Marie de France à l’université

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Joyeuse rencontre autour des Lais de Marie de France : ce qui devait être une conférence à la Maison des sciences de l’homme de Rennes s’est changé en rencontre improvisée avec les étudiants de première année car, ayant omis de demander confirmation de la date de la conférence, j’avais prévu tout à fait autre chose. Mais c’était sans doute mieux : découvrant à 9 heures que je devais intervenir à 11 heures, j’ai oublié toute érudition et cela m’a permis d’être beaucoup plus ouverte aux interrogations des étudiants. Certains étaient déjà de vrais spécialistes, capables d’évoquer Wace et Geoffroy de Monmouth. Les autres, dans leur immense majorité, n’avaient aucune opinion et ne connaissaient rien à la littérature médiévale. Je pensais qu’ils avaient passé l’année à étudier les Lais mais non, le livre faisait partie d’un cursus intitulé Poésie et narration et qui rassemblait sous cet intitulé, aussi étrange que cela puisse paraître, Marie de France, La Fontaine, Hugo et Perros. La Fontaine aurait peut-être apprécié cette alliance de la carpe et du lapin mais là n’était pas la question. En fait, ce qui justifiait ma présence, c’est que Nathalie Rannou, qui avait pris ce cours en charge, avait été surprise de découvrir que la traduction des Lais proposée pour un cours sur Poésie et narration était la traduction universitaire du Livre de poche qui était assurément utile pour déchiffrer les Lais mais qui privait le texte de toute poésie.

Petit exemple qui m’a été demandé, le début du « Lai du rossignol » :

 

« Une aventure vus dirai

dunt li Bretun firent un lai

l’Aüstic a nun, ceo m’est vis

si l’apelent en lur païs

ceo est russignol en franceis

et nihtegale en dreit Engleis »

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Traduction de Laurence Harff-Lancner :

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« Je vais vous raconter une aventure

dont les Bretons ont tiré un lai

qu’ils nomment Le laüstic, je crois,

dans leur pays,

c’est-à-dire Le rossignol en français

et The nightingale en bon anglais. »

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C’est, selon la méthode française, de la prose mais présentée en allant à la ligne car le texte original est en vers.

Et voici ce que j’en avais tiré, selon ma méthode, consistant à garder du texte médiéval tout ce que je pouvais, pourvu que l’octosyllabe à rimes plates soit conservé, et le sens immédiatement accessible :

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« Une aventure vous dirai

Dont les Bretons firent un lai

Le “Laüstic”, ce m’est avis,

L’appellent-ils en leur pays,

Soit dit “Rossignol” en français

Et “Nightingale” en bon anglais. »

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Loin de moi l’idée de blâmer la traduction de Laurence Harff-Lancner, mais, en l’occurrence, il ne s’agissait pas de donner un cours d’initiation à la littérature médiévale. Les étudiants, amenés à découvrir les Lais tels que je les avais traduits avaient été soudain touchés par une sorte de grâce (qui est celle de Marie et qui peut toucher même des enfants très jeunes, comme l’a montré le film d’animation réalisé à partir du « Lai du bisclavret ») et l’idée leur était venue de m’inviter. Ce qui était extraordinaire était la manière dont les questions des étudiants, focalisées sur le problème de la traduction (je ne l’avais pas du tout cherché) touchaient juste.

Nous partions d’un texte du XIIe siècle porté par une forme musicale. Or, comment pouvait-on imaginer traduire le sens en laminant la forme qui était constitutive du sens ? L’étudiante candide qui m’a dit hésiter à poser cette « question bête » (c’est ainsi qu’elle l’a qualifiée elle-même) pouvait-elle imaginer qu’elle mettait au jour la question essentielle, à laquelle je me suis longtemps efforcée de répondre en traduisant — mais, comme André Markowicz, dans une espèce de vide sidéral, et la mesure de ce vide est d’ailleurs donnée par le fait que, depuis cinq ans, ce cours était donné sans susciter la moindre interrogation.

