La découverte ou l’ignorance ? La censure

 

 

 

 

Découvrant que ses grands-oncles Pierre et Job s’étaient enrôlés sous uniforme de Waffen SS pour combattre dans les rangs du Bezen Perrot au nom de la nation bretonne (et de la foi, selon le mot d’ordre Feiz ha Breiz), un jeune réalisateur, Vincent Jaglin, connu pour son travail avec Marcel Ophüls, s’est lancé dans une enquête difficile et périlleuse : après avoir surmonté les résistances d’une partie de sa famille (une autre partie se révélant définitivement rétive) et même obtenu pour finir la participation  (remarquable) de ses parents, il lui a fallu se lancer dans la lecture de tout ce qui s’était écrit sur le sujet :  le stupéfiant fatras d’informations biaisées issues du mouvement nationaliste breton d’extrême droite (les productions des Caouissin et consorts) lui est apparu relayé par un non moins stupéfiant fatras issu du mouvement nationaliste dit de gauche (les productions des Monnier et consorts, notamment, l’histoire du Bezen par K. Hamon, qui confond les itinéraires de Pierre et Job). En conclusion, alors même qu’il lui devenait clair que tout le mouvement breton avait collaboré avec les nazis, et alors qu’il lui apparaissait qu’il y avait là précisément la question essentielle à poser, il constatait que les historiens, les journalistes à leur suite, et les élus s’accordaient sur une sorte de credo partout donné comme vérité immuable, à savoir que l’État français a voulu éradiquer le breton sous prétexte qu’une infime minorité de militants nationalistes avait collaboré.

Il y a là une falsification intentionnelle, et il le montre brillamment (au demeurant, c’est K. Hamon lui-même qui avoue dans le film que « tout le mouvement breton a collaboré »). S’interrogeant sur l’itinéraire de deux jeunes gens qui se trouvent fanatisés par la propagande du PNB, puis enrôlés dans une croisade sinistre, comme de jeunes islamistes peuvent l’être de nos jours, Vincent Jaglin va bien au-delà d’une histoire de famille.

Ayant lu Le monde comme si, puis Miliciens contre maquisards, qui croisent ses propres recherches, il a le courage de venir m’interroger (or, les faits le prouveront par la suite, ma seule présence l’expose à un déferlement d’insultes — il le découvrira au cours du tournage en allant interroger le druide et barde Gilles Servat, puis, après, en lisant les commentaires sur le film). Pour moi, ce qui me semble poser problème, c’est l’occultation du passé, occultation destinée à autoriser une réécriture de l’histoire que j’ai pu étudier à partir du cas du Bezen Perrot, mais surtout l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques : le point essentiel est bien qu’à présent, c’est un puissant lobby patronal qui fabrique le décor d’une Bretagne indépendante. Ce qui se passe en Catalogne est en train de se concocter dans les laboratoires de l’Institut de Locarn avec la bénédiction des pouvoirs publics.

Au moment où Vincent Jaglin m’a interrogée, les patrons bretons n’avaient pas encore livré la bataille de l’écotaxe transformée en jacquerie identitaire dite des Bonnets rouges, et l’Institut de Locarn n’avait pas encore organisé un cercle d’étude de l’Histoire avec publications à la clé, historiens de garde et autres serviteurs à la botte. Il fallait donc avoir un courage et une vigilance bien rares pour oser placer dans son histoire la promotion du nationalisme par le capitalisme breton et mettre le passé en perspective avec le présent.

Malheureusement, toute la partie du film qui ouvrait sur l’actualité a été censurée : les chaînes bretonnes qui acceptaient de le diffuser étant membres de Produit en Bretagne, association créée par l’Institut de Locarn, il va de soi que le producteur ne pouvait que se soumettre ou se démettre. Il est impossible en Bretagne de poser les questions essentielles puisque les médias sont sous contrôle.

Le film de Vincent Jaglin est en soi passionnant et ce n’est pas sans raison qu’il a eu le prix du meilleur documentaire d’histoire en 2014.  Mais ce qui, à mes yeux, le rend plus passionnant encore, c’est la manière dont la censure s’est exercée avant diffusion (par les coupes), pendant la diffusion (puisqu’il a été présenté inséré dans un pseudo-débat qui lui faisait dire le contraire de ce qu’il avait tenté de dire, le présentateur ayant commencé par exposer qu’un petit nombre de militants bretons avait collaboré…) et après la diffusion, selon les doubles modalités habituelles (par le silence, puisqu’il n’a jamais pu circuler en Bretagne, et par l’invective, comme j’ai pu l’observer depuis des années chaque fois qu’une mince brèche a été rendue possible).

A la suite des commentaires agressifs dont il était l’objet (ou plutôt dont j’étais l’objet, puisque, en fait, le crime essentiel du réalisateur a consisté à me donner la parole), Vincent Jaglin a exercé son droit de réponse. Je le cite ci-après car il est en soi intéressant : comme il le fait observer, ce qui est prodigieux, en effet, est la manière dont le vice-président du conseil régional en charge de la Culture, Jean-Michel Le Boulanger, fervent soutien de l’Institut de Locarn et relais des autonomistes, est supposé m’avoir répondu lors d’un débat auquel je ne participais pas.

