Réédition de « La Douce Vie des fées des eaux » 

Heureuse nouvelle : au moment où les éditeurs n’ont de cesse d’expédier au pilon les livres qui doivent faire place aux « nouveaux produits » jetables à brève échéance, les éditions Actes Sud rééditent La Douce Vie des fées des eaux et, qui plus est, lui donnent une couverture revue, fidèle à la couverture d’origine qui avait été brouillée lors de la deuxième édition. C’est à Sophie Duc, qui dirige à présent la collectin Babel, que nous devons cette résurrection. Qu’elle en soit remerciée.

Cette couverture mérite peut-être quelques explications. 

Au cours de mes recherches en vue de donner une édition méthodique des contes de Luzel, laquelle avait suscité la fureur des nationalistes bretons, j’avais constaté que la prose fastidieuse des érudits celtomanes prenait un charme surréaliste (dont ils étaient loin d’avoir conscience) dès lors qu’ils s’affrontaient sur le terrain du lutin. 

Les nationalistes avaient fait du korrigan une arme de promotion et l’on voyait proliférer les horreurs celtomaniaques avec débauche de créatures hideuses à oreilles pointues sur fond de triskells mauvessupposément bretons. Or, les querelles érudites amenaient à constater que lutins gallos et korrigans se mêlaient sans souci de celtitude et que le lutin breton n’avait jamais eu ni oreilles pointues ni bonnets rouges. Ces observations hérétiques étaient toutes faites pour déplaire à la secte nationaliste (totalement rétive à l’humour) et j’ai identifié à partir de sources que j’ai données avec soin  quelques centaines de lutins sur le sol breton. C’était un pied de nez à mon ex-directeur de thèse, le sinistre Denis, et ses affidés. 

Lorsque Vie et mœurs des lutins bretons  a été terminé, il a fallu trouver une illustration de couverture. J’ai parcouru les fonds d’archives, feuilleté des centaines de livres sur le sujet : rien, absolument rien en dehors des stéréotypes mis au point au XIXsiècle et des productions néoceltiques hideuses. J’ai donc pris mes pinceaux et fourni une illustration résumant le thème du livre L’illustration qui avait été coupée pour la première édition a été rétablie pour la deuxième. Hélas, elle a été brouillée par la suite. Espérons qu’elle sera rétablie. 

Cette thèse farfelue a connu un succès notable. Elle a été aussitôt pillée par un émule de Markale, puis plagiée par la Coop Breizh qui en a fait un volume d’une impressionnante vulgarité : ainsi les nationalistes reprenaient-ils leur bien en espérant faire disparaître mes irritantes recherches. Mais le livre, miracle, existe toujours.

Sabine Wespieser, qui dirigeait alors la collection Babel, a pensé qu’il serait intéressant de poursuivre l’expérience en traitant les cas d’autres personnages imaginaires en partant des observations de terrain des collaborateurs de revues savantes. Manière de résister à l’horreur identitaire et au détournement du folklore unissant business et politique… 

Parcourant mes collectes éparses, j’avais trouvé un charme bucolique aux fées des eaux et c’est donc à elles que je me suis consacrée. Mais quelle pauvreté en regard des histoires de lutins… L’Église avait sévi et procédé à une éradication drastique des ondines, sirènes et fées de fontaine. Les militantes féministes si ardentes à défendre les autonomistes auraient mieux fait de se pencher sur ce problème plutôt que de se perdre en invectives  – mais nul écho : l’acharnement des papes contre les fées avait pourtant de quoi interroger, de même que la fanatique obstination à vouloir faire une prestigieuse fée celtique de la plus humble fée de lavoir. Arrivée au terme de mes explorations, j’ai constaté que les images figurant les fées étaient aussi stéréotypées que les illustrations figurant des lutins. Rien que des fées à hennin, des créatures bleuâtres à ailes de libellules et autres horreurs. Il suffit d’aller faire un tour dans le domaine assigné à ces malheureuses fées pour être édifié. 

Ces livres, après tant d’années, restent bien solitaires au milieu de ce chaos proliférant. Ils font du moins entendre la parole de ces gens que l’on disait de peu et dont l’imaginaire étrange a été laminé, banalisé puis transformé en produit commercial, perdant ainsi toute la poésie fragile que j’ai voulu rendre sensible. 

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