Parole interdite

Comme j’ai donné sous forme de feuilleton dans les actualités de ce site les épisodes de ce cas de censure, il m’a semblé utile de rassembler ces épisodes en une sorte de journal plus  facile à lire.

C’est un peu long, bien sûr, et les cinq épisodes ne sont pas tous captivants, mais enfin, cette fois encore, je suis allée de découverte en découverte et ce petit parcours déprimant est tout de même instructif. 

Comme je ne sais pas si cette page se terminera avec le cinquième épisode, j’attends pour reporter les commentaires de mes lecteurs de savoir si la page est close. Ils peuvent être lus dans les actualités. 

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PREMIER ÉPISODE

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Robin L'erreur

Armand Robin, « Fragments »

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Samedi en début d’après-midi, comme je l’avais annoncé, je me suis rendue au Théâtre du Champ-au-Roy à Guingamp pour participer aux rencontres destinées à accompagner les expositions présentées par le centre GwinZegal et notamment l’exposition des photographies retrouvées après la mort d’Armand Robin (que j’avais mises en relation avec les fragments posthumes).

Du fait que la présentation de l’exposition, voilà quelques semaines, s’était déroulée sans problème, je n’avais pas lieu d’imaginer que les militants bretons y verraient à redire. Armand Robin est un auteur breton, après tout, et le fait de montrer des photographies prises à Rostrenen et des poèmes écrits sur son pays natal, qui est d’ailleurs le mien, ne semblait pas de nature à devoir leur déplaire.

Mon seul souci était la durée du diaporama que nous avions mis au point jusqu’à la dernière minute pour compléter l’exposition car, m’étant cassé la voix en disant des poèmes à Lille, j’avais trouvé remarquablement opportune l’idée de montrer ce diaporama qui me permettrait de garder le silence.

Ainsi mon vœu rejoignait-il celui des militants, mais, loin de m’en douter, et de soupçonner même que ma seule présence à Guingamp était de nature à provoquer une mobilisation générale, mon but premier était alors, à l’occasion de cette conférence, de prendre des photos des lieux où mon arrière-grand-père avait promené sa silhouette gracile, et je l’imaginais traversant la salle de la mairie où j’allais prendre la parole (il était adjoint au maire de Guingamp, ingénieur des Travaux publics et commandant des pompiers).

Batifolant dans les songeries tout en numérisant les images de l’album de photos de ma grand-mère, je me disais qu’il serait intéressant de faire le portrait d’une ville par les albums de famille. Et c’est avec l’intention de soumettre ce projet à GwinZegal que j’avais apporté le portrait de mon arrière-arrière-grand-mère guingampaise…

Grand-mère Parquier basse def

Une petite image qui, pour moi, résumait tout l’esprit trégorrois — une malice, une gentillesse, une façon d’attendre le destin, fût-il mauvais, voire tout à fait désastreux, avec une bienveillance et un fatalisme légèrement ironique… Bref, tandis que, méditativement, puisque absorbée par mes réflexions sur les albums de famille, je gagnais les lieux où mon arrière-grand-père avait dû, lui-même, exercer ses capacités notoirement exceptionnelles à s’abstraire du contexte (rencontrant sur le seuil de la mairie sa dernière fille, ma grand-mère, il lui était arrivé de la saluer en lui disant : « Bonjour, mademoiselle »), j’apportais ce portrait de mon arrière-arrière-grand-mère, pris dans les studios Le Cun, en 1912, sans imaginer une seconde que les représentants de la culture guingampaise actuelle me sommeraient de dégager la minuscule place que je m’apprêtais à occuper (le moins possible, vu l’état de ma voix) au nom de la bretonnitude par eux incarnée sur la place.

Quelle bretonnitude, reposant sur quelle légitimité, en vue de défendre quelles valeurs supposées mises à mal par ma seule présence, c’est ce qu’il me restait à découvrir.

En tout cas, pour ce qui est des brevets de guingampitude, j’étais parée. Et je trouve qu’en regard de ce qui m’attendait, ce portrait de ma petite arrière-arrière-grand-mère est une sorte d’heureuse rencontre : qu’aurait-elle pu penser face à tant de haine, et de haine déchaînée au nom d’une bretonnité militante, je le laisse à deviner.

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BIODIVERSITÉ

À 14 h, la rencontre autour de l’exposition de Yann Mingard sur les conservatoires universels de semences, d’ADN, de corps humains qu’il a photographiés de par le monde était à la fois passionnante, comme je m’y attendais, et tout aussi terrifiante : le pouvoir des lobbys de grainetiers qui imposent leur sélection de semences à des continents entiers, et, comme Monsanto, deviennent propriétaires des bunkers d’espèces mises en réserve, était dénoncé de manière lumineuse par Pierre-Henri Gouyon et Jacques Arnould dont j’ai découvert les recherches à cette occasion. Comment lutter contre la réduction de la biodiversité, comment s’opposer au pouvoir dictorial de lobbys puissamment organisés, acharnés à détourner ce qui était librement produit par tous, et à contrôler la culture en la réduisant aux produits standards leur assurant un profit maximal ?

Nous étions une centaine de personnes, tout à la fois accablées et reconnaissantes de prendre conscience d’un problème dont, jusqu’alors, pour la plupart, nous ignorions tout.

Lors de la pause, avant la présentation par Isabelle Vaillant de ses photographies prises dans la campagne autour de Rostrenen, j’ai appris que des militants bretons avaient publié dans le journal local, L’Écho de l’Armor et de l’Argoat, une « tribune libre » pour s’opposer à ma présence. La tribune était libre mais, moi, je ne l’étais pas de fouler le sol guingampais : pas question pour eux de me permettre de présenter librement les poèmes d’Armand Robin car, ce faisant, on m’offrait « une tribune » — et m’offrir une tribune, « si minime soit-elle », tombe sous le coup de la censure. Qu’il soit donc bien entendu que, poème ou pas, Robin ou pas, quel que soit le sujet, je suis interdite de parole sur le sol breton.

C’est bien ce que j’ai constaté depuis la parution du Monde comme si, en 2002, mais là, pour la première fois, la chose était clairement dite, et par des élus, exerçant des fonctions officielles.

