Les mistoufles

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À l’origine, il y avait juste une idée d’associer le théâtre et l’école par la poésie — une petite idée en l’air, une idée comme ça, mais à laquelle je tenais beaucoup, même si je ne l’avais pas dit : j’avais apporté à tout hasard une collection de recueils de poèmes inédits (mais qui étaient en voie de publication aux éditions MeMo à Nantes).

Surprise, ou plutôt miracle, il est apparu que David Gauchard, le directeur de la compagnie l’Unijambiste (qui venait de mettre en scène Le songe d’une nuit d’été), non seulement y tenait aussi mais avait mis au point en un temps record un projet inouï : choisir sept textes d’un de mes recueils de poèmes pour enfants et, chaque année, à l’occasion d’une résidence de la compagnie dans une ville, engager une collaboration avec une école pour que les enfants en apprennent quelques-uns, les mettent en musique, les enregistrent et produisent un CD qui leur serait ensuite offert. Et comme ça pendant sept ans. Tout ça bénévolement, bien sûr, pour le plaisir de faire entrer la poésie et le théâtre dans les écoles, y compris les plus défavorisées, les plus éloignées.

 J’avais eu à peine le temps de me remettre de ma surprise que la maquette de la série m’apparaissait, bleu sur blanc, sous le titre du volume qui avait été choisi pour la première année, Les mistoufles.

 

 

Et, en prime, le projet, tout rédigé, tel qu’on le voit exposé sur le site de la compagnie :

« Les Mistoufles est une collection d’albums musicaux pour les enfants, réalisée par les enfants. 
Entouré de deux ou trois artistes, un groupe va plonger dans l’univers foisonnant des comptines de Françoise Morvan. Ariettes, berceuses, gargouillades et autres ballades seront une approche ludique pour ces jeunes lecteurs dans leur découverte des notions de rythme et de versification.
 Encadrés par un(e) comédien(ne), ils travailleront la diction, les intentions de jeu et questionneront le sens des poèmes. Accompagnés également par un(e) musicien(ne), ils mettront les mots en notes, en pulse et en clap ; et rentrerons en studio pour l’enregistrement.
Patience, répétition, imaginaire, rigueur et inventivité sont les qualités développées pendant ce travail, qui s’étend sur une année scolaire.
Plus qu’un simple atelier pédagogique, ce projet est une véritable création d’album, un acte artistique pérenne. Pour L’unijambiste, c’est un prolongement naturel des recherches menées depuis 14 ans entre texte et musique. »

 

Je ne savais pas que j’étais l’auteur d’ariettes et de gargouillades faites pour être mises en notes en pulse et en clap mais pourquoi pas.

Et pourquoi Les mistoufles ? Parce que c’était ce recueil qui avait été choisi par Emmanuelle Hiron, la comédienne chargée du projet, et Laetitia Shériff, la chanteuse chargée de guider les enfants.

Et pourquoi ce choix ? Parce que c’étaient des poèmes drôles, et que la compagnie avait obtenu l’accord du directeur d’une école de banlieue de Villefranche-sur-Saône (où la compagnie était alors en résidence) pour travailler avec une classe de CM2 composée majoritairement d’enfants d’origine immigrée. Il fallait des poèmes accessibles…

 Le plus drôle est que personne ne m’a demandé ce que ça voulait dire, Les mistoufles. Le mot a été accepté d’entrée de jeu et compris à partir des poèmes qui parlent des bêtises, des entourloupettes, des mauvais tours que jouent les enfants, mais pas seulement — des entourloupes de l’existence telles qu’on peut les vivre quand on est enfant (et après). En fait, même si ce n’était pas du tout prévu, je trouve que le terme convient bien pour toute la série, berceuses et chansons douces comprises.

Et (preuve par la mistoufle) le plus drôle était, en fait, que les chansons choisies portaient sur des petites histoires de la vie des écoliers : le petit garçon qui ne veut pas rester à la cantine ; le pensionnaire qui mange des raviolis le soir au dortoir clandestinement ; le chahuteur qui fait une bataille de polochons ; l’étourdi qui rêvasse, toujours dans la lune…

La question était qu’aucun des enfants n’était jamais allé à la cantine (vu que leurs mères étaient au foyer), qu’ils n’avaient pas idée de ce qu’était la pension, que les menus avec andouillette et salami étaient pour eux totalement exotiques.  Restait à découvrir la vie de ces enfants, et leur faire découvrir non seulement des poèmes mais des musiques, alors qu’ils n’avaient jamais entendu que du rap. Savoir qu’aucune photographie ne pourrait être prise en raison de l’opposition de certains parents, et qu’il n’y avait plus de fête de fin d’année depuis longtemps…

 Un monde très dur et qui demandait au directeur un engagement laïc de tous les jours. Pourquoi avait-il accepté, engagé cette expérience qui lui demandait du temps et de la disponibilité ? Par pure passion du partage et de la découverte. La poésie, c’est le partage, le rythme appris, le respect de la forme, et, pour l’occasion, le partage avec le groupe des chansons choisies. Les musiques ont été trouvées par les enfants, avec juste l’appui d’Emmanuelle Hiron et de Laetitia Shériff, et Robert le magnifique pour les arrangements ; les enregistrements ont été faits avec une grande rapidité, dans une entente immédiate pour le choix des interprètes, filles ou garçons, à chacun de trouver sa place et de la prendre. Et, cling, le disque apparaît.

