Équivalences

 

 

Le dernier numéro de la revue de traduction et de traductologie Équivalences (très intéressante revue publiée par le Département de traduction et d’interprétation de l’Université libre de Bruxelles) est paru sous la direction de Françoise Wuilmart. Il est entièrement consacré à la traduction théâtrale. J’y ai publié (avec André Markowicz) un article intitulé « Sur deux répliques de La Mouette ou de l’importance de traduire le style » et (toute seule) un article intitulé « Traduire le théâtre anglo-irlandais », lui aussi consacré à souligner l’importance primordiale de traduire le style.

Lorsque Françoise Wuilmart m’a demandé un article sur ma traduction du théâtre de Synge, j’ai eu la surprise de découvrir que cette traduction était, depuis près d’un quart de siècle, l’objet d’attaques systématiques de la part d’un éminent collègue, ulcéré sans doute que sa traduction du Baladin du monde occidental ait été concurrencée par ma transposition, je dois le dire jubilatoire, de l’anglo-irlandais en franco-breton. À l’en croire, la langue française est par nature hostile aux sociolectes, et il est malvenu d’en donner des équivalents qui ne sont pas rédigés en bon français (vu que les originaux sont fort éloignés eux-mêmes du bon anglais). Au demeurant, toujours d’après lui, le franco-breton n’a jamais existé (il fait pourtant son apparition dans La farce de maître Pathelin, que j’ai traduite voilà quelques années). Je ne vais pas m’étendre sur ce que sont l’anglo-irlandais (l’anglais parlé en Irlande par des personnes qui se traduisent du gaélique) et le franco-breton (le français parlé en Bretagne par des personnes qui se traduisent du breton) vu que je m’en suis déjà expliquée ici, Voir aussi à ce sujet les questions qui m’ont été posées par une étudiante en traductologie au sujet de ma traduction du théâtre de Synge.

Les présupposés idéologiques qui sous-tendent ses allégations sont intéressants car ils révèlent ce qui, de fait, oriente la traduction en France : la réduction à la norme donnée pour allant de soi, et le refus de la forme, du style, de la prosodie, bref, de la poésie. La transgression n’est pas admise : il faut, comme on le conseille pour l’agrégation, réduire le texte à son sens premier, supposé exister hors de la forme qui l’a pourtant construit. C’est ainsi que ce traducteur normalise Shakespeare selon la méthode de la version d’agrégation et cette normalisation représente, de fait, désormais la norme.

Le plus intéressant, en l’occurrence, est cette polémique menée depuis si longtemps sans que j’en aie eu connaissance et la soumission de mon travail à cette censure exercée par le biais des institutions, avec une certaine efficacité.

On pourra consulter, par exemple, l’article qui m’est consacré sur Wikipedia (article qui a été rédigé par un contributeur anonyme soucieux de mettre fin au déchaînement des nationalistes bretons sur cet article — il faut rappeler que j’étais alors sur Wikipedia l’auteur français le plus contesté au monde, mon essai Le monde comme si ayant déplu aux militants bretons — ce simple fait montre d’ailleurs à quel point les fantasmes des nationalistes s’imposent par une pratique fanatique de la censure, ce que je montrais justement dans Le monde comme si). L’article de Wikipedia, supposé caractériser mon travail, donne pour vérité ultime celle de mon contradicteur :

« Marie-Sylvine Müller considère la traduction de Françoise Morvan comme « un exemple heureux de […]correspondance entre dialectes ». En revanche, Jean-Michel Déprats, l’auteur d’une précédente traduction du même texte, y voit « une entreprise [qu’il dirait] militante », dont le projet serait « de faire entendre sur le théâtre une langue populaire élevée au rang de langue poétique. ». Si cette traduction « séduit par le choix heureux d’expressions colorées, imagées, qui donnent la sensation d’une langue populaire, juteuse, « aussi pleine de suc qu’une pomme ou qu’une noix » (pour reprendre les mots de Synge dans sa préface) », il lui reproche, sur le plan syntaxique, « une volonté de prosaïsation, d’alourdissement, de surenchère, qui [l’] amène souvent […] à rendre comme marqué un tour qui n’est pas nécessairement marqué dans l’original »

