La fille du capitaine

.

En plein temps de confinement a paru la nouvelle édition de La Fille du capitaine, nouvelle traduction, nouvelle édition, suivie de Pouchkine et Pougatchov de Marina Tsvétaïéva.

Au début, j’ai été très surprise par l’illustration de couverture proposée par Actes Sud et il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en effet, elle correspondait aussi à une nouvelle lecture du texte. Personnage en creux, celle qui est désignée comme la fille du capitaine est bien l’héroïne du roman, et sa dignité mélancolique rappelle celle de Tatiana, qui renvoie Eugène Onéguine à sa légèreté et à son vide. Griniov, le narrateur, loin d’être un héros, est loin aussi d’être le benêt balloté par les événements qu’il observe, et qu’il observe comme cet adolescent en arrière-plan, avec acuité.

Bref, nous sommes très loin du roman d’aventures pour la jeunesse qu’invitent à voir les autres éditions. Comme j’avais trouvé des illustrations de couverture qui, à mon avis, pouvaient convenir, j’avais cru devoir les comparer avec celles qu’avaient retenu les éditeurs. Et voilà ce que donnait un bref repérage…

.

.

.

D’où il résultait que nous ne traduisions pas du tout le même texte. Ce qui me semblait essentiel était la figure de Pougatchov, comme le dit Marina Tsvétaïéva — figure de la rébellion face au pouvoir mais figure noire et maléfique, face à celle de la fille du capitaine, victime désignée et qui ne consent pas au rôle de victime. Il fallait se laisser porter vers les arrières-fonds du texte, avec une attention d’autant plus en éveil que légèrement distraite, comme on se penche sur un cours d’eau limpide pour discerner ses profondeurs.

Je cherchais une image qui dise cette attention flottante, et l’éditeur l’a fait porter sur le visage du personnage apparemment le plus effacé, et qui a pourtant, selon la volonté de Pouchkine, donné son titre au roman.

Belle expérience de travail d’édition poursuivi en collaboration avec la directrice éditoriale, Sophie Duc, et les graphistes : une traduction ouvre sur une nouvelle perception d’un texte et appelle à ce qui est pour un éditeur une prise de risque. Ce livre ne ressemble à rien de connu et, bizarre, énigmatique, il appelle à se pencher sur l’énigme qui fait de lui un adieu. Après l’avoir écrit, Pouchkine est allé vers sa mort. Encore fallait-il rendre à ce roman qui est d’abord un poème sa valeur testamentaire.

Ce contenu a été publié dans André Markowicz, illustration, Poésie, Pouchkine, Traduction. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *