Platonov

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PETITES OBSERVATIONS

EN MARGE D’UNE PIÈCE SANS TITRE

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I.

POURQUOI NOUS NE POUVONS PAS TRADUIRE LE TITRE

Depuis vingt ans que nous traduisons et retraduisons Platonov, nous avons constamment à évoquer la question du titre. Quelques petites explications à ce sujet ne seront peut-être pas inutiles.

Comme le constate l’érudit M. P. Gromov dans les Œuvres complètes de Tchekhov en 30 volumes, la page de titre étant perdue, la première grande pièce de Tchekhov a été souvent été jouée sous le titre de Pièce sans titre.

Cependant, Alexandre Tchekhov la nomme dans une lettre « bezotsovchtchina ».  Le néologisme est intraduisible en français et les approximations possibles n’expliquent rien du tout : le fait d’être sans père, l’absence de père ou l’absence des pères, cela ne rend pas compte du suffixe –chtchina qui indique que le phénomène évoqué est lié à une époque. L’équivalent le plus précis serait l’ère des sans pères.  Il n’est pas question de fléau ; au contraire, même si l’ère est désastreuse, le terme reste neutre. On parle ainsi de la iejovtchina, la période pendant laquelle (1937-38) le NKVD, sous al direction de Iéjov, a procédé aux arrestations massives.

En français, nous ne pouvons pas trouver d’équivalent car nous avons des termes trop différents : la Terreur, la Révolution, l’Empire, le Directoire, l’Occupation… un mot en –tion ne donnerait rien : la dépérisation, la dépérition ? Le recours au suffixe –isme non plus : le dépérisme, le sanpérisme ? Pour le transposer, il faudrait faire un détour : les déshérités, les orphelins de père, la mort du père… Cette dernière approximation, toute insatisfaisante qu’elle soit, est peut-être la meilleure, précisément parce qu’elle fait cliché, car bezotsovchtchina doit s’entendre avec une nuance d’ironie, Tchekhov ayant horreur des grands discours sur les problèmes de société. La pièce illustre un lieu commun issu du romantisme (la référence au roman de Tourgueniev, Pères et fils, est présente dans la pièce même, comme la référence au roman de Sacher-Masoch, Les Idéaux de notre temps, qui a peut-être été à l’origine de l’écriture de cette pièce-roman[1]).  C’est, du reste, probablement pour ne pas rendre la chose trop explicite que Tchekhov a retranché le long passage où Platonov évoque la mort de son père. On trouve d’ailleurs dans un autre passage retranché (la conversation avec Venguérovitch 2 (II, 2ème tableau, 5) un commentaire du même genre : D’un côté, Shakespeare et Goethe, — de l’autre, l’argent, la carrière, l’obscénité ! Et les sciences ? Et l’art ? Malheureux orphelins ! Il n’y a ni appelés ni élus ! L’allusion aux malheureux orphelins a été effacée.

On est en droit de penser que donner à la pièce le nom de Platonov est un abus : il est un non-personnage, et c’est ce qui est prodigieux dans cette pièce de l’extrême jeunesse, puisque tout le théâtre de Tchekhov tendra ensuite à cette indifférenciation qui atteint son point le plus vertigineux dans La Cerisaie. Mais Ivanov est aussi, à sa façon, un non-personnage et cela n’a pas empêché Tchekhov de donner son nom à la pièce. Il nous a semblé plus approprié qu’un titre correspondant à cette hypothétique bezotsovchtchina.

                                                                                                                       Françoise Morvan


[1] Il n’est peut-être pas inutile de rappeler au passage que la présence de Sacher-Masoch dans le roman n’implique aucune référence à ce que l’on a appelé « masochisme ». Nous avons eu quelque peine à trouver le roman que Tchekhov place entre les mains de Sacha, au cœur de la pièce, en un point où la présence d’un tel texte était forcément voulue et significative : il avait été traduit en français sous le titre Les Prussiens d’aujourd’hui  (la guerre de 1870 était proche). Publié en 1875, le roman avait été aussitôt traduit dans toute l’Europe et la traduction russe venait de paraître, en 1878, au moment où Tchekhov s’engageait dans la rédaction de Platonov. Qualifié d’antiallemand par la presse pangermaniste, il met en scène trois jeunes gens qui voient se perdre leurs idéaux dans l’Allemagne matérialiste de Bismarck : de l’héritage de l’esprit des Lumières, de la Révolution française et de l’idéalisme allemand, il ne reste plus rien. Héritiers sans héritage, les personnages de Sacher-Masoch posent les questions que reprend  Tchekhov.

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II.

