Le coq d’or

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Je viens de recevoir le livret de l’opéra de Rimski-Korsakov, Le Coq d’or, qui a été donné à La Monnaie à Bruxelles dans une mise en scène de Laurent Pelly : belle occasion de rendre hommage au travail d’Antonio Cuenca-Ruiz, le dramaturge du Théâtre de la Monnaie, à qui nous devons non seulement ces recherches menées à son initiative mais une nouvelle traduction du conte de Pouchkine.

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Au Théâtre de la Monnaie, tout doit être donné en version française et en version néerlandaise.

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À l’origine, je devais juste apporter des informations sur les origines d’un texte folklorique au statut bien particulier dans l’œuvre de Pouchkine ; il s’agissait simplement de compléter un article d’André Markowicz qui, sachant ce conte en vers depuis sa plus tendre enfance, pensait être incapable de le traduire en français. Depuis des années, nous avons en chantier un livre sur la collecte folklorique de Pouchkine, sujet passionnant pour moi puisque, comme dans le cas de Nerval, nous sommes au point de passage du conte et de la poésie, mais le problème de la traduction fait qu’à dire vrai, tout piétine …

M’étant penchée sur l’énigme du coq d’or, à savoir la transformation d’une légende de l’Alhambra écrite par Washington Irving en conte populaire russe, j’ai observé que, dans le texte d’Irving, ce n’est pas un coq mais un cavalier de bronze (« a bronze figure of a Moorish horseman ») qui indique la direction d’où vient l’ennemi. Est-ce une découverte ? En tout cas, cette observation que je n’ai trouvée nulle part ailleurs appelle une nouvelle lecture du Conte du coq d’or puisqu’elle inscrit ce texte apparemment léger dans la continuité du Cavalier de bronze, le texte le plus sombre de Pouchkine (en 1833, Pouchkine soumet Le Cavalier de bronze à la censure du tsar qui exige de lui des modifications qu’il refuse d’appliquer ; en 1834, il écrit Le Conte du coq d’or, dénonciation, plus actuelle que jamais, de la tyrannie…).

Rédigeant cet article, je maugréais contre l’impossibilité où j’étais de mettre des citations car les traductions ne rendaient rien de la légèreté voltairienne que j’essayais d’évoquer. Et voilà que, comme dans le cas d’Eugène Onéguine dans le TGV Paris-Marseille, André Markowicz s’est mis à traduire de mémoire. Ô miracle !

Antonio Cuenca-Ruiz a demandé à publier cette traduction, et il est apparu qu’il y avait en néerlandais une traduction qui respectait la forme du poème et correspondait exactement à cette traduction nouvelle. Nouveau miracle !

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Le livret m’apporte, de plus, un texte de Rosamund Bartlett tout à fait passionnant puisqu’il expose comment Ivan Bilibine, comprenant l’esprit du conte, a donné des illustrations antimonarchiques qui, à leur tour, ont inspiré Rimski-Korsakov, révolté par la répression tsariste des soulèvements de 1905, et lui ont donné l’idée de prendre Le Conte du coq d’or pour thème de son dernier opéra.

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Non moins passionnant, l’article d’André Lischke, « Le Coq d’or, une féerie subversive » : « Que le si féerique Coq d’or soit, de par le fond de son message, une œuvre foncièrement politique, ceci ne peut pas être nié. Il est né dans l’antichambre de l’un des plus vastes cataclysmes que l’Histoire ait jamais connu, un de ceux où se joue le devenir d’un pays, et dont les répercussions ne peuvent aucunement être mesurées sur le moment… »

.Rencontre au cœur de la censure : le texte du Coq d’or (né de la censure et lui-même censuré) a rassemblé un musicien et un illustrateur (qui allait dessiner les costumes et les décors de l’opéra interdit — Rimski-Korsakov ne devait pas le voir de son vivant, pas plus que Pouchkine n’avait pu voir imprimé Le Cavalier de bronze) comme un mot de passe à faire circuler.

