Enfin…

La parution aux éditions Gallimard de Ma vie sans moi suivi de Fragments m’apparaît comme un miracle après tant d’années d’un combat qui avait fini par me sembler vain contre les falsificateurs et les plagiaires… 

On sait peut-être que les manuscrits d’Armand Robin, sauvés in extremis après sa mort tragique, avaient été déposés aux éditions Gallimard, puis dérobés par un « ami » de Robin pour en faire une espèce de fatras baptisé Le Monde d’une voix. Peu après, le livre était reparu en collection Poésie précédé de Ma vie sans moi, autre monstruosité puisque le volume publié en 1940 était de poèmes personnels et de traductions placés en miroir : il inaugurait l’expérience de la « non-traduction » qui allait se poursuivre jusqu’à la mort d’Armand Robin. Or l’éditeur avait supprimé toute la partie traduite. C’est cette falsification qui m’avait amenée à protester, à demander à ce que les archives volées soient rendues accessibles et, face au refus de la Société des amis d’Armand Robin, à soutenir une thèse d’État. 

Au moment où j’achevais cette recherche, Robert Gallimard m’avait téléphoné pour me faire savoir qu’il avait obtenu restitution du fonds Robin. Il ne me restait plus qu’à entreprendre l’archivage de ce qu’il restait des trois valises de manuscrits brassés, rebrassés, taillés aux ciseaux et annotés au stylo bille… C’est par hasard, en rapprochant les deux morceaux d’une page maladroitement découpée que j’ai pris conscience qu’il y avait là un manuscrit intitulé Fragments laissé inédit par Robin au moment où il se sentait, comme il l’écrivait, dépossédé, sans existence, inapable de revenir à lui. J’ai publié ces Fragments en 1992 mais, de manière pour moi incompréhensible, Le Monde d’une voix a continué de faire autorité, avec la version tronquée de Ma vie sans moi. 

Pour rédiger ma thèse, j’avais rassemblé tout ce qui s’était écrit sur Robin et j’avais vu se constituer inlassablement la même figure de poète maudit, sans fin ressassée à partir des mêmes clichés que pourtant chacun pouvait savoir faux : ce n’était pas Robin qui importait, c’était le Poète, avec en prime les géniales traductions auxquelles, hélas, il avait sacrifié ses dons. Je pouvais écrire ce que je voulais, produire tous les textes inconnus d’Armand Robin que je voulais, lui donner la parole pour rendre compréhensible l’épopée de la non-traduction qui faisait l’intérêt de cette expérience de poésie hors normes : ça ne servait à rien. Pis encore, je devais découvrir qu’une universitaire avait pillé ma thèse pour la mettre au service des lieux communs que je combattais. Le plagiat au service du mythe du Poète : la plagiaire et son complice, responsable du site armandrobin.org, avaient la conscience pure. Même lourdement condamnée en justice, cette universitaire restait convaincue de son bon droit : elle avait servi le Bien, le Juste, la Doxa. Le procès lui-même n’avait servi à rien. C’est ce qui, à l’initiative de Catherine Coquio, m’a convaincue de publier une version actualisée de ma thèse, version que j’ai intitulée Armand Robin ou le mythe du Poète. Le mythe n’en a pas été ébranlé d’un iota et les publications sur Armand Robin n’ont fait que continuer de le servir.

Nous avons tenté, André Markowicz et moi, de rassembler pour les éditions Mesures que nous avons créées les textes qui nous semblaient manifester le mieux la force de son travail (sans séparer poésie, critique et traduction, comme j’avais dû le faire lorsque j’avais publié les Écrits oubliés). Je l’ai intitulé D’autre en autre (reprenant l’un des Fragments).  Il est paru au début de l’année 2026 comme complément du volume de la collection Poésie.  

C’est à Antoine Gallimard et Jean-Pierre Siméon que l’on doit de voir paraître une version exacte de textes qui avaient été maltraités. On en éprouve un étrange soulagement, comme une impression de mieux respirer. Qu’ils en soient tous deux remerciés. 

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