POURQUOI NOUS NE SAVONS PAS TRADUIRE LA PREMIÈRE PAGE

La Revue de Belles-Lettres nous ayant invités à donner un exemple de traduction illustrant les difficultés de la traduction du théâtre de Tchekhov, nous avons choisi de donner les premières lignes de la première page de sa première pièce, bel exemple de traduction simple comme bonjour et impossible…

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Introduction  

 

Pour illustrer nos propos par un exemple concret, nous avons choisi de prendre notre première (1990) et notre dernière (2010) version des premières lignes de la toute première pièce de Tchekhov, une pièce sans titre (la première page du manuscrit, découvert après sa mort, est perdue), qu’il est désormais convenu d’appeler Platonov.

Tchekhov l’aurait écrite alors qu’il était lycéen, puis, étudiant en médecine, l’aurait revue dans l’espoir de la faire jouer, alors même que sa langue, sa teneur, tout était d’un modernisme et d’une virulence subversive interdisant toute possibilité de lui faire franchir le barrage de la censure. Chose étrange, lui qui détruisait tous ses manuscrits, il a gardé le manuscrit de cette pièce de jeunesse injouable, et sa sœur l’a retrouvé, après sa mort, dans un coffre avec un réticule appartenant à sa mère.

Notre collaboration a commencé avec cette traduction, suite à la mise en scène triomphale de Georges Lavaudant (en 1990), et nous avons été contraints de remettre dans l’urgence notre première version à peine revue de la traduction à l’éditeur qui voulait que le livre paraisse pour les premières représentations à Paris. Il ne s’agissait donc, en fait, que d’un brouillon dont nous étions particulièrement mécontents.

Nous avons ensuite retravaillé le texte avec Claire Lasne et avec Jean-Louis Martinelli à l’École des maîtres, puis nous avons retraduit toute la pièce en partant du texte intégral du manuscrit tel que publié dans l’édition académique russe de 1978 et jusqu’alors inédit en français ; nous l’avons publiée aux éditions Les Solitaires intempestifs et nous l’avons revue pour la mise en scène d’Alain Françon au théâtre de la Colline, ce qui nous a valu le Molière de la meilleure adaptation théâtrale en 2006.

Mais c’est en travaillant avec des élèves d’un lycée de Nantes qui, ayant pris l’option théâtre, devaient jouer le début de la pièce et n’y arrivaient pas, que nous avons compris qu’il nous fallait tout repenser : ce qui est prodigieux dans ce minuscule épisode de traduction manquée est que des lycéens de dix-huit ans donnaient la clé du théâtre de ce lycéen de dix-huit ans, les deux premières répliques de son théâtre, et, en fait, les deux premiers mots de toute son œuvre.

— Chto ?

— Nitchévo…

Traduire du théâtre, ce n’est pas traduire des mots, pas traduire des situations, mais traduire des mots en situation, et comment faire quand les mots disent le contraire de ce qu’ils doivent dire, et que c’est cette tension du dit au non-dit qu’il faut tenter de transmettre ?


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Scène 1, version 1990 (éditions Solin)

 

Anna Pétrovna est assise au piano, la tête penchée vers les touches. Entre Nikolaï Ivanovitch Triletski.

TRILETSKI (s’approchant d’Anna Pétrovna). — Alors ?

ANNA PÉTROVNA (relevant la tête). — Rien… On s’ennuie un petit peu…

TRILETSKI. — Offrez-moi donc une cigarette, dear. La chair a une envie terrible de fumer. Figurez-vous que je n’ai pas fumé depuis ce matin.

ANNA PÉTROVNA (lui tend les cigarettes). — Tenez, faites des réserves, vous n’aurez plus à m’embêter.

Ils fument.

Je m’ennuie, Nicolas ! Le spleen, l’oisiveté, le cafard. Et que faire ? Je n’en sais rien…

Triletski lui prend la main.

Vous me tâtez le pouls ? Je ne suis pas malade.

TRILETSKI. — Non, pas exactement. Juste un petit baiser.

Il lui fait un baisemain.

Votre mimine, c’est comme un petit coussin quand on l’embrasse… Avec quoi vous lavez-vous les mains pour les avoir si blanches ?… C’est un rêve de mains ! Même que je vous les embrasse encore une fois.  (Il lui fait un baisemain.)  Une partie d’échecs, peut-être ?

ANNA PÉTROVNA. — Si vous voulez…

 

 

Scène 1, version 2010 (en cours)

Anna Pétrovna est assise au piano, le front penché vers les touches. Entre Nikolaï Ivanovitch Triletski.

TRILETSKI (s’approchant d’Anna Pétrovna). — Qu’est-ce qu’il y a ?

ANNA PÉTROVNA (relevant la tête). — Rien[1]… On s’ennuyote[2]

TRILETSKI. — Offrez-moi, mon ange*[3], une cigarette ! La chair a une envie terrible de fumer. Figurez-vous que je n’ai pas fumé depuis ce matin.

ANNA PÉTROVNA (lui tendant des cigarettes). — Tenez, faites des réserves, vous n’aurez plus à m’embêter.

