour les militants bretons, hantés par le désir d’écraser la France sous la supériorité supposée pure des origines celtiques de la Bretagne (et c’est d’ailleurs dans ce but que le jeune La Villemarqué, animé d’un zèle prosélyte, avait rédigé cette pseudo-ballade). Au XIXe siècle, des historiens se sont laissés prendre car, d’une manière ou d’une autre, les faits tels que reconstitués par La Villemarqué leur étaient utiles : ainsi Augustin Thierry, La Borderie… Mais, à présent, alors même que les analyses de la langue, de la teneur du texte et des commentaires confirment ce que, le premier, Nodier avait décelé à simple lecture de la première édition, ce que Renan, avant Luzel, avait analysé avec fermeté, force est de constater qu’envers et contre tout les ballades fabriquées ou réécrites continuent de passer pour preuves scientifiques.

Philippe Walter, dans sa préface aux Lais de Marie de France en collection Folio classique (Gallimard, 2000) le donne pour acquis : si le lai breton n’a pas laissé de traces écrites, « la tradition populaire bretonne du XIXe siècle a néanmoins conservé quelques chants populaires qui rappellent directement les lais de Marie de France. Nous donnons quelques vers en breton ainsi que la traduction intégrale de la ballade du  Rossignol (Ann eostik) telle qu’elle figure dans le Barzaz Breiz du vicomte Hersart de La Villemarqué. Il nous plaît assez d’imaginer que c’est dans l’âme et le folklore breton, et non dans une littérature plus savante, que s’est conservé le véritable esprit des lais de Marie de France ou des poètes anonymes qui les ont légués. La postérité du lai comme genre poétique se trouve dans la tradition spécifiquement bretonne de la gwerz, récit chanté propre à l’Armorique…  »

Cette fois, c’est un médiéviste qui s’en porte garant : la tradition populaire bretonne a conservé le véritable esprit des lais — mieux que Marie de France et les autres traducteurs, sans doute. La démonstration va au-delà même de ce que pouvait espérer La Villemarqué puisque la foi dans l’authenticité de la ballade du rossignol amène à faire surgir d’autres chants populaires des lais de Marie de France. Lesquels ? Mystère. Quant à la gwerz, elle devient un « récit chanté propre à l’Armorique », comme si le genre de la ballade en langue bretonne était sorti tel quel d’un casque gaulois.

Et les étudiants répètent la leçon…

*

C’est tout à fait par hasard, et au moment où je pensais en avoir fini avec l’affaire Luzel, que je me suis trouvée amenée à me pencher sur la question : un colloque avait été organisé à Clamecy au sujet du folkloriste Achille Millien dont j’étais alors loin de me douter que je publierais un jour les contes. Le thème du colloque m’intéressait tout particulièrement puisque l’intitulé en était : « De l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture ». Or, le problème de la littérature (et de la traduction tout particulièrement) me semble être, en France, cette fermeture de l’oral sur l’écrit ou, pour mieux dire peut-être, cette insensibilité au style oral. Mais passons, là n’est pas notre sujet (quoique ce qui soit caractérise les lais et les fables de Marie de France soit cette fluidité de l’oral, et de l’oral non pas entravé mais porté par une forme fixe).

Mon ex-directeur de thèse, l’éminence grise du mouvement nationaliste breton, s’en était pris à moi car j’avais eu le front de constater que Luzel s’était rapidement mis à noter ses contes en français et qu’il avait bricolé ses textes bretons en fonction de la version française qu’il voulait publier. Hérésie ! D’après lui, le conte tombait tout cuit du bec de la conteuse dans l’écuelle du folkloriste.  À un ou deux mots près, c’était le même : ainsi pouvait-on dire que l’on était, cette fois encore, à l’origine de la parole parfaitement pure, ethniquement celte, et ainsi de suite. Ce colloque était pour moi une occasion de répondre et d’expliquer, chose qui m’était rarement offerte, pourquoi il était impossible de prendre les contes de Luzel pour ce qu’ils étaient, à savoir une production littéraire issue d’une oralité interprétée, et les chansons de La Villemarqué pour ce qu’elles étaient, à savoir une production littéraire romantique issue d’une oralité trahie. Tout cela ne faisait qu’aller plus loin dans l’hérésie mais telle était ma thèse.