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LE NOUVEAU PILORI

Tel est donc le communiqué publié par L’Écho de l’Armor et de l’Argoat, journal qui s’est ainsi associé à cette dénonciation publique : en quoi peuvent bien consister les « outrances, raccourcis et amalgames » rendant ma « présence inopportune » ? Aucune explication, bien sûr : les accusations sont les mêmes depuis plus de dix ans — il ne s’agit pas de répondre à des arguments mais d’interdire une parole non autorisée, de museler et de faire régner le silence par la terreur.

Il ne suffit pas d’avoir publié 18 volumes de Luzel, auteur trégorrois, et publié les grandes collectes de contes des principales régions de France pour éviter d’être dénoncé publiquement comme « caution de tous les adversaires des cultures régionales ». Non, pour avoir le droit de lire librement des poèmes à Guingamp, cinq prérequis s’imposent : aimer les cercles celtiques, les bagadou, les écoles bilingues, la signalétique bilingue et l’Office de la langue bretonne. À en juger par les activités du Centre culturel breton, il est apparemment nécessaire aussi d’aimer le kouign-amann, le triskell et le gwenn-ha-du.

Les auteurs de cette tribune sont Yannick Kerlogot, jadis élu sur une liste EELV (associée aux autonomistes de l’UDB) et ensuite élu conseiller départemental sur une liste de droite, Guy Kerhervé, président du Centre culturel breton de Guingamp, élu municipal, et une personne qui fait du théâtre à Callac (peu après la parution de ma traduction du théâtre de Synge, elle avait donné des représentations du Baladin du monde occidental — qui avait valu à Synge, lui aussi, d’affronter la haine des nationalistes, formulée en termes d’ailleurs assez semblables à ceux qu’elle signe. Face à la meute, Synge avait eu cette réplique sobre : « I don’t give a damn »).

N’ayant jamais eu affaire à aucun de ces militants, pas plus qu’avec le Centre culturel breton de Guingamp dont j’ignorais à peu près tout (sinon qu’il avait invité l’indépendantiste Mervin qui pense que la Résistance a fait plus de tort à la Bretagne que les nazis), j’avais quelque peine à saisir ce qui motivait ce déchaînement d’agressivité. Tout s’est éclairé lorsque les responsables de GwinZegal m’ont appris que des tags venaient d’être apposés devant les portes du théâtre, dans la cour qui sépare le théâtre des locaux du Centre culturel breton.

Ces tags délivraient tous le même message :

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Tag Monjarret

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Ce qui signifie, avec hermine ducale en prime :

PLACE POLIG MONJARRET

Ce message, sans doute énigmatique pour qui est étranger au monde du nationalisme breton, est simple à comprendre pour qui a suivi les combats de la Bretagne militante en vue de réhabiliter les nationalistes collaborateurs des nazis. Ces gens me reprochent de voir des nazis partout : pourquoi viennent-ils peindre devant moi le nom d’un militant qui a suivi les nazis jusque dans leur fuite ?

L’affaire Monjarret qui avait un temps occupé Guingamp était pourtant classée : le 8 juillet 2014, le conseil municipal de Guingamp s’était prononcé contre l’attribution du nom de Paul (dit Polig) Monjarret à une nouvelle rue. Décision louable, faisant suite aux protestations de nombreuses associations, notamment de la LP et de l’ANACR, qui avaient rencontré le maire à ce propos, mais je n’étais, quant à moi, pas directement associée à cet épisode.

Voilà plusieurs années, lorsqu’une municipalité EELV avait voulu donner le nom à un collège du Morbihan, j’avais rédigé une étude sur le cas Monjarret (et ce, à le demande de nombreuses associations, dont la protestation avait d’ailleurs été entendue). Cette étude peut être lue en ligne. Elle est accablante pour Monjarret mais a été complétée et confirmée depuis par d’autres recherches, plus accablantes encore. Ainsi, la thèse de Sébastien Carney publiée aux Presses universitaires de Rennes établit-elle que Monjarret a vécu deux mois avec les SS du Bezen Perrot en fuite en Allemagne « après avoir arrangé son arrestation avec le SD de Saint-Brieuc pour échapper à la Résistance. » (Breiz Atao, p. 531). Je précise que Monjarret, qui retrouvait au Bezen ses amis Guiomar de Guingamp et son beau-frère, tous sous uniforme SS, ne s’est jamais repenti de ses activités collaborationnistes : on le retrouve, bien après-guerre, au MOB de Fouéré défendant l’existence d’une « race bretonne » et assurant que nul enfant né sur le sol breton ne peut se dire breton s’il n’est pas de sang breton. Tout un programme…

Attribuer le nom de Monjarret à une rue de Guingamp était faire offense à la Résistance, je ne pouvais qu’approuver anciens résistants et les citoyens qui avaient eu le courage de protester, mais j’avais juste, à l’époque, souligné le rôle de la presse locale : en effet, la parole était systématiquement donnée aux autonomistes qui entendaient imposer le nom de Monjarret. En tête de ces militants, Yannick Kerlogot et Guy Kerhervé, président du Centre culturel breton.

Je les retrouvais donc en tête de cette action punitive.

Il s’agissait pas seulement de m’interdire de parole mais de le faire au nom de Monjarret.

J’allais en avoir l’illustration dans les minutes qui suivaient.

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ILS SONT TOUS MONJARRET

Au moment où, sans tenir compte des menaces, nous commençons notre rencontre au sujet d’Armand Robin, voilà qu’un groupe de militants se lève et que l’un d’entre eux, qui, par la suite, devait se présenter comme un élu (donc mandaté pour ce faire), demande à dire un petit mot, juste un petit mot, et commence à parler de plus en plus fort, rendant impossible toute parole, à supposer que j’aie été en mesure de forcer ma voix — ce que, de toute façon, je n’avais pas l’intention de faire.

Commencent les habituelles invectives.

Au nombre des militants, Kerlogot, représentant donc le conseil général, et des porteurs de panneaux affichant leur défense de Monjarret.

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Panneau Monjarret

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Il n’est pas inutile de regarder ce panneau, car l’information essentielle est celle qui est destinée à rester inaperçue : « I AM POLIG » est décliné dans toutes les langues (l’anglais servant de base) mais le français ne figure qu’en marge et en petits caractères, tous les idiomes étant naturellement préférables à l’odieuse langue française.

