L’ignorance, de préférence…

Comme je l’ai indiqué ici dimanche dernier, le film de Vincent Jaglin, La Découverte ou l’ignorance bénéficie, après sept ans de censure, d’une tournée à travers la Bretagne. Avant-hier, salle comble à Lannion et débat passionnant ; hier, à Guingamp, soixante-dix spectateurs et débat non moins passionnant, hélas, interrompu au bout d’une heure par les interventions du codirecteur de l’association La Belle équipe qui a en charge la programmation du cinéma à Callac.

Le mois dernier, ce monsieur s’était opposé à la programmation du film au motif que j’y figure. Nul ne l’obligeait à se rendre à Guingamp puisqu’il avait bénéficié d’une copie du film qu’il avait pu regarder à loisir – et c’est donc en pleine connaissance de cause qu’il avait décidé de le censurer. Il l’a répété hier : ma présence n’aurait pas été supportée par les habitants de Callac. Mais, d’après lui, interdire la programmation d’un film ne relève pas du tout de la censure : les habitants de Callac doivent être protégés de ma fatale présence, voilà tout. C’est à des fins prophylactiques qu’il a agi. 

Ce coprésident, détail qui n’est pas sans importance, est un instituteur qui a enseigné le breton en maternelle à Rostrenen, un instituteur donc payé par l’Éducation nationale. Alors que nul ne lui demandait rien, son refus ayant été acté, il est venu accompagné de quelques autres militants (méthode habituelle, j’en sais quelque chose).

Ce cas étant instructif, je vais m’attarder un peu sur les commentaires que j’ai reçus.  

*

Voilà quelque temps, Inès Léraud (qui elle-même a quelque idée de la manière dont la censure s’exerce en Bretagne), apprenant que le film  allait enfin être diffusé avait suggéré à Vincent Jaglin de proposer qu’il soit projeté à Callac : d’une part, ce film n’avait jamais été projeté en Centre-Bretagne ; d’autre part, c’est l’un des hauts lieux de la Résistance dont j’évoque l’histoire dans Miliciens contre maquisardset il se trouve que Jean Miniou, le SS du Bezen Perrot qui témoigne dans le film en mentant sans vergogne, est précisément l’un des assassins dont je retrace l’itinéraire. À parution de Miliciens contre maquisards, toutes les rencontres avec les résistants qui figuraient dans ce livre ont été annulées, interdites, rendues impossibles, et ce à tout jamais puisqu’ils ne sont à présent plus de ce monde… C’était donc l’occasion ou jamais de passer outre la censure et de libérer la parole. À Callac, ni Fouéré ni le Bezen Perrot n’ont laissé de bons souvenirs…

Au terme de longs échanges, il est apparu que le film ne serait pas diffusé dans cette ville car le coprésident de l’association La Belle équipe s’y opposait. Le réalisateur s’étant étonné de ce refus, le bureau de La Belle Équipe s’est fendu d’un long communiqué justificatif : le motif initialement exposé, à savoir ma présence, était dissimulé sous une argumentation qui est une pièce d’anthologie. 

J’en cite ici la conclusion :

« Notre position n’exprime aucun jugement sur la qualité, la pertinence ou l’intérêt public de la démarche du réalisateur Vincent Jaglin. Cette dernière est très forte par la tenue de son point de vue: ce cheminement intime raconté à la première personne partant d’un lourd secret familial enfin révélé. La collaboration d’une partie du mouvement nationaliste breton avec les autorités nazies pendant l’occupation est un fait. Les enjeux qui découlent de l’écriture de cette histoire sont essentiels pour comprendre ce qu’il s’est passé, mais concernant le temps présent, cela ne doit pas se résumer par une adhésion globale du mouvement breton actuel à cette idéologie, même si dans les faits quelques rares individus puissent encore y adhérer. L’histoire de la construction de l’identité bretonne au cours du XXème siècle est complexe, et ne doit pas s’écrire avec des raccourcis. 

Malheureusement nous pensons que les conditions sereines d’un débat équitable et constructif ne sont pas réunies. Il ne faudrait pas qu’au-delà des qualités du film de Vincent Jaglin, sa programmation l’éclipse au profit de polémiques stériles car devenues dialogues de sourds. Et que le débat accompagnant la projection devienne le théâtre d’un règlement de comptes. Nous ne montrons pas un film pour l’instrumentaliser à des fins partisanes ou idéologiques. Nous regrettons qu’un tel climat confusionniste nous ait fait prendre cette décision. » 

Voici la réponse du réalisateur :

« Force m’est de constater que les arguments que vous avancez pour justifier votre refus sont en contradiction avec les échanges téléphoniques que j’ai pu avoir avec Sylvie Lagrue. Les accusations de « raccourcis », « polémiques stériles », ne répondent pas du tout à mon film mais déplacent le problème vers un hypothétique débat que vous semblez craindre. Mais les documentaires sont faits aussi pour libérer la parole et ouvrir des débats. C’est ce qui s’est passé, et très bien passé, à Redon, comme le rappelle Inès Léraud…  La « polémique », il me semble, c’est vous qui la créez avant même qu’elle n’ait lieu, en interdisant aux spectateurs de votre ville de découvrir mon travail.

D’autre part, ce que Sylvie Lagrue a exposé lors de nos échanges téléphoniques, c’est que la présence de Françoise Morvan dans mon film posait problème au vice-président, M. Philippe Le Guern. D’où ma surprise aussi à la lecture de votre long argumentaire où ce motif décisif est totalement effacé. 