 De toutes les chansons, celle qui a remporté (et remporte) le plus grand succès auprès des enfants est « La barcarolle des raviolis » pourtant tout à fait étrangère à l’univers des élèves de la classe de CM2 de Villefranche-sur-Saône qui ont commencé par demander ce que voulait dire

            « Ravioli, consolation
            Des enfants mis en pension. »

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vu qu’aucun ne mangeait de raviolis ni n’envisageait d’être mis en pension.

J’avais écrit cette chanson en pensant à un camarade de mon frère, qui, à force de se révolter, avait fini par être mis en pension, et racontait comment ses copains et lui se consolaient en mangeant des boîtes de cassoulet et de raviolis, le soir, au dortoir… L’esprit postsoixanthuitard de la chanson n’ayant plus cours, reste le côté optimiste et frondeur du ravioli.

                   « Barcarolle des raviolis
 
                   J’aime assez les raviolis
                  Que je colle sous mon lit.
                  Ça fait des petits coussins :
                  Quand j’ai faim, j’en décolle un.
 
                  Gloup, la nuit, un ravioli
                  Bien roulé dans son coulis,
                  C’est ça qui vous revigore :
                  Coquin de sort, ça rend fort !
 
                  Mon drap est rouge écarlate,
                  Tout mon lit sent la tomate,
                  Mais, moi, ça m’est bien égal :
                  Le ravioli me régale.
 
                  Puni ou pas, c’est ainsi :
                  Je te dis un grand merci,
                  Ravioli, consolation
                  Des enfants mis en pension. »
 
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Ce qui m’a semblé drôle en écoutant pour la première fois ces chansons, c’est la manière dont l’accent est mis sur l’avant-dernière syllabe… La pénultième revient ! Bizarre impression d’entendre un français nouveau et ancien. Pour moi, celle que je préfère, c’est la « Ballade dans la lune » et j’ai pourtant trouvé surprenante au début cette accentuation.

 Affaire à suivre !

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2015

LES MISTOUFLES (2)

CHANSONS DOUCES

 

 

 

 

 

Cette année, le Clos des roses à Compiègne  occupait l’actualité pour tout autre chose que les problèmes habituels. Et les enfants se sont pris de passion pour la poésie…

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Le disque réalisé avec Arm, Emmanuelle Hiron et Robert le Magnifique est un chef d’œuvre. On peut l’écouter sur le site de la compagnie.

 Il est très émouvant de penser que des enfants de huit ans ont pu s’approprier des poèmes qui n’étaient pas plus pour enfants que pour grandes personnes et qui, comme « Les gnomes », étaient parfois complexes. Mais ils ont une telle compréhension des textes — qu’ils savent tous par cœur et disent en chœur à la sortie de l’école, si j’en crois un petit film (IMG_2099) que j’ai eu l’impression de les découvrir à neuf.

Et voilà la présentation du CD au théâtre avec les enfants…

Une expérience extraordinaire…

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2016

LES MISTOUFLES (3)

CHANSONS ATROCES

 

 

 

 

 

 

 

Et voici le troisième disque. Cette fois, mes héros étaient le père Fouettard, le Croquemitaine, le père Lustucru, la fée Carabosse, une bonne vieille sorcière à hibou et la femme de Barbe-Bleue, tout ça très atroce. On peut trouver le CD sur le site de la compagnie l’Unijambiste.

 

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MISTOUFL-CHAMB_(c) Dan Ramaen_0061

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Les enfants de CM2 de l’école Madeleine Rebérioux de Chambéry qui ont mis ces chansons en musique et les ont interprétées n’ont pas eu l’air traumatisés par ces horreurs et je dois dire qu’ils chantent avec une douceur évangélique la  recette du mouliné de fillette au vermicelle donnée par le père Lustucru et celle de l’enfant à la croque-au-sel vantée par le Croquemitaine.

Ils ont, cette fois encore, une grâce, une drôlerie bouleversantes. Il faut remercier David Gauchard qui est à l’origine de cette expérience unique au monde, et qui était présent, à Chambéry, du début à la fin, avec Robert le Magnifique pour la partie musicale.