J’ai découvert que l’université de Rennes 2 avait consacré un cursus et même une soirée poétique à Marie de France qui, par ailleurs, a bénéficié d’une rue près de l’université. Il est, en effet, possible d’acheter un petit pavillon rue Marie de France, tout à côté de la rue de la Fée Viviane, à l’angle de la rue de Brocéliande, un peu plus bas que la rue de l’Enchanteur Merlin. C’est une sorte de lotissement qui est bordé, je l’ai découvert à cette occasion, d’une très longue rue Joseph Martray. Difficile de trouver mieux comme illustration du Monde comme si. Les militants bretons me reprochent de voir des nazis partout : avec Joseph Martray nous avons un bel exemple de collaborateur des nazis, qui a poursuivi jusqu’au bout, aux côtés de Yann Fouéré, son combat en faveur d’une Europe des ethnies. Je ne l’ai pas cherché mais, hélas, je suis bien obligée de le voir — et de voir que Martray, ainsi promu par une municipalité socialiste, fait bon ménage avec l’imaginaire arthurien, lequel plonge aussi dans les émanations méphitiques de la celtomanie. Marie de France mise au service de cette idéologie, eh oui, hélas encore… C’est justement pour m’opposer à cette exploitation de son œuvre que je l’ai traduite. On ne risque pas de m’inviter à faire part de mes travaux.

Il fallait du courage pour organiser cette rencontre à la Maison des sciences de l’homme, je ne m’en rendais pas vraiment compte. J’en suis d’autant plus reconnaissante à Nathalie Rannou, Jeanne Vauloup et Romain Courapied qu’en prévision de cette rencontre j’avais demandé à France culture la copie de l’émission consacrée aux Lais et aux Fables à la Comédie française et que je l’ai obtenue, avec l’autorisation de la diffuser sur ce site. Le problème est que le fichier est trop lourd, mais je cherche une solution.

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POST SCRIPTUM

Puisqu’elle a été mise en ligne, je ne saurais trop recommander la lecture hilarante de la communication arthurienne d’un érudit venu d’Oklahoma disserter à l’université de Rennes de ce que cet éminent médiéviste appelle un « objet », à savoir un tumulus. Le mot « hoge » employé par Marie est un mot d’origine normande. Problème : comment faire pour le celtiser ? La méthode est simple : compter les tumuli, les cairns et les allées couvertes de basse Bretagne. Conclusion : « La forte concentration de ces objets dans le monde celtique de l’ouest de la France invite à supposer que Marie a pu visiter cette région ». Le raisonnement est, évidemment, un peu difficile à suivre car le fait qu’il « survit en Côtes d’Armor seules environ 140 sites mégalithiques » (qui ne sont, à trois exceptions près, pas des tumuli) ne signifie pas que Marie ait fait le tour des sites mégalithiques pour écrire « Le lai d’Yonec »… Y compris parmi les celtomanes, qui pense encore que ces « objets » sont celtiques ? Mais, ça ne fait rien, exit la « hoge », surgit le Celte.

Le plus comique (pour ceux toutefois qui sont amateurs de comique universitaire) est que  « Le lai d’Yonec » est un lai situé : l’action se passe à Caerwent, Marie le précise dès le début et le redit à la fin ; pour mieux situer l’action dans le lieu et dans le temps, elle note que le seigneur se rend à Caerleon pour la saint Aaron — donc à neuf miles de là pour le 1er juillet (saint Aaron était honoré à Caerleon). Elle donne même le nom de la rivière de Caerwent… Difficile d’être plus clair : tout se passe au sud du pays de Galles et le terme « hoge »  a été choisi intentionnellement pour son côté mystérieux afin d’évoquer le royaume des morts. Le mot apparaît quatre fois dans le lai mais nulle part ailleurs dans toute l’œuvre de Marie (certains copistes l’ont transposé en « cave » ou « haie » parce qu’ils ne le comprenaient pas).

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Je note d’ailleurs que Laurence Harf-Lancner traduit le mot « hoge »par « colline », ce qui est une erreur car ce que Marie désigne, c’est une butte élevée, un tumulus, lieu mystérieux associé à la mort depuis la préhistoire. Cette erreur est intéressante puisqu’elle montre que le fait de respecter la forme du poème n’induit pas d’imprécision, comme on le pense généralement.

 

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