On s’étonnera peut-être de voir associer Charlie Hebdo et Monjarret mais (bien que le raisonnement soit un peu difficile à suivre pour le béotien), étant entendu pour le militant breton qu’islamiste et jacobin s’équivalent, la défense du pauvre Polig par moi persécuté peut sans problème équivaloir à la défense des journalistes assassinés. J’ai à ce propos une citation de George Orwell que j’aimerais bien retrouver pour la livrer telle quelle sans risque d’erreur.

Ayant pris la parole, les militants se relaient, multiplient les attaques, évoquent, bien sûr, le Front national à mon propos et refusent de céder aux injonctions des spectateurs qui s’indignent car ils ne comprennent pas ce que veulent ces gens qui ont eu tout le temps de s’exprimer. Des dames se lèvent, protestent qu’elles sont venues de loin, que c’est la poésie qui les intéresse et pas ces inepties : puisqu’ils veulent faire un débat, qu’ils aillent le faire où ils veulent ; tout ça n’a rien à voir avec le sujet.

Pris à partie par le public, les intrus quittent la salle.

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RÉSISTANCE

Le moins qu’on puisse dire est que pendant cette demi-heure, je n’ai pas eu à me fatiguer la voix.

Enfin, la possibilité de parler d’Armand Robin nous étant accordée, nous avons l’impression de plonger dans un bain frais après toute cette boue ; quant au diaporama dont j’aurais tant voulu accélérer le rythme, il apparaît tel quel comme un miracle car la lenteur des images montrant les manuscrits et les photographies a un effet merveilleusement reposant.

Et moi qui ne voyais pas comment, après l’extraordinaire débat sur la réduction de la biodiversité, présenter cette minuscule expérience poétique hors norme, soudain, je me rends compte que tout le monde a compris que, là aussi, loin des lobbies littéraires ou identitaires, il y a des expériences de poésie fragile, et qu’il faut à toute force préserver.

Le poème de Pasternak lu en russe, puis dans la traduction de Robin, tout le monde dans la salle comprend que ce n’est pas seulement une traduction (ou ce qu’il appelait une non-traduction) mais une forme de résistance universelle.

Et c’est la formule employée par l’un des auditeurs en conclusion.

Difficile de faire plus bel hommage à Robin.

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ABSENCE

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Gwinzegal les artistes

Je note que le journaliste d’Ouest-France a parfaitement compris la leçon.

Simple et discret, un effacement parfait.

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QUESTIONS

Il serait intéressant de savoir si la municipalité de Guingamp, qui s’est démocratiquement prononcée contre l’attribution du nom de Monjarret, tolère que l’espace public soit ainsi dégradé pour imposer le nom d’un nationaliste collaborateur des nazis.

Dans la mesure où c’est à titre officiel que le président du Centre culturel breton et le président de Kendalc’h 22 ont publié ce texte, visant à perturber une conférence, tenue dans un lieu public, par une association subventionnée par la municipalité, le département et le conseil régional, il serait intéressant de savoir si les tutelles et les membres de Kendalc’h cautionnent ces prises de position.

Enfin, le conseil départemental, représenté par Kerlogot, se trouve être partie prenante puisque c’est en son nom que cet élu a produit ces attaques et accompagné les militants portant au cou des panneaux proclamant « I am Monjarret ».

En interdisant le déroulement normal d’une conférence sur un auteur breton par un auteur breton au nom de la culture bretonne, ces militants ont montré qu’ils entendent réduire la culture bretonne à la culture Monjarret. Et qu’ils entendent réduire au silence toute voix qui ose s’élever.

Petite note valant réponse : ni le maire ni le conseil départemental n’ont entendu répondre au courrier qui leur a été adressé à ce sujet. 

La culture Monjarret est, de fait, la culture que la municipalité, le conseil départemental et le conseil régional entendent subventionner. 

Il n’est pas inutile que la chose soit dite. 

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DEUXIÈME ÉPISODE

 

 

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Bretagne-Ile-de-France, juin 2016

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J’ai déjà raconté ici comment, invitée à présenter les photographies d’Armand Robin à Guingamp, j’ai découvert que les militants bretons s’opposaient à ce que me soit « offert une tribune, si minime soit-elle » et que j’étais donc interdite de parole en Bretagne. De fait, s’étant présentés en commando, ils avaient empêché la conférence jusqu’à ce que les spectateurs les chassent.

Cet épisode était intéressant pour trois raisons :

— Tout d’abord, la censure qui s’était jusqu’alors exercée tacitement sur toutes mes activités en Bretagne (y compris la poésie, les éditions de contes et autres travaux que l’on aurait pu croire inoffensifs pour la doxa nationaliste) était désormais non seulement pratiquée au grand jour mais donnée pour un devoir. Nul ne doit désormais être exposé au risque de m’entendre, et ce, quel que soit le sujet.

Le motif de la censure était, pour la première fois aussi, exposé clairement : je suis supposée présenter une « image déformée de la culture bretonne », ces militants, eux, présentant l’image non déformée, seule légitime donc, de la culture bretonne. Ils en ont donné les composantes, à savoir « les bagadou, les cercles celtiques, la signalétique bilingue et l’Office de la langue bretonne ». L’union du biniou et de l’orthographe surunifiée, c’est, de fait, le triomphe de ce que les nationalistes ont mis en place. Et c’est ce qui est officiellement subventionné à présent. Il s’agit bel et bien de la culture officielle de la future nation bretonne. Cette virulence de meute sûre d’elle-même s’explique par la certitude d’obéir aux injonctions du pouvoir en place.

— Deuxième constatation : il était apparu que j’étais interdite de parole au nom de Monjarret, autrement dit de l’héritage assumé de la collaboration du mouvement nationaliste breton avec les nazis.

En effet, ces militants bretons avaient commencé par tagger devant le théâtre, comme par une mesure prophylactique, de vastes inscriptions à la gloire de Paul, dit Polig, Monjarret ; certains d’entre eux se promenaient avec, pendues au cou, des pancartes proclamant I AM POLIG[1].

En 2014, lorsque le conseil municipal de Guingamp s’est opposé à l’attribution de son nom à une rue, des résistants se souvenaient encore du rôle joué par Monjarret qui distribuait L’Heure bretonne au son du biniou et, soutenu par l’occupant, faisait régner la terreur.