Je vais donc redire ici ce que je vous ai dit au téléphone et ce que j’ai dit publiquement lors du débat à Redon… Le temps de parole entre les trois historiens à qui je la donne dans le film est à peu près équivalent et cependant j’assiste depuis plus de dix ans à un véritable travail de censure autour de la seule présence de Françoise Morvan dans ce film. Censure que j’avais dénoncée dès la sortie du film en 2014-2015 (cf PJ) S’attaquer ainsi à une personne est une manière bien facile de déplacer le problème pour fuir tout débat. Débat que, de fait, vous censurez à présent et solidairement.  » 

J’ai trouvé extraordinaire que, pour dissimuler la véritable raison de la censure, à savoir la fatwa lancée contre moi et à laquelle tout militant se doit d’obéir, les membres de la Belle équipe se soient mis en devoir de mettre au jour les arguments qui, depuis la parution du Monde comme si, aboutissent à interdire tout débat : 

1. Refus de l’histoire : 

« La collaboration d’une partie du mouvement nationaliste breton avec les autorités nazies pendant l’occupation est un fait » 

Le problème que pose le film de Vincent Jaglin (après Le Monde commsi) est bien que la collaboration n’a pas été le fait « d’une partie du mouvement nationaliste » mais du mouvement nationaliste breton dans sa totalité, à de très rares exceptions près, et les rebelles furent victimes de dénonciations… Ce n’est d’ailleurs même pas moi qui le dis dans ce film mais l’historien autonomiste Hamon qui, lui, a droit partout à la parole. Pas question de réfléchir aux raisons de cette adhésion massive au national-socialisme : les faits sont niés d’avance.

2. Refus de mettre l’histoire en relation avec le présent  : 

« Les enjeux qui découlent de l’écriture de cette histoire sont essentiels pour comprendre ce qu’il s’est passé, mais concernant le temps présent, cela ne doit pas se résumer par (sic) une adhésion globale du mouvement breton actuel à cette idéologie, même si dans les faits quelques rares individus puissent (sic) encore y adhérer. »

L’incohérence de la formulation désigne le point aveugle et maintenu coûte que coûte aveugle de l’idéologie du mouvement breton : la mise en place du kit de Breiz Atao par le lobby patronal breton est sans passé, sans lien avec l’histoire. Il y a eu quelques nazis mais ces « rares individus » ont si peu d’importance : tout ça n’est rien. 

Ce refus de l’histoire est à penser en situation puisque le cinéma de Callac a récemment projeté le film à la gloire de ce militant nationaliste et authentique nazi que fut Polig Monjarret. Ce médiocre documentaire a été diffusé à Callac et dans toute la Bretagne sans susciter la moindre opposition. 

3. Déni assumé au nom de l’« identité »

L’identité, concept creux, est manipulé de manière à en faire l’argument ultime, le deus ex machina supposé tout expliquer et tout absoudre. Le ton sermonneur sert d’abord à donner des leçons pour faire oublier le tour de passe-passe : substituer l’identité à l’histoire.

« L’histoire de la construction de l’identité bretonne au cours du XXème siècle est complexe, et ne doit pas s’écrire avec des raccourcis. » 

Alors que le film apporte témoignages, documents et preuves à l’appui, le réalisateur est accusé de se rendre coupable de « raccourcis », ce qui permet de faire passer la substitution : exit l’histoire , reste « l’histoire de la construction de l’identité bretonne ». 

On construit l’identité des Bretons ? Oui, et c’est positif : la sacro-sainte Identité sert à effacer l’histoire et légitimer la censure. Nous sommes dans le règne de la foi.

4. Censure prophylactique

C’est sur ce fond que s’inscrit le dernier paragraphe de l’argumentation développée pour justifier l’interdiction : les « conditions sereines d’un débat équitable et constructif ne sont pas réunies. » À en croire La Belle équipe, le débat n’aurait pu être qu’un « dialogue de sourds – entre qui et qui ? À quel sujet ? Nul sujet : il ne s’agirait que de « polémiques stériles » et de « règlements de comptes ». De règlements de comptes entre qui et qui ? Le réalisateur n’ayant aucun compte à régler avec quiconque, il aurait été supposé assister à des batailles de factieux décidés à « instrumentaliser le film à des fins partisanes ou idéologiques ». Des fins partisanes ou idéologiques visant à quoi ? 

Comme on peut le voir, le confusionnisme caractéristique du mouvement breton aboutit in fine à faire du confusionnisme la cause de la censure : vu le « climat confusionniste  », les habitants de Callac ne doivent pas avoir à essayer d’y voir clair ; ils risqueraient de se poser les questions interdites. 

*

Bref, le mieux pour éviter un « dialogue de sourds » est de rendre tout le monde muet. 

…et, si le débat interdit peut malgré tout avoir lieu, et se déroule à la satisfaction générale, de venir le polluer par des « polémiques stériles » et des « règlements de comptes » sans objet, sauf à vouloir « instrumentaliser le film à des fins partisanes ou idéologiques ».

Inutile de se voiler la face (même si, bien sûr, c’est leur vœu le plus cher), il faut du courage pour oser affronter les ayatollahs. 

Quoi qu’il en soit, la première manière de résister à la censure est d’en mettre au grand jour les procédures. À ce titre, ce dernier exemple peut être considéré comme un progrès.   

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