La freizh (suite et peut-être pas fin)

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Voilà quelque temps, rentrant paisiblement du Théâtre du Nord, je me trouve face à une affiche parmi tant d’autres, ni plus ni moins stupide peut-être, mais supposée donner par la fraise une image de l’identité bretonne fabriquée par le lobby patronal breton (Produit en Bretagne) à partir du kit nationaliste (la fraise devient la freizh comme la Bretagne devient Breizh, conformément à l’orthographe nationale du breton, fixée sur ordre des nazis en 1941). L’affiche a été détournée par des situationnistes, les Parisiens tournent le dos à cette freizh débile qui leur est imposée comme un espoir de plaisir labellisé pur breton : je prends une photo parce qu’au moins, ça soulage.

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Et j’écris un petit article à ce sujet dans les actualités de ce site.

Qui aurait pu croire que cet article serait lu par des milliers de lecteurs ? Des nationalistes furieux, qui me valent quelques flots d’invectives de plus, bien sûr, mais aussi des lecteurs qui me soutiennent et m’apportent des commentaires, des informations, des références intéressantes.

J’ai donné la parole aux uns (les partisans de la freizh), maintenant, je donne la parole aux autres. Il va de soi que, vu le contexte, je ne peux pas indiquer le nom des lecteurs qui me soutiennent (et je ne publie jamais aucun commentaire sans avoir demandé à son auteur s’il acceptait que son nom apparaisse).

Une observation pour commencer :

« Sur la « Freizh » et l’affiche, je me permets ce petit apport : les belles fraises sont disposées comme autant de bonnets rouges… » 

Eh oui ! C’est vrai. La freizh est un produit local comme la révolte des Bonnets rouges, le logo de Produit en Bretagne se lisant sous la freizh et le bonnet.

Amenée par mes lecteurs à poursuivre mon enquête, j’ai découvert que la publicité pour la freizh Savéol pouvait être encore plus explicite. D’abord, nous avons les Bretons typiques changés en freizh : le couple parfait, coiffe, chapeau à guides, et trogne rougeaude car rustique, et puis l’alcool, c’est bien connu, est de tradition dans cette région festive…

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Nos Bretons typiques sont si vrais qu’ils méritent de figurer sous le regard des photographes venus pour faire un reportage sur les autochtones. Pure vision du couple breton éternel, tel qu’en lui-même la freizh le change…

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Qui aurait pu imaginer pareille illustration du Monde comme si  ?

Les nationalistes fulminaient contre Bécassine, la Bretonne qui n’a pas de bouche : Produit en Bretagne fait mieux, pas de bouche et surtout rien pour voir et pour entendre. Les Bretons freizhifiés peuvent être dispensés de sentir les odeurs de lisier, c’est leur récompense, pas besoin de sentir.

Un autre message :

« Tout à fait d’accord avec vous. De plus, on ne répètera jamais assez que, comme une grande partie des productions de fruits et légumes Savéol, « Prince de Bretagne » et compagnie, la fraise « de Plougastel » pousse hors sol et est gorgée de pesticides, engrais, et autres délicieuses friandises chimiques, vraisemblablement siglées Monsanto ou équivalent multinational… 

Bonjour le terroir !! 

Bonne continuation, et bon courage. » 

Et, peu après l’avoir reçu, je découvre un appel au préfet à classer la commune de Plougastel en « site pollué ».

« Après avoir été introduit, au début des années 60 sur la commune de Plougastel-Daoulas, le film plastique à usage agricole, dit de paillage, présente aujourd’hui toutes les caractéristiques d’une pollution généralisée. C’est à des fins de productivité accrue de l’activité de maraîchage en pleine terre et d’amélioration des conditions de travail que son usage a explosé, couvrant jusqu’à 600 ha de terres agricoles rien que pour la culture de fraises... »

Le plastique ne se dégrade pas mais se délite, se mêle à la terre et à l’eau…

Une lectrice m’adresse des références montrant que Le canard enchaîné dénonce depuis longtemps mais en vain les ravages de l’agriculture industrielle en Bretagne.

« A propos de freizh et tomates Savéol, voici quelques « conflits de canard » instructifs relatifs à l’agriculture bretonne … « de terroir », bien sûr ! :

* 12 juin 2013 : sur l’utilisation d’insecticides non autorisés

https://app.box.com/s/60yd388clld9oskv5m86

* 8 avril 2015 : sur les subventions européennes à Savéol

https://app.box.com/s/uve96kmiy9rv17dn7wae2n6bdvds0224

* 18 juin 2013 : Résultat de cette agriculture intensive : les algues vertes

https://app.box.com/s/xi398y4e4qxitzjqdcos

* 18 mars 2015 : La Cooperl et « ses » bactéries :

https://app.box.com/s/ab6264u90ip39j5f3lda2mnk8ilpedm7

* 19 décembre 2012 : le faux lait frais de lactalis

https://app.box.com/s/mhnihovnd25jifu6isl3

Et j’en oublie certainement … Bref, voici comment transformer un « tas de caillou » (géologiquement parlant) en région n°1 de l’agroalimentaire … »

L’histoire aussi peut être enfreizhée : le dolmen Savéol a quelque chose de guerrier, le clan freizh s’unissant pour porter le glorieux chef à feuillette en casque gaulois. Ouvert en deux mais toujours fringant, sous la caution des hermines.

 

 

Un lecteur m’écrit, ayant bien compris le problème de fond :

« Bravo pour vos analyses et votre courage face à la bêtise et la brutalité des identitaires de « gauche » (??????) comme de droite ». 

La question est bien celle de la gauche avec kyrielle de points d’interrogation.

Et un autre, qui sait bien que la freizh n’est qu’un symptôme :

 « Attendez vous à entendre parler, chère Françoise Morvan, de « Breizh Creative » (sans accent sur le e, voyons !). C’est le futur site internet, annoncé pour la fin de l’année, de la création audiovisuelle bretonne. Après la « Breizh touch »… »

Il va de soi que la freizh s’inscrit dans une entreprise globale de mise en coupe réglée de la Bretagne, l’identitaire destiné à faire vendre étant le vecteur d’une américanisation à marche forcée.

Il me reste à apporter une nouvelle petite pierre à l’édifice, une expérience toute personnelle : faisant mes courses en urgence et cherchant un dessert qui me dispense d’effort culinaire, je tombe sur une pile rutilante de boîtes de fraises agréablement disposées pour que chacun semble y puiser comme à un bienfait allant de soi et requis pour la saison. Arrivée à domicile, je découvre que ma rutilante acquisition, c’est la freizh.

Ne reculant ni devant la palinodie ni devant la contradiction, je goûte la freizh, je sers la freizh, avec chantilly, sucre glace et citron. Non seulement elle a un goût médiocre mais elle est souvent creuse.

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