Pour en savoir plus long sur le personnage, pas besoin d’aller chercher bien loin. Son itinéraire est bien connu (même si, bien sûr, les nationalistes s’acharnent à le réhabiliter, et le cas Monjarret offre un exemple particulièrement probant de censure et de réécriture de l’histoire). Il a fait depuis longtemps l’objet d’une publication disponible en ligne.

On peut la lire ici en PDF

LE CAS MONJARRET

On trouvera aussi une brève synthèse de cet itinéraire pour ceux qui ne voudraient pas perdre trop de temps avec ce peu ragoûtant personnage. Ce qui est prodigieux est le dispositif mis en place par les autonomistes pour le réhabiliter, et l’insistance avec lequel ce joueur de biniou est devenu l’incarnation de la culture bretonne, la culture bretonne officielle,  et qu’il est interdit de ne pas aduler. De fait, les bagadou, les cercles celtiques, le breton surunifié et le panceltisme, tout est issu de Monjarret et des héritiers de Breiz Atao.

— Enfin, les organisateurs de ce commando n’étaient pas quelques allumés de Breiz Atao nostalgiques du fascisme et rêvant de reprendre du service pour le FLB : non, il s’agissait d’élus — l’un d’entre eux, Kerlogot, représentait même le conseil départemental et m’interdisait de parole au nom de Kendalc’h 22 (association dite « culturelle ») ; l’autre, Kerhervé, en tête du commando, et signataire de la tribune dénonçant ma « présence inopportune », s’est présenté, lui aussi, en tant qu’élu et président du Centre culturel breton de Guingamp. Ils dirigent donc des associations subventionnées sur fonds publics. Et ce sont eux qui fabriquent la culture bretonne. Une certaine culture bretonne.

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Or, et c’est où l’affaire devient vraiment instructive, ce n’était là que le premier épisode du feuilleton. Non seulement ni la municipalité de Guingamp ni le conseil départemental, interrogés à ce propos, n’ont osé répondre, mais Kerlogot (un sonneur écologiste passé à droite) a repris ses attaques lors du conseil municipal du 9 mai.

Et voici quel est le traitement de l’affaire dans la presse régionale, à savoir Ouest-France :

 

 Capture d’écran 2016-06-06 à 21.02.18

 

… etplus virulent comme de coutume, Le Télégramme :

 

Capture d’écran 2016-06-02 à 11.12.06

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Pour Ouest-France, comme on le voit, le fait de m’inviter à parler de poésie est de nature à « décupler les rancœurs » guingampaises ; pour Le Télégramme, le maire est doublement coupable : sa « volte-face ne passe pas » (comme s’il avait  sur un coup de tête décidé à lui seul de ne pas donner le nom de Monjarret à une rue) et, de plus, il ne mesure pas la responsabilité accablante qui pèse sur ses épaules du fait que GwinZegal m’a invitée.

Aucun des journalistes ne rappelle qui était Monjarret.

Aucun ne rappelle que le conseil municipal a refusé par 15 voix l’attribution de son nom à une rue.

Aucun ne s’interroge sur les raisons de ma présence. Aucun n’a même évoqué mon travail pour l’exposition ni mentionné le nom d’Armand Robin.

Aucun ne met en doute les accusations de Kerlogot  : il va de soi que je « salis » la culture bretonne. Korlogot le dit et c’est écrit dans le journal, donc, c’est vrai : ainsi se fabrique ce qu’Armand Robin appelait la « fausse parole ».

À en croire la presse, le maire a eu tort de censurer Monjarret mais de ne pas me censurer. Il est donc coupable, et Kerlogot qui, en courageux héros de la bretonnitude, a osé le mettre en demeure d’annuler le vote du conseil municipal, passe pour le défenseur de la paix : ce n’est pas lui et son commando qui sont venus perturber une conférence, c’est le maire qui, en ne m’interdisant pas de fouler le sol guingampais, a non seulement fait violence à ses concitoyens mais décuplé les « rancœurs »… Les rancœurs de qui, sinon d’un groupuscule militant qui, au nom d’un nazillon nationaliste, s’arroge le droit d’instrumentaliser la culture bretonne ?

On pourrait juger bouffon qu’un élu invite le maire à passer outre un vote, mais ce serait mal connaître la stratégie du mouvement breton, foncièrement antidémocratique : à force de crier, la propagande finit par produire un effet de sidération, et les faits passent à la trappe.

En effet, comme en 2014, plutôt que de rappeler le parcours de Monjarret, le maire se borne à évoquer le fait que son nom ne faisait pas consensus. Nul ne rappelle qu’un vote a eu lieu, et, en effet, le fait passe à la trappe.

Oser s’opposer à ces militants revient à sembler s’opposer à la Bretagne.

Ainsi s’instaure le règne de la terreur.

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Et nous ne sommes pas au bout de nos découvertes dans ce petit parcours du monde de la culture bretonne tel qu’il édicte désormais ses oukazes.

En effet, la ville de Guingamp abrite, outre le Centre culturel breton et la médiathèque dirigée par un fils et petit-fils de militants nationalistes bretons, la Fondation Fouéré.

Yann Fouéré était un vieil acolyte de Monjarret, spécialiste, comme lui, du double jeu, incarnant l’héritage jésuitique de Breiz Atao, le catholicisme irriguant depuis la chouannerie les basses eaux du nationalisme breton.

Fouéré figure sous le numéro SR 715 sur la liste des agents de la Gestapo en Bretagne, ce que j’avais pu constater en travaillant à la réédition des Archives secrètes de Bretagne d’Henri Fréville, lequel savait (aussi bien que Monjarret) à quoi s’en tenir au sujet de Fouéré.

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Fouéré agent de la Gestapo

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C’est donc en pleine connaissance de cause qu’en 1956 Monjarret est devenu le bras droit de Fouéré à la tête du MOB, parti nationaliste breton qui devait poursuivre le combat de Breiz Atao après-guerre et fournir des militants au FLB, dont Fouéré lui-même, condamné pour attentats.

Fouéré bénéficie à présent d’une fondation où les nationalistes peuvent puiser matériel de propagande et liens utiles. Une fondation, d’après l’article 18 de la loi du 23 juillet 1987, a pour but  «  la réalisation d’une œuvre d’intérêt général et à but non lucratif ». Grâce à Fouéré et à la filière de faux passeports qu’il avait mise sur pied, les SS du Bezen Perrot ont pu trouver refuge en Irlande et reprendre le combat contre la France républicaine : lui rendre hommage sous forme de fondation témoigne d’une conception de l’intérêt général qu’il serait intéressant d’expliciter.