On a plaisir à se dire qu’après tant de temps, on l’a aussi un peu fait circuler…

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3 réponses à Le coq d’or

  1. Аня dit :

    Suite à mon message de ce matin (l’avez-vous reçu?), je reviens au conte d’Irving.
    Dans la version française dont disposait Pouchkine, il ne s’agit pas d’un « cavalier de bronze », fût-il maure, mais d’un  » belier, sur lequel etait un
    coq, l ‘un et l’ autre en airain et tournant sur un pivot. Toutes les
    fois que le pays еtait menace d’ une invaision le belier se tournait du cote de l’ennemi et le coq chantait се qui avertissait les habitants de la ville qu’ils etaient
    en danger et leur indiquait le point vers lequel devait et diriger leur defense» (citation littérale du texte français d’Irving, 1832). Notons que Irving avait lui-même largement puisé dans des sources en espagnol…
    J’espère que ces précisions vous seront utiles.

    Анна Кутова

  2. Аня dit :

    … il semble que mon message de ce matin ne vous a pas atteint?
    Pour résumer, je vous indiquais que dans l’anthologie Pouchkine publiée il y a longtemps par Etkind en français, on trouve une traduction de Jean-Luc Moreau qui est aussi en vers de 7 pieds et qui débute ainsi :

    Quelque part dans un empire
    Plus lointain qu’on ne peut dire…

    Ensuite, c’est notre grande poétesse Akhmatova qui découvrit (années 1930) la source du conte de Pouchkine : le conte de l’Alhambra, dans sa traduction française parue en 1832. Par ailleurs, Akhmatova développait largement à ce sujet la relation entre le poète et le tsar Nicolas…

    Bien à vous

    A. K.

    • Françoise Morvan dit :

      Bonjour, Ania,

      J’ai bien reçu vos deux messages et je vous en remercie. Oui, bien sûr, je connais la traduction du « Conte du coq d’or » par Jean-Luc Moreau et elle a le mérite de respecter la forme du texte original, ce qui est bien rare en français, mais pour les citations dont j’avais besoin, je me trouvais dans l’embarras car la traduction de ces passages ne permettait pas de rendre vraiment sensible à un lecteur français l’humour et la légèreté du poème de Pouchkine. J’ai donc été heureusement surprise qu’André Markowicz se risque dans l’expérience, alors même qu’il était persuadé que traduire les contes de Pouchkine était impossible.
      Bien sûr aussi, j’ai lu la traduction d’Adèle Sobry — la première traduction, publiée en 1832, celle que Pouchkine avait lue — et elle donne : « Sur le sommet de la tour était une figure de bronze attachée sur un pivot et représentant un cavalier maure ». Il s’agissait donc bien d’un cavalier de bronze.
      Vous pouvez écouter en ligne le texte de cette traduction :

      http://www.litteratureaudio.org/mp3/Washington_Irving_-_Les_Contes_de_l_Alhambra_Chap19.mp3

      Il me semble que c’est cette image du cavalier de bronze qui est à l’origine du « Conte du coq d’or » et qui explique la manière dont Pouchkine a développé à partir du texte d’Irving un conte bien éloigné de l’original.
      Et j’ai lu les extraordinaires recherches d’Anna Akhmatova, à laquelle on ne peut que rendre hommage : elle est la preuve vivante que Pouchkine était un appui contre la tyrannie et qu’étudier « Le conte du coq d’or » était une forme de résistance. Je fais, bien sûr, référence à ses recherches dans mon article. Mais ce qui me semble surtout intéressant est la manière dont Pouchkine fait d’une très littéraire légende de l’Alhambra un conte populaire russe en vers, mais incomplet, cassé, si l’on s’en tient, du moins, au conte type, et qui prend tout son sens comme suite de son Cavalier de bronze.

      Bien cordialement,

      Françoise

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