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Les photos de Dan Ramaën sont si belles et si émouvantes que je voudrais les reproduire toutes, mais non, ce serait trop, et je me contente d’en choisir deux encore.

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La vraie vie de l’école et la vraie vie de la poésie.

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2017

LES MISTOUFLES (4)

ANIMAUX RARES, ANIMAUX BIZARRES

 

 

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Cette année, le disque (qui peut être entendu sur le site de la compagnie L’unijambiste) a été enregistré par les élèves de CM1-CM2 de l’école Charlie Chaplin de Redon. Et enregistré avec enthousiasme, comme on peut le voir sur la photo (où l’on reconnaît au deuxième rang, tout à gauche, Laurent, le musicien ; tout à droite, Manou, la comédienne coordinatrice ; tout au fond à droite, Pascale, l’institutrice ; et tout au fond, à gauche, moi).

Voici ce qu’indique le dossier qui a été préparé par Pascale, en charge des deux classes :

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Cette fois-ci, toute l’école s’était associée pour participer au projet, même les petits de maternelle qui s’étaient pris de passion pour le souricate, le pleurodèle, le grizzly du Canada et l’oryx algazelle.

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Les grands, non contents de mettre mes poèmes en musique, avaient réalisé de véritables tableaux à partir de ces animaux étranges, et ils avaient même réalisé à partir de leurs modelages un film d’animation.

Le disque, l’exposition de leurs travaux et le film étaient l’occasion d’inviter tous les élèves et leurs parents au théâtre de Redon pour une rencontre suivie d’un goûter — belle occasion d’ouvrir l’école au théâtre et le théâtre à l’école.

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Le plus beau moment pour moi a été celui où l’un des élèves est venu me dire qu’il me remerciait pour les poèmes… C’était dit avec timidité et résolution, avec surtout beaucoup de délicatesse.

Une rencontre avec les élèves avait été prévue et les questions étaient remarquablement organisées. Elles portaient surtout sur cet étrange métier d’écrivain qui n’en est pas un, sur ma manière d’écrire, et sur, en somme, ma bizarre carrière d’amateur d’animaux bizarres.

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Le souricate.

En fait, ce qui a été bien perçu par les petites filles qui ont mis en musique la chanson de l’oryx algazelle, c’est que j’avais écrit ces textes pour montrer la disparition des animaux sur la planète, l’extinction d’espèces qui n’existent plus que dans les zoos (c’est le cas de l’oryx algazelle)…

J’avais fait suivre les poèmes de petits textes un peu drôles et mélancoliques sur ces animaux. Voici « L’ariette de l’oryx algazelle »  (je l’ai choisie car elle est particulièrement courte) :

Ariette de l’oryx algazelle

L’oryx algazelle

Si douce et fidèle

Où est-elle allée ?

J’aime à me souvenir d’elle

Sous le grand ciel étoilé.

Et voici son portrait :

 

L’oryx algazelle est une créature gracieuse, docile et conciliante qui ne demande qu’à vivre libre et courir les terres arides sous le soleil. Sa belle robe claire à tablier roux et ses longues cornes en arc lui ont valu d’être appelée Oryx blanc, Oryx à cou roux, Oryx à cornes en forme de cimeterre et lui ont, hélas, aussi valu d’être chassée au point de disparaître des steppes sauvages où elle se plaisait à courir avec ses compagnes.

L’oryx algazelle ne se trouve plus que dans les zoos et les réserves.

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Il s’agissait de montrer sous forme de fable un monde étrange et vrai, plus vrai que les histoires de Tom et Jerry, et plus cruel aussi parce que sans happy end. Du fait que les textes qui accompagnaient les chansons n’étaient pas présents, les chansons avaient l’air juste drôle et entraînant, ce qu’elles étaient mais pour dire autre chose… Dommage que je n’aie pas pu rencontrer l’institutrice et les enfants avant la remise du disque. D’autant que tous sans exception savaient par cœur ces poèmes qui pouvaient passer pour difficiles.

Tout ça ne rend que plus touchant le travail graphique effectué à partir des poèmes…

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Le Le pleurodèle

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Et le travail de recherche… par exemple, sur les cichlidés du lac Victoria, un poème mélancolique qui a été illustré par une longue fresque dont l’image centrale est vraiment magnifique, et je le dis après avoir revu le film d’Hubert Sauper, Le cauchemar de Darwin, qui a été à l’origine de ce texte.

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Il est, en fin de compte, sans doute heureux que les sens seconds de ces fables pas vraiment joyeuses aient été mis à distance et que les allusions affleurent où l’on veut les mettre : « La maclotte du lombric » a trouvé avec les élections présidentielles une actualité que je n’avais pas pu prévoir et certains y voient le portrait d’un candidat dont la rivale se voit aussi dépeinte — sans parler des doubles sens attribuables aux uns et aux autres.

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