Quoi qu’il en soit, nous devons à la responsable de la Fondation Fouéré un spécimen de prose nationaliste qui parachève le portrait du mouvement breton par lui-même :

Huonic Attention danger

Appel à censure et à délation, insultes (« sot da stagañ », en breton surunifié, transposition directe du français, signifie « folle à lier »), falsification des faits (car la conférence a eu lieu une fois les intrus partis), et soutien apporté à la plagiaire — je pense que nous avons là un bon portrait des « humanistes démocrates bretons » (pardon : Bretons, avec majuscule, même à l’adjectif, nous sommes dans le règne du Culte). Un Culte assez inculte, à en juger par le style et l’orthographe, mais la Culture bretonne qui a pignon sur rue, et qui interdit toute parole libre, c’est ça.

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TROISIÈME ÉPISODE

 

 

 Le Télégrammme se dispense de respecter le droit de réponse. Au moins est-il utile de montrer ce contrôle de la presse régionale.

Mais il y a mieux.

Je m’étais contentée de lire la page consacrée à l’intervention de Kerlogot — page déjà remarquable par sa prolixité en regard de la relative neutralité d’Ouest-France. Or, feuilletant le journal pour trouver l’adresse de la rédaction, j’ai découvert que cet article n’était, en fait, que la seconde page d’un dossier Monjarret et que ce dossier n’était lui-même que la suite d’un article promotionnel pour le Festival interceltique fondé par Monjarret.

La chose se présente comme un drame en trois actes :

  1. Page 9 : euphorie après la détresse.

         INTERCELTIQUE. UNE AFFLUENCE CONFIRMÉE

Interceltique affluence confirmée

Comme le laisse entendre l’article, la Bretagne a frôlé une tragédie mais peut enfin respirer : le Festival interceltique a bien compté 750 000 visiteurs. Il s’était trouvé de mauvais esprits pour mettre en doute la véracité des chiffres fournis par les organisateurs.

Désormais le comptage se fait scientifiquement, par « Flux vision », en exploitant les données des téléphones portables. Les festivaliers sont repérés, ciblés, enregistrés. Et c’est le Comité départemental du tourisme du Morbihan qui se charge de l’enquête. Sur fonds publics donc, et au service du FIL : « À nous maintenant de dynamiser ces chiffres. On va pouvoir optimiser nos investissements et adapter notre communication », se réjouit le président du Festival interceltique.

Big Brother e Breizh ? Perspective effrayante ?

Non, « à J-87 du FIL 2016 » il convient de se réjouir.

La propagande pour le Festival interceltique commence donc dans Le Télégramme trois mois avant l’événement.

En prime, le journal vous offre une vidéo à voir sur son site.

Sur la même page, et toujours dans le registre euphorique du Breizh Business, nous apprenons que la ville de Guingamp a vendu ses plaques de rues car elles seront désormais toutes bilingues breton-français. La plaque qui a été vendue le plus cher est la plaque de la rue Traouzac’h. La ville de Guingamp a donc payé pour traduire Traouzac’h en Traouzac’h, encore un bienfait de l’Office de la langue bretonne.

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  1. Page 10, sur le mode tragique, imploration :

AU NOM DE POLIG MONJARRET

Au nom de Polig Monjarret

« En décembre 2012, le conseil municipal avait voté, à l’unanimité, l’attribution d’une rue au nom de Polig Monjarret. Elle devait traverser le futur lotissement de Gourland (ci-dessus en construction). Or, sous la mandature de Philippe Le Goff, en juillet 2014, le conseil était revenu sur cette décision. Une volte-face qui ne passe pas aux yeux de certains défenseurs de cet acteur incontournable de la culture bretonne mais dont le rôle pendant l’Occupation fait polémique. Hier, lors du conseil municipal, Yannick Kerlogot a tenté de faire revenir le maire sur sa décision. »

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III. Page 11 : l’accusation tombe

MONJARRET : LA VOLTE-FACE DU MAIRE NE PASSE PAS

Capture d’écran 2016-06-02 à 11.12.06

Suit donc, sur presque une pleine page, l’invraisemblable intervention de l’élu de droite mettant le maire en demeure de rendre nul et non avenu le vote du conseil municipal et l’accusant d’avoir laissé « programmer des conférenciers comme Françoise Morvan qui salissent et dénigrent la culture bretonne, au risque de provoquer des rancœurs au sein de la population ».

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Difficile de trouver meilleure illustration de la manière dont la censure s’exerce en Bretagne : à l’origine, nous avons une rencontre autour de la poésie d’Armand Robin ; à l’arrivée, nous trouvons une apologie de Monjarret.

Comment la conversion s’est-elle opérée ?

Tout banalement, comme de coutume, par le silence. Rappelons-le tout de même au passage, Armand Robin est l’un des plus grands poètes bretons. Ouest-France, publiant mon droit de réponse, le change en peintre, unique allusion au travail d’une année, présenté pourtant dans un lieu public (qui ne risque pas de renouveler ce genre d’activité antinationale). Exit Robin.

Et ensuite par la vocifération, à savoir par la voix des militants, les tags, les panneaux, le conseil municipal, le lotissement de Gourland, et Le Télégramme parachevant le tour de passe-passe. Surgit Monjarret.

La démonstration en est faite : comme l’écrit la journaliste, Monjarret est un « acteur incontournable de la culture bretonne ». Impossible de le contourner : il est là, il faut buter dedans, le voir, le subir, le louer, comme Staline en son temps, lui faire ses dévotions, lui consacrer des places, des rues, des statues.

Vous pensiez que dire la vérité sur ses accointances avec les nazis suffirait pour en finir avec le culte de Monjarret ? Tout au contraire ! Dire la vérité sur Monjarret, c’est « salir la culture bretonne », et c’est vous-même, jugé salissant, qui serez épuré, muselé, interdit de séjour et de parole. Ayant déchaîné, sans même avoir pensé à évoquer son nom, les chœurs des tenants du culte de Monjarret.

Vous pensiez parler de Robin ? Vous parlerez de Monjarret !

La culture bretonne, je veux dire la culture officielle, subventionnée, c’est ça.

