Poésie

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Je reçois les actes du colloque de Grenoble auquel j’avais été invitée l’an passé, ou, plus précisément, le recueil d’une sélection de communications rassemblées sous le titre Être et devenir lecteur(s) de poèmes par Nathalie Brillant Rannou, Christine Boutenvin et Magali Brunel dans le cadre du séminaire Enseigner le théâtre et le poésie aujourd’hui. Depuis 2012, ce séminaire développe à l’Université Stendhal de Grenoble des recherches et des rencontres d’une grande richesse.

En ouverture du recueil, Nathalie Brillant Rannou pose bien le problème : « Lançons le mot POÉSIE au milieu d’une salle de professeurs, d’une session de formation des maîtres, d’un comité éditorial, d’une cour d’école ou d’un espace numérique de travail… Et voyons ce qui se passe. Au pire, rien : une apparente indifférence mêlée de suspicion, d’incertitude, voire de rejet. Au mieux : un enthousiasme contagieux, le sentiment déclaré qu’enfin s’ouvrent des fenêtres, que les paroles s’activent et que peut surgir ici et maintenant quelque chose… » Comment faire pour que l’enseignement sinistré de la poésie retrouve quelques lettres de noblesse, telle était la question que je me posais au moment de prendre part au colloque, et je dois dire que les communications étaient passionnantes — passionnantes et parfois tout à fait accablantes…

J’avais surtout gardé souvenir de l’enquête de Magali Brunel dans un collège du Var. Partant des cahiers de texte de toutes les classes du collège, Magali Brunel avait examiné très précisément quels poèmes étaient étudiés au cours d’une année suivant le corpus prescrit en 2008. J’avais eu peine à croire que la poésie s’enseignait bien, d’après le programme, en quatre cases selon la classe :

— en Sixième, initiation (ne se faisant aucune illusion, les pédagogues du ministère considèrent que la poésie est désormais absente des classes primaires) à partir de tout ce qu’on veut, des poèmes, bien sûr, mais aussi des calligrammes, de haïkus, de chansons et toutes sortes de choses rigolotes. L’unique auteur conseillé est La Fontaine, choix qui mériterait à lui seul de longs commentaires mais je ne vais pas épiloguer.

— En Cinquième, jeux de langage. Le tout est de rester dans le ludique. Du XVIe au XXe siècle, une vingtaine de poètes sont retenus, depuis, pour le Moyen Âge, Charles d’Orléans, auteur, en effet, connu pour être spécialement ludique, jusqu’à, pour le XXe siècle, toute une brochette de poètes, dont Claude Roy, Jacques Roubaud et Malcolm de Chazal, mais oui.

— En Quatrième, poésie engagée. Là, c’est le grand règne de la révolte, communisme et communautarisme associés, avec pêle-mêle Prévert (poète engagé dans quoi, ce n’est pas dit), Ritsos, Aragon, Césaire et Néruda.

— En Troisième, lyrisme. Les pédagogues, se rendant compte que leur liste ne comportait pas de femmes, les ont toutes fourrées dans le lyrisme. On y trouve donc les redoutables Marceline Desbordes-Valmore et Anna de Noailles, la pieuse Marie Noël et Louise Labbé, peut-être considérée comme pieuse aussi, qui sait.

Marie de France, « notre première femme poète », disaient, en d’autres temps, Lagarde et Michard, reste totalement absente — bien qu’elle ait fourni le premier recueil de fables en langue vernaculaire, fables toutes faites pour donner une merveilleuse idée de jeux de langage et offrir un contrepoint à La Fontaine. Mais à quoi bon le regretter puisque, si elle était « mise au programme », ce serait dans une traduction universitaire qui transposerait en lourde prose ses gracieuses fables et ses lais ?

Je n’invente rien. Voici, tel que le donne l’article de Magali Brunel, le programme, le sacro-saint Programme.

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Le Programme

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Comment les professeurs peuvent-ils s’en tirer, comment la poésie peut-elle s’en sortir ?

À mon avis, aucun espoir.

Et pourtant, il faut se plonger dans la lecture de ce volume dont absolument tous les articles ouvrent des portes et donnent envie de prolonger ces recherches.

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