Il est rare que les chaînes de télévisions diffusent un documentaire en y ajoutant un débat dont sont exclus les écrivains qui figurent dans documentaire, remplacés précisément par les personnes que le réalisateur s’est gardé de filmer : c’est ce qui s’est passé dans ce cas. Il s’agissait d’organiser un débat breton, donc un débat donnant la parole à un partisan du mouvement breton, plus un partisan du mouvement breton, plus un partisan du mouvement breton. Le tout servant à promouvoir le livre de Jean-Michel Le Boulanger, lequel expose que seule une infime minorité de militants bretons a collaboré et reprend la propagande autonomiste d’usage avec préface de Jean-Yves Le Drian.

En l’occurrence, ce qui était fascinant, comme le laisse entrevoir le droit de réponse de Vincent Jaglin, était la manière de me rendre présente au débat tout en alléguant que je n’y étais pas car j’avais refusé d’y être : le combat breton se déroulant sur un terrain fantasmatique, l’ennemi est comme le diable paré des attributs et animé des sentiments de haine qui permettent de lui donner corps. La créature diabolique étant une femme, il va de soi qu’elle est hystérique : un petit exemple parmi tant d’autres à ajouter au florilège des invectives.

 

DROIT DE RÉPONSE DE VINCENT JAGLIN 

À l’attention de Monsieur le directeur de l’Agence Bretagne Presse.

 Monsieur,

 L’Agence Bretagne Presse a publié le 11 mai 2015 un article intitulé « La découverte ou l’ignorance : Jean-Michel Le Boulanger répond à Françoise Morvan ». Cet article appelle de ma part, au titre du droit de réponse, un certain nombre de précisions.

1) Comme le titre l’indique, le journaliste n’entend nullement rendre compte du film mais attaquer une personne. Aucun des trois intervenants du film — Kristian Hamon, Françoise Morvan et Bertrand Frelaut — n’a été invité à la table ronde organisée par les chaînes de télévision pour accompagner sa diffusion, Françoise Morvan pas plus que les autres : il est donc inadmissible de l’accuser, elle, d’avoir refusé le débat, et ce au nom d’une prétendue haine pour l’un des intervenants qui aurait prétendument été présent.

2). Alors que les intervenants, qui disposent d’un temps de parole équivalent dans le film et se rejoignent pour dire que le mouvement breton, dans sa totalité a collaboré, seule Françoise Morvan est mise en cause, et ce de manière inexacte et injurieuse.

3). L’accusation d’être « hystérique » portée à son encontre (sans même parler des propos injurieux de la discussion qui suit l’article) tend à interdire toute réflexion sur le fanatisme des nationalistes bretons : la comparaison entre les jeunes islamistes et les jeunes SS bretons, subitement investis d’une mission sacrée, était parfaitement légitime. Écrire que « l’hystérique Françoise Morvan va jusqu’à comparer Yves Lainé à un Jihadiste (sic) » témoigne d’une totale ignorance, l’auteur de l’article ne connaissant pas même le nom du fondateur de ce qu’il appelle « la Bezen Perrot ».

4) Il est tout aussi faux d’écrire que j’ai refusé de participer au débat en raison de la présence de Christian Bougeard. Ce refus était dû au débat en lui-même, organisé pour court-circuiter la réflexion engagée par le film en lui faisant dire le contraire de ce qu’il disait : le débat n’a visé qu’à faire accroire qu’une mince « faction du mouvement breton » a collaboré, comme cela a été dit dès le début. Les trois professeurs invités, Christian Bougeard, Sébastien Carney et Jean-Michel Le Boulanger, ont dit grosso modo la même chose, et seul Sébastien Carney a eu le mérite, tout à la fin, de rappeler que « le Gwenn ha Du, le BZH, les bagadou, les écoles Diwan, ce ne sont pas les résistants bretons de la Seconde Guerre mondiale qui les ont inventés… ».

 4) Je profite de cette mise au point indispensable pour remercier le public de TV Rennes, Tébéo et Tébésud. Les milliers de spectateurs qui ont regardé mon film et ont invité leurs amis à le regarder montrent, s’il en était besoin, qu’il attire l’attention sur un problème actuel. Je ne peux que déplorer le débat rendu impossible et le déchaînement de haine destiné précisément à l’interdire.

 Je vous prie de publier ce droit de réponse conformément à l’article 13 de la loi du 29 juillet 1881.

Vincent Jaglin

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Il m’a semblé intéressant de permettre à Vincent Jaglin de tirer la leçon de cette expérience, qui, à bien des égards, poursuivait mes recherches sur la censure, mais aussi sur l’histoire — et ce n’est pas sans émotion que, lors de la première (et d’ailleurs unique) projection en Bretagne, j’ai vu surgir l’image du SS Miniou dont j’avais suivi l’itinéraire et démontré qu’il faisait partie des membres du Bezen Perrot présents à Bourbriac, puis à Scrignac… Un bon vieillard qui avait continué de militer pour la culture bretonne. Comme tant d’autres, dont les héritiers ont repris le flambeau.