En d’autres temps, le rédacteur en chef du Télégramme, Kerdaniel, n’hésitait pas à consacrer deux pleines pages à un reportage sur Armand Robin — remarquable reportage qui donne à mesurer ce qu’est devenu ce journal. J’imagine ce qu’il éprouverait à le lire et voir la poésie de Robin interdite au bénéfice de Monjarret. Et du Breizh business dont il n’aurait jamais, lui, esprit libre et fin lettré, pu concevoir l’horreur.

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QUATRIÈME ÉPISODE

 

Un lecteur m’adresse une copie d’un article qui vient à point clore le petit feuilleton que j’ai intitulé Parole interdite : en effet, les militants qui entendent interdire que l’on m’accorde le droit de m’exprimer sur le sol breton, quel qu’en soit le sujet, parlent au nom de la Culture bretonne qu’ils estiment incarner (je mets une intentionnellement une majuscule au mot Culture ; je pourrais aussi, comme eux, en mettre à « bretonne », mais inutile d’outrager l’orthographe). De fait, il s’agit de la Culture bretonne officielle, la vraie Culture bretonne, la Culture bretonne officiellement promue sous la forme d’un Centre culturel breton, qui a pignon sur rue et même vaste enseigne dominant le site de la mairie de Guingamp.

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Lorsque je suis arrivée à Guingamp pour l’inauguration de l’exposition à la médiathèque (elle-même placée sous la direction d’un fils et petit-fils de militant nationaliste breton, et l’accueil fait à l’exposition a été conforme à ce qu’il fallait en attendre), deux ou trois personnes qui se rendaient au théâtre étaient là, le nez levé, s’étonnant du spectacle qu’offre cette façade. Pour ma part, je me souvenais d’un Centre culturel breton Roparz Hemon qui avait été débaptisé, à la grande fureur des militants nationalistes niant obstinément la gravité des textes antisémites de Roparz Hemon et sa fuite avec les SS du Bezen Perrot.

Il me semblait que cette culture s’était discréditée elle-même et n’avait plus sa place dans une ville où la gauche l’avait emporté. Or, tout au contraire, ce que je découvrais, c’était un vaste bâtiment arborant un drapeau national breton, dit « gwenn-ha-du », et une fresque de style néoceltique au sens pour le moins hermétique mais dont le message essentiel était assez clair : nous autres Celtes ne sommes pas français et n’avons donc, fût-ce sur le sol de la mairie de Guingamp, aucun autre drapeau à faire flotter que la bannière de notre ethnie.

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Par la suite, j’ai pu mieux décrypter la fresque car, avouant que « pour le non initié, il n’est pas aisé de comprendre la signification des dessins, ni leur origine », son auteur a pris la peine de s’expliquer longuement  : le nom du kreizenn, dit-il (bien que le nom kreizenn soit normalement féminin, mais nous ne sommes plus à ça près) est écrit en onciale, c’est-à-dire en caractères non pas bretons mais irlandais ; de part et d’autre, se voient deux dragons rouges, considérés comme symboles de l’évêché du Trégor (pour cette raison que « Trégor » pourrait, selon l’une de ces étymologies fantasmatiques si chères à la celtomanie, venir de « dragon ») ; à gauche, se voit le chaudron, motif celtique essentiel, frappé d’un(e) triskell et portant un arbre de vie, autre symbole celtique irlandais. Bref, un symbole celtique, portant un symbole celtique, portant lui-même un autre symbole celtique, le tout signifiant que la Bretagne est celtique, ou plutôt que du chaudron de la celtitude sortira la Bretagne revivifiée, nettoyée, fidèle à ses gènes, plus française, plus bretonne non plus, mais celte. Si l’on remplaçait les symboles celtiques par des symboles aryens, on aurait une exhibition qui ferait peur.

Cette fresque et ce drapeau sont un condensé de la culture qui entend s’imposer, non pas seulement comme culture officielle (puisqu’elle l’est déjà) mais comme seule autorisée à occuper tout le terrain, et je n’ignore pas qu’en s’opposant à ma présence, c’était aussi à la présence de l’association GwinZegal que les militants bretons entendaient s’opposer. Il ne s’agissait là que d’un épisode de plus dans une guerre menée contre une culture libre, je veux dire étrangère à tout enrôlement identitaire. Et je ne voudrais pas omettre de signaler  que cette action s’inscrit dans un contexte plus large qui a vu, au même moment, la mise à mort du centre d’art contemporain le Quartier à Quimper, le maire (de droite) favorisant l’identitaire breton en ses pires productions. Poujadisme et régionalisme ont toujours fait bon ménage.

Or, c’est bien le président du Centre culturel breton, un certain Kerhervé, qui est intervenu ès-qualités pour faire savoir par voie de presse qu’il interdisait qu’il me soit « offert une tribune si minime soit-elle ». C’est lui aussi qui, à la tête d’un commando, a tenté d’empêcher que la conférence sur Armand Robin puisse avoir lieu et soit remplacée par un éloge de Polig Monjarret. Il était soutenu par un nommé Kerlogot, représentant le conseil départemental, et tout à la fois la fédération Kendalc’h qui regroupe les cercles celtiques. Nous avions donc bien là les représentants de la Culture bretonne officielle.

Nul ne les obligeait à mener combat au nom d’un collaborateur des nazis jamais repenti : Roparz Hemon s’était enfui avec les SS du Bezen Perrot mais il n’avait tout de même pas organisé sa fuite avec le SD ; il avait publié des textes antisémites mais il ne s’était pas battu en tête des Bagadoù Stourm ; il avait écrit, bien longtemps après, que sous l’Occupation, la Bretagne avait connu une période de liberté, mais il n’avait pas défendu jusqu’au bout, comme Monjarret, l’existence d’une « race bretonne » ; enfin, il n’avait pas milité au MOB de Fouéré, autre fasciste non repenti, lui aussi partisan d’une Europe des ethnies. Voilà quelques années, le Centre culturel Roparz Hemon de Guingamp était débaptisé, comme le collège Diwan. Exit Roparz Hemon, surgit Polig Monjarret.