Elle n’était pas exacte car, en lisant le Barzaz Breiz, je me suis rendue compte que le livre ne venait pas seulement d’une oralité trahie mais aussi de productions écrites détournées : ainsi « Le lai du rossignol ».

Le ton jésuitique des commentaires de La Villemarqué m’ayant scandalisée, c’est sous le coup de l’indignation, comme je l’ai dit, que je me suis mise à relire les lais de Marie de France.

Depuis la Sorbonne, je ne les avais pas vraiment relus — et lire, à la Sorbonne, c’était plutôt dé-lire, oublier l’essentiel, la compréhension intuitive qui, en littérature, ou plutôt hors de la littérature, donne au texte sa présence immédiate, sa lumière et son aura.  Je pensais aimer les lais de Marie de France depuis la classe de troisième (quant aux fables, il n’en avait jamais été question, ni à la Sorbonne ni ailleurs) et m’avaient échappé cette merveille de précision dans la mise en place du détail, cette distance à l’égard du conte rapporté, ce léger sourire et cet art du sfumato

Il va de soi que cet humour et cette délicatesse étaient perdus par les traductions universitaires. Mais était-il possible de transposer les lais en gardant tout ce qui était transposable en français moderne ? Il ne s’agissait pas de traduire mais de suivre l’exemple de Marie elle-même et d’inventer à partir de : la lisière entre poésie et traduction s’effaçait.

Je n’ai pas réussi à traduire « Le Lai du rossignol » — peut-être parce que l’outrecuidance du vicomte m’avait exaspérée — mais j’ai laissé traîner le recueil et je me souviens d’un moment très brumeux, très léger, où, trouvant un passage du « Lai du chèvrefeuille » sur une table, un dimanche, je me suis mise à le traduire d’un trait, sans souci, et tout est venu ensuite avec la même évidence et le même élan joyeux.

C’était une heureuse vengeance, un pied de nez au vicomte et à sa clique : on vous traite de jacobin ? Traduisez du français en français ! Mieux encore, les poèmes de Marie de France, première femme poète de France. Oui, Marie par qui nous connaissons les lais des anciens Bretons — lesquels ne nous ont pas été transmis par la voix du peuple mais par leur traduction en français.

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© Françoise Morvan

2 réponses à Marie et le vicomte

  1. Serj Plenier dit :

    Juste une petite remarque: « d’an neac’h » (forme léonarde s’il en fut) ne signifie nullement « en l’air », mais « là-haut ». C’est effectivement une cheville que l’on retrouve souvent dans les chansons populaires bretonnes (ayant fait du kan ha diskan, je peux citer ce « Deuit d’an nec’h ‘ta kemener » d’une gavotte des Montagnes). Cette cheville témoignerait plus de l’origine populaire du texte que d’autres choses.

  2. Françoise Morvan dit :

    Votre remarque a attiré mon attention sur quelques points complémentaires, utiles peut-être pour qui s’intéresse à la réécriture romantique de la chanson populaire — bonne occasion d’apporter quelques petites précisions.

    — D’abord, une explication : si j’ai traduit « d’an neac’h » par « en l’air », c’est pour transposer la bizarrerie cocasse de l’expression mise à la rime ; j’ai, de même, transposé l’incongruité de l’expression « greg iaouang a Zant-Malo » par une faute équivalente en français, (l’absence d’article). Pour traduire « d’an neac’h », j’aurais pu mettre « en haut », mais je perdais la rime ; or, il est évident que La Villemarqué a écrit « d’an neac’h » pour la rime avec « deac’h ».