Ils fument.

On s’ennuie, Nicolas* ! Le spleen, l’oisiveté, le cafard… Et que faire ? Je n’en sais rien…

Triletski lui prend la main.

Vous me prenez le pouls ? Je ne suis pas malade…

TRILETSKI. — Non, pas le pouls… Juste un petit pouic[4]

Il lui embrasse la main[5].

Votre main, quand on l’embrasse, c’est comme un coussinet… Avec quoi vous lavez-vous les mains pour les avoir si blanches ? C’est un rêve de mains ! Même que je vous l’embrasse une fois de plus.  (Il lui embrasse la main.)  Une partie d’échecs, peut-être ?

ANNA PÉTROVNA. — Si vous voulez…


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Explications

[1] Les deux premières répliques qui ouvrent le théâtre de Tchekhov sont d’une simplicité enfantine :

— Chto ? (Quoi ? ) (Qu’est-ce qui ne va pas ?]

Nitchévo… (Rien…) (Rien, pas de problème, ça va très bien)

Elles sont littéralement intraduisibles.

Nous avions d’abord (comme tous les traducteurs) traduit juste les mots, mais, Tchekhov l’indique bien dans l’indication scénique qui précède les répliques, Anna Pétrovna, la générale, une jeune femme énergique et conquérante, a le front penché sur les touches du piano. Le médecin Triletski, virevoltant, bouffon, la surprenant dans cette attitude de faiblesse et de découragement, voit bien qu’il y a un problème et lui demande ce qui ne va pas mais, parce qu’en fait, il s’en fiche, il le demande d’un seul mot, et c’est un mot ouvrant tous les sens possibles. Anna Pétrovna le repousse immédiatement par la dénégation, et elle le repousse, elle aussi, par un mot unique, ouvrant, lui aussi, tout l’univers.

Il aurait été possible de traduire juste la situation pour faciliter le travail des comédiens :

— Ça va ?

— Ça va…

Seulement, il n’y a pas de répétition en russe : au contraire, il y a opposition de la question et de la négation, et le tout en quatre syllabes, avec deux mots d’une extrême banalité… Il ne s’agissait donc pas seulement de traduire l’interrogation du médecin devant une situation de faiblesse énigmatique mais de faire de l’anecdote un indice opposant la question de l’être au rien, de manière banale, indiscernable, et d’autant plus importante à rendre ici présente, car il est possible d’y lire déjà la thématique profonde du théâtre de Tchekhov, et La Cerisaie et les dernières répliques de Firs, le vieux serviteur, oublié dans la maison vide…

Nous ne sommes pas du tout contents de notre traduction, qui n’est qu’un pis-aller mais les quatre syllabes, la situation concrète et la signification métaphysique sont tout de même là.

[2] En russe, c’est un mot qui n’existe pas non plus. La générale, pour nier le problème, fait aussitôt une petite blague : elle attire l’attention sur un mot bizarre ; c’est drôle et pas drôle du tout. Une sorte de condensé du théâtre de Tchekhov.

[3] Mon ange, en français dans le texte. Nous avions commencé par transposer en anglais les expressions françaises mais l’anglomanie, forme de snobisme dont on trouve des échos en diverses œuvres à la même époque (voir notamment Du côté de chez Swann) ne correspond pas à l’usage du français, langue de communication ordinaire de l’aristocratie russe. Nous avons donc, pour finir, signalé les mots français par un astérisque, laissant les metteurs en scène libres de transposer ou non. De plus, la syntaxe est bousculée et nous l’avions normalisée, comme, d’ailleurs, la ponctuation dans l’ensemble du passage et de la pièce.

[4] Le verbe tchmoknout’ qui signifie faire un bisou est un verbe de la langue familière construit sur une onomatopée.

[5] Le texte russe indique « il lui embrasse la main », mais Triletski ne fait pas un baisemain. Tchekhov a pris soin d’indiquer qu’Anna Pétrovna lui demande d’abord s’il veut lui prendre le pouls ; il lui a donc retourné la main, et lui embrasse la paume, dans laquelle il s’enfonce, la comparant à un coussinet (il dit, du reste, en russe, peu après : dans votre main, quand on embrasse, c’est comme un petit coussin). Il ne s’agit pas d’un geste mondain, mais d’un geste intime, ce qui change la compréhension des relations entre ces deux personnages.

© Revue de Belles-Lettres, André Markowicz et Françoise Morvan

 

 

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Découvert par hasard, un article très intéressant sur la mise en scène de Platonov par Alain Françon.

 

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Et, à présent (octobre 2014), voilà l’édition définitive de Platonov (traduction du manuscrit intégral et non de la version abrégée jusqu’alors toujours traduite) parue chez Babel-Actes Sud.

Nous avons commencé et terminé la traduction du théâtre complet de Tchekhov par Platonov. 

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