Hemon a imposé sur ordre des Allemands l’orthographe surunifiée, Monjarret a imposé par le biniou le culte de l’interceltisme. Leurs combats étaient complémentaires : pour l’un, il s’agissait de faire d’une « langue abâtardie » une langue celtique épurée ; pour l’autre, il s’agissait de faire d’une « musique abâtardie » une musique celtique épurée ; et, pour les deux, de mettre cette reconquête au service de la nation bretonne destinée à prendre sa place dans le concert des nations celtiques. L’Europe des races où le panceltisme rejoignait la pangermanisme est devenue cette Europe des ethnies promue par le « zh » et et le « bagad » que des militants mettent en œuvre comme culture officielle.

Ce sont des militants de gauche (ou qui, comme Kerlogot, peuvent passer de la gauche à la droite) aussi bien que des militants d’extrême droite ou d’extrême gauche qui promeuvent cette idéologie : en effet, l’UDB avait réussi à imposer le nom de Monjarret au conseil municipal jusqu’à ce que des protestations se fassent jour. Et voici l’ancien terroriste Gaël Roblin, fondateur du parti indépendantiste Breizhistance (0,64% de voix aux élections régionales de 2015) qui entre dans l’équipe du Centre culturel breton. Tel est l’article d’Ouest-France que m’a fait parvenir un lecteur trégorrois.

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Ce lecteur précise que, peu auparavant, ce même Gaël Roblin s’était signalé par l’invitation au Dibar de Plougonver d’un terroriste d’Action directe, Jean-Marc Rouillan, sous le coup d’une procédure pour avoir trouvé « courageux » les terroristes islamistes auteurs des meurtres du Bataclan (comme le rapporte le site nationaliste Breizh infos).

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Gauche autonomiste, extrême-gauche indépendantiste, unies pour des actions communes…

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Une certaine porosité se voit, en effet, dans les actions menées pour défendre la Culture bretonne et, pour s’en tenir à l’exemple qui nous a valu de découvrir le Centre culturel breton, la promotion de Monjarret fédère, comme on a pu le remarquer, gauche, droite, extrême gauche et extrême droite sur une même base idéologique : nous sommes Celtes et partisans d’une Europe des ethnies, l’« Europe aux cent drapeaux » de Fouéré (comme de Monjarret). C’est cette culture qui est subventionnée sur fonds publics. Et qui, bien sûr, se présente sous un jour tout à fait apolitique, comme le rappelle un article d’Ouest-France dressant le panorama des activités du Centre culturel breton : d’abord, bien sûr, enseignement du breton, et enseignement de l’histoire bretonne (pas n’importe quelle langue et pas n’importe quelle histoire), puis enseignement du dessin celtique, du kan ha diskan, de la danse bretonne, stages de crêpes, stages de kig-ha-farz, stages de découverte (en breton) du camélia et du rhododendron, participation à la redadeg (course visant à rapporter de l’argent à Diwan) et découverte de la Vallée des saints. Le tout accompagné de conférences sur des sujets choisis… La Fondation Fouéré a, par exemple, invité l’indépendantiste Y. Mervin à faire une conférence sur son dernier livre au Centre culturel breton. Mervin trouve que la Résistance a fait plus de mal à la Bretagne que les nazis : bel exemple d’histoire à promouvoir en même temps que Monjarret.

Un Guingampais soucieux d’apprendre à faire le kig-ha-farz (pot-au-feu léonard) peut ainsi se trouver amené à découvrir tout un ensemble de productions qui l’amèneront à s’enrôler dans un combat nationaliste présenté sous le jour aimable d’un combat culturel.

Telle est la culture à laquelle il convient de faire allégeance pour avoir le droit de s’exprimer.

La conférence sur Armand Robin en a donné une illustration qu’il aurait été dommage de ne pas développer jusqu’au bout.

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19-20-21 août 2016

Reçu d’un lecteur pour montrer l’instrumentalisation des combats écologistes par les nationalistes : au Dibar de Plougonver, qui invitait Jean-Marc Rouillan… la lutte contre les projets miniers permet de tout soumettre à la « cause bretonne ».

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Enfin, Jean-Marc Rouillan ayant été condamné à huit mois de prison, les commentaires de  ses défenseurs du collectif de Guingamp peuvent être lus en ligne.

Ainsi le nationalisme breton s’exprime-t-il.

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CINQUIÈME ÉPISODE

 

Pour parachever cette démonstration, voici l’annonce d’un hommage à Yann Fouéré, le 15 octobre 2016, au Centre culturel breton de Guingamp : avec cet agent de la Gestapo, nous passons de l’extrême gauche à l’extrême droite, selon la vieille stratégie du mouvement breton —  « ni rouge ni blanc, bretons seulement » — une stratégie un peu abrupte en l’occurrence mais nul ne s’en étonnera pour autant.

La commémoration commence par une messe, quoi de plus normal, se poursuit par un « Bro gozh » chanté en chœur au cimetière et par une opération promotion du Cercle Pierre Landais montrant que l’autonomisme, lui-même dissimulé sous un régionalisme bon teint, n’est qu’un habillage de l’indépendantisme prôné par le Cercle Pierre Landais d’Yves Mervin, en lien avec l’Institut de Locarn.

Tout à fait cohérent avec l’idéologie de Fouéré, cet « ingénieur dans le domaine de la défense » s’est fait historien pour démontrer que la Résistance a fait plus de tort à la Bretagne que les nazis. Il donnera donc une conférence qui n’a rien pour surprendre dans ce contexte :  Fouéré n’a-t-il pas lui-même prononcé l’éloge de Célestin Lainé, fondateur du Bezen Perrot, unité de Waffen SS enrôlés pour combattre la Résistance et plus généralement  la France, ennemie de race ? « La Formation Perrot qu’il recruta et mit sur pied, c’était toujours l’armée bretonne qu’il s’agissait de lever, de préparer, d’entraîner et de mener au combat », écrivait Fouéré dans son journal L’Avenir de la Bretagne en 1984  encore pour rendre hommage à  Lainé, ce « missionnaire doublé d’un visionnaire ». Car il s’agissait bien pour Fouéré, comme pour Lainé, de combattre la France républicaine par tous les moyens possibles, comme Fouéré l’a bien montré, en organisant la filière de faux passeports destinée à permettre aux tortionnaires du Bezen Perrot de le rejoindre en Irlande, et, par la suite, en prenant la tête du FLB.

Fascisme et terrorisme : c’est à quoi mène la culture  Monjarret.

Faut-il rappeler que Monjarret fut un acolyte de Fouéré à la direction du MOB, parti nationaliste par lui fondé après-guerre ?