    — Une « cheville », c’est une expression inutile destinée à permettre de remplir artificiellement un vers en respectant le nombre de syllabes. Dans la tradition populaire, « d’an neac’h » n’est pas une cheville (la chanson que vous citez le montre bien : le tailleur est invité à monter, ce qui n’est pas un détail sans importance). Vous avez aussi, au détour de la collecte de Penguern :

    « Ar plac’h d’an nec’h prest a zavas
    En ur ouelañ a lavaras:
    “Aotroù, savit, deuit alese
    Mar gellit, saveteit o puhez !” »

    http://chrsouchon.free.fr/chants/plabenne.htm

    Ce qui est comique dans la ballade de La Villemarqué, c’est que l’expression, inutile dans le contexte (pour le coup, il s’agit bien d’une cheville) et, en plus, mis à la rime, tombe comme un cheveu sur la soupe.

    — La Villemarqué s’est contraint lui-même à employer des tournures léonardes car il lui fallait donner une origine léonarde à sa ballade pour faire coïncider l’ancien français « laustic » avec « eostik », dès lors qu’il exposait dans sa présentation que le « dialecte de Léon est le seul où rossignol soit toujours écrit et prononcé eostik. » Par la suite, les tournures léonardes se perdent dans son texte (inutile de revenir sur les analyses de Pierre Trépos, elles sont toujours disponibles en ligne).

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0003-391x_1959_num_66_4_2089

    Ce pseudo-chant est, de toute façon, étranger au répertoire léonard (comme d’ailleurs à tout le répertoire populaire breton, personne ne peut dire le contraire).

    — La Villemarqué, changeant en ballade le lai qu’il avait découvert dans l’édition de B. de Roquefort, a repris la forme de la ballade avec les trois questions rituelles, sauf qu’en attribuant un enfant à la « nouvelle épouse » (qui n’a pas d’enfant dans le lai) il a rendu les questions stupides : à l’époux qui l’interroge, il lui suffirait de répondre qu’elle va voir son enfant et l’interrogatoire s’arrêterait ; or, ce qui importe dans la tradition populaire, c’est, bien sûr, la progression des trois questions — ce n’est qu’une incohérence parmi tant d’autres mais c’est une incohérence majeure.
    De plus, la symbolique du lai qui fait de l’épouse une femme « sage, courtoise et distinguée » et de son amant de cœur un chevalier, comme elle, de haut mérite, digne de sa dame, obéissant à l’amour courtois, est perdue puisque la jeune mère se livre à l’adultère avec un homme qui n’a d’autre qualité que d’être jeune (en breton, il est désigné comme un jeune homme, en français, histoire, sans doute, de faire un peu médiéval, comme un « jeune servant d’amour »).

    — En parcourant la thèse de Francis Gourvil, j’ai découvert une page à laquelle je n’avais pas assez fait attention et qui m’invite à compléter mes observations sur la musique attribuée par La Villemarqué à cette ballade de son cru. « Quiconque a le moindrement pratiqué les recherches folkloriques en Basse-Bretagne sait que pour une même gwerz ou une même sône, l’air change non seulement de “pays” à “pays”, mais à l’intérieur d’un même pays, souvent d’un canton à l’autre », écrit Francis Gourvil. C’est une observation que l’on peut faire partout. Or, dans le cas du « Rossignol », que La Villemarqué dit recueilli à Tourc’h (bien qu’il s’agisse d’après lui d’un chant léonard), il attribue le même air aux « Fleurs de mai » et aux « Hirondelles » recueillis à Nizon, ce qui est impossible.

    Belle occasion pour moi de rendre hommage au travail de Francis Gourvil sur le Barzaz Breiz (et tant d’autres sujets). Il y a eu en Bretagne peu de chercheurs capables d’affronter les nationalistes : il en a fait partie, il l’a payé cher, et le paye encore par l’oubli où il est tenu.

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