L’article de la revue Équivalences, soumis à plusieurs relectures pointilleuses, a eu l’immense mérite à mes yeux de me permettre de montrer à quel point cette ultime affirmation est absurde puisque la « volonté de prosaïsation, d’alourdissement, de surenchère » est celle même que l’on reproche à Synge et qu’elle est illustrée par un « tour pas nécessairement marqué dans l’original » qui est non seulement un tour stylistiquement marqué dans l’original mais un tour récurrent et donc un motif à transposer d’une pièce à l’autre avec le plus de rigueur possible. La phrase complète est, en effet, « une volonté de prosaïsation, d’alourdissement, de surenchère, qui amène souvent la traductrice à rendre comme marqué un tour qui n’est pas nécessairement marqué dans l’original (avec des calques syntaxiques du genre ; “le plus drôle des hommes sur pied que j’ai mis les yeux dessus”) ».

Or, Synge écrit :

« PEGEEN. I’m thinking you’re an odd man, Christy Mahon. The oddest walking fellow I ever set my eyes on to this hour today.  »

L’expression se retrouve ensuite en miroir dans la pièce :

 « CHRISTY (clinging to Pegeen). Oh, glory ! It’s late for knocking, and this last while I’m in terror of the peelers and the walking deads.  »

La bonne traduction, à en croire mon censeur, serait pour  « the oddest walking fellow I ever set my eyes on »  « l’être vivant le plus étrange sur qui j’aie posé les yeux », ce qui fait parler la fille du bistrotier comme une bourgeoise du XVIe arrondissement, et pour « this last while I’m in terror of the peelers and the walking dead » «ça fait un moment que j’ai la terreur des gendarmes et des morts qui marchent » (ce qui, de toute façon, est une traduction fausse car les peelers ne sont pas des gendarmes et this last while ne veut pas dire ça fait un moment).

En conséquence, si je reprends cette phrase et si je tiens compte du rythme, c’est à dire de la structure profonde du texte qui relève de la poésie, je pense avoir donné un équivalent de la phrase de Pegeen :

« I’m thinking you’re an odd man// Christy Mahon. // The oddest walking fellow // I ever set my eyes on // to this hour today. »

« J’ai idée que vous êtes un drôle d’homme, // Christy Mahon. // Le plus drôle de tous les hommes sur pieds // que j’ai mis mes yeux dessus // jusqu’à l’heure d’aujourd’hui. »

C’est ce que j’aurais pu entendre au café du Lion d’or à Rostrenen ou dans n’importe quel bistro de village aux alentours, et c’est une langue qui correspond à ce que cherchait Synge — comme en témoigne une actrice que Synge avait guidée pendant les répétitions au Théâtre de l’Abbaye : « Les paroles avaient une sorte de rythme musical, absolument différent de tout ce que j’avais pu entendre auparavant… J’ai découvert que je devais couper les phrases — qui étaient inhabituellement longues — en sections, les scandant, lentement d’abord, puis plus vite au fur et à mesure que les mots me devenaient familiers. » C’est exactement de cette façon que les comédiens se sont approprié la traduction chaque fois que j’ai travaillé avec eux.

Bref, si mes modestes efforts pour transposer l’anglo-irlandais se sont heurtés depuis tant de temps à tant d’hostilité, c’est qu’il y a là une expérience qui dérange, comme celle de Synge dérangeait, et je suis très heureuse qu’il m’ait été offert une occasion de m’expliquer enfin à ce propos.

Je me suis beaucoup amusée à traduire Synge, auteur totalement réfractaire à la cuistrerie, et je suis en train de rédiger un essai sur son théâtre qui m’amène à faire toutes sortes de trouvailles pleines de charme.

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