Et qu’il appelait lui aussi au terrorisme comme à la défense de la « race bretonne » ?

Oui, mieux vaut être clair : il s’agit de la culture bretonne subventionnée sur fonds publics.

Le Centre culturel breton s’oppose à ma présence au nom de Monjarret : belle occasion de montrer au nom de quoi s’exerce la censure.

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SIXIÈME ÉPISODE

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Aurais-je pu rêver plus belle illustration du « monde comme si » ? En tête des fanatiques défenseurs de Monjarret se trouvait un nommé Kerlogot, passé des écologistes à la droite dure, et qui emmenait le commando chargé d’empêcher la soirée de poésie de GwinZegal avec panneaux « Me zo Polig », tags et bataclan nationaliste à l’appui.

Un courrier recommandé a été adressé au président du conseil départemental que Kerlogot assurait représenter : non seulement le conseil départemental, dûment averti, n’a pas répondu mais Kerlogot se voit récompensé par une « délégation sur mesure » : il aura la charge de la « délégation aux langues bretonne et gallèse » tout nouvellement créée par  lui.

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Prime à la culture Monjarret, à la censure et à l’apologie  de la collaboration puisque les activités de Monjarret sont à présent bien connues, cette délégation permet de comprendre mieux que de longues démonstrations dans quel contexte s’inscrit l’enseignement du breton : sous couvert de défendre une langue, c’est un projet politique qui est imposé par des militants — et il est imposé sur fonds publics, avec l’appui des pouvoirs publics.

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Tout cela s’inscrit dans un contexte plus général : à Quimper, c’est le même poujadisme identitaire qui a provoqué la fermeture du centre d’art contemporain : ni la pétition dénonçant le retour de Quimper à son sommeil de « belle endormie » repliée sur son « ADB breton » ni la mobilisation citoyenne ni l’appui du ministère de la Culture n’y ont rien fait…

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Le maire de Quimper n’a-t-il que mépris pour la culture, comme l’écrit le journaliste indigné ? Allons donc, il entend au contraire servir la culture authentiquement bretonne.

Et, de même, « face à la désespérance sociale des Guingampais », Kerlogot entend « dézinguer » tout ce qui n’est pas la vraie culture bretonne, apte à remédier à la désespérance sociale grâce à ses vertus toniques.

Cette culture, du fait qu’il l’a lui-même définie dans le communiqué publié dans L’Echo de l’Armor et de l’Argoat pour interdire ma venue à Guingamp, il n’est pas difficile de savoir en quoi elle consiste : « bagadoù, cercles celtiques, écoles bilingues, signalétique, office de la langue bretonne ». Ajoutons hommages à Monjarret pour que le tableau soit complet.

Tel est le programme du personnage qui bénéficie d’une « délégation sur mesure » faite pour lui permettre de se consacrer « aux cultures bretonnes et gallèses ». On aimerait savoir en quoi consistent « les cultures bretonnes et gallèses » supposées être plurielles. Les cultures bretonnes qu’il a promues jusqu’à présent se limitent à une seule, la culture Monjarret.

Autrement dit, le kit nationaliste promu sur fonds publics.

Et visant à « dézinguer » tout ce qui ne lui est pas inféodé, comme il en fait la démonstration.

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Petite information complémentaire : Kerlogot vient à nouveau de retourner sa veste ! Élu écologiste, il était passé à droite, et le voilà qui soutient la candidature de Macron aux élections présidentielles.

Emmanuel Macron se trouve à l’origine de deux décisions qui mobilisent ses ex-amis écologistes  : c’est lui qui a autorisé une  filiale du groupe Roullier à détruire une dune de sable coquillier en baie de Lannion, ce qui a provoqué une résistance tenace, et qui a concédé à l’entreprise Variscan l’autorisation de faire des forages miniers, notamment en forêt de Coat-an-Noz — projets écologiquement désastreux. Mais qu’importe !  Il pourra mettre une signalétique en breton surunifié sur les vestiges des dunes et envoyer un bagad jouer du biniou pour l’ouverture des mines.

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EN DÉFICIT DEPUIS DES ANNÉES…

Reçu d’un lecteur, un article exposant sur le mode euphorique de rigueur dans la presse régionale dès lors qu’il s’agit du combat identitaire breton : on y apprend que le centre culturel breton de Guingamp était déficitaire depuis des années.

Mais qui comblait le déficit ? Et pour servir les intérêts de qui ?

Autre information intéressante : au terme d’années de militantisme effréné, le centre culturel breton a soudain connu une hausse phénoménale (peut-être suite à cet article et à une certaine prise de conscience face à l’action de commando de ses responsables) et les effectifs de l’association atteignent… 153 membres ! C’est un prodige : le président peut annoncer que 2017 sera l’année du non pas grand mais premier bond en avant…

Mieux encore : le centre rassemble peu de membres mais 24 associations ! Il serait intéressant de savoir quelles sont ces associations. Des membres de Kendalc’h ? Des cercles celtiques ? Des associations nationalistes ? On verrait comment des groupes de musiciens qui ne se doutent de rien sont enrôlés dans un combat politique dont ils ignorent tout.

Enfin, on apprend que,  grâce au militant nationaliste et ex-terroriste Roblin, un nouveau projet va voir le jour et permettre de payer sur fonds publics un directeur et deux animateurs pour distraire en breton les enfants des école bilingues des l’agglomération.

Ludique, très ludique…

Au premier rang sur la photo, est-ce bien lui ? Mais oui ! Kerlogot.

© Françoise Morvan

 

 

[1] Bien que ceci n’ait qu’un rapport indirect avec notre sujet, je voudrais quand même souligner au passage à quel point le nom de Polig est ridicule, sans même parler de l’effet qu’il produit associé au nom de Monjarret.

Les nationalistes bretons, pour marquer qu’ils entraient dans une sorte de famille, se sont donné de petits noms comme on en donnait aux enfants en France à l’époque : Paul donnait Popol, Émile Mimile, Albert Bébert et ainsi de suite. Le tag PLACE POLIG signifie donc PLACE POPOL.

Quant au panneau indiquant ME ’ZO POLIG, il est plus ridicule encore puisque en breton non surunifié le nom devrait arriver en tête. Tel quel, le panneau clame JE M’APPELLE POPOL. 

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