Navalny et Yves Rocher

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Dans la suite du Monde comme si et de mes recherches sur le lobby patronal breton, plus puissant que jamais, j’ai été amenée à participer à une mise au point sur le rôle de la société Yves Rocher  dans l’arrestation d’Alexeï Navalny et de son frère Oleg. 

On pourra trouver cet article sur la page Facebook d’André Markowicz. 

Pour ceux qui ne sont pas sur Facebook, voici un résumé de l’affaire.

Je ne reviens pas sur l’héroïque combat des frères Navalny contre la dictature poutinienne et ses malversations. Son film sur le château de Poutine a été vu par plus de cent millions de personnes dans le monde. Or, la parodie de procès qui vient d’avoir lieu suite à son retour volontaire en Russie résulte d’une plainte de la société Yves Rocher.   

Je ne m’en serais pas occupée sans le communiqué, que l’on dirait traduit du russe, de cette société qui ose assurer au moment où elle publie ce communiqué pour soutenir le pouvoir russe : « Nous ne nous engageons jamais, sous aucune forme, au débat politique ». 

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BREF RÉSUMÉ DES FAITS 

— Yves Rocher, membre du Club des Trente, lobby fondé en 1988 dans son château, décide en 1991 de commercer avec la Russie. Yves-Rocher-Vostok prospère au point que le marché russe devient le deuxième marché de l’entreprise.

— En 2008, il sollicite l’entreprise des frères Navalny pour assurer la livraison d’une partie des commandes de ses clients. 

— En 2012, Bruno Leroux, directeur général de la filiale russe, porte plainte. Il dénonce une surtarification des tarifs pratiqués mais, lors du procès, il assurera que les tarifs étaient inférieurs à ceux du marché et qu’il serait prêt à signer à nouveau le même contrat… 

— En 2014, comme il fallait s’y attendre, les frères Navalny sont condamnés (voir à ce sujet l’article de Benoît Vitkine dans Le Monde). Oleg est condamné à trois ans de prison sans sursis, Alexeï à trois ans de prison avec sursis mais obligation de se présenter deux fois par semaine à la police. Peu après, Leproux quitte le groupe Yves Rocher.

— En octobre 2017, la Cour européenne des Droits de l’Homme invalide le jugement et condamne la Russie à payer des dédommagements aux frères Navalny. 

— En 2018, ces derniers décident de porter plainte contre Yves-Rocher pour diffamation. Le tribunal de Vannes signe une ordonnance de rejet. Ils font appel : le tribunal de Rennes a toujours le dossier en attente…

— En 2020, Alexeï Navalny est empoisonné. 

— Sauvé de justesse, soigné en Allemagne, il décide de rentrer en Russie le 17 janvier. Du fait qu’il ne s’est pas soumis à son contrôle judiciaire (puisqu’il était à l’hôpital), il est arrêté. 

— C’est alors qu’Yves Rocher, publie un communiqué de presse mensonger puisqu’il passe sous silence le jugement de la Cour européenne des Droits de l’Homme. Ce communiqué allègue que l’entreprise est apolitique dans le temps même qu’elle intervient de manière à soutenir l’accusation contre Navalny.

— Alexeï Navalny est condamné à trois ans et demi de prison ferme. 

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Or, voici la synthèse de l’affaire telle que la présente la presse régionale :

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C’est ce spécimen d’information locale qui m’a amenée à réagir.

Jour après jour, depuis des années, les médias bretons, qui font partie du lobby patronal de Produit en Bretagne, déversent leur propagande à la gloire des bons patrons bretons. En l’occurrence, cet article n’a rien que de banal. C’est peut-être parce qu’il s’efforce d’être informatif qu’il est plus écœurant que les purs articles apologétiques. On apprend (en gros titre) que ce pauvre Yves Rocher est inquiet car il se trouve « au cœur de la tourmente »… Provoquée par qui ? Lui-même ? Allons donc ! « Le groupe Yves-Rocher se défend de commenter une affaire en cours ». Son communiqué ne la commente pas du tout, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Enfin (c’est la conclusion, en gras, bien visible) l’entreprise est « totalement apolitique ». 

Une petite mise au point s’imposait puisque les médias bretons sont muselés et que le lobby breton n’a droit, hors de Bretagne aussi, qu’à des articles apologétiques.  

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L’art du masque

Le Club des Trente dont Yves Rocher a été le fondateur avec Jean-Pierre Le Roch, fondateur également d’Intermarché et de l’Institut de Locarn, s’est créé dans le but de faire pression sur les pouvoirs publiques pour émanciper la Bretagne des lois pesantes de la France républicaine. Il a développé des projets, comme celui d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, qui ne se comprennent que replacés dans le contexte de faire de la Bretagne, avec Nantes pour capitale, une eurorégion autonome. Cet aéroport international était une ineptie, sauf à considérer qu’il était indispensable à la future nation. L’association Produit en Bretagne a été créée par l’Institut de Locarn et compte près de 500 membres actuellement.

C’est dans les locaux d’Yves Rocher à La Gacilly qu’elle a tenu sa dernière assemblée générale. Bien que ce ne soit assurément pas une partie de plaisir, je ne peux que vous inviter à regarder la vidéo qui a été réalisée à cette occasion et mise en ligne par les militants nationalistes de l’Agence Bretagne Presse : on y voit les rédacteurs en chef d’Ouest-France et du Télégramme se congratuler sous la présidence de Loïc Hénaff, donné pour incarnation de l’écologie bretonne, d’ailleurs sanctifiée par le climatologue breton Jean Jouzel, qui en tant que climatologue authentiquement breton vient cautionner le lobby de l’agro-alimentaire et de la grande distribution en le félicitant de ce qu’il fait pour le climat, le tout avec la bénédiction du président du conseil régional (théoriquement socialiste), du président du Médef breton et du président du Crédit mutuel Arkéa, du fondateur de la Breizh Marketing Akademy et, bien sûr, de Jacques Rocher, heureux d’avoir des « racines fortes ».

Cette grand-messe se termine par un hommage à Yves Rocher, puis de touchants adieux associant… René Char, le résistant, à ce qu’il aurait assurément le plus haï. C’est ce qu’on appelle la « Culture Breizh » : inféodée au capitalisme à relents ethnorégionalistes ? Allons donc ! La culture, c’est la liberté, la presse est est libre, on vous en administre la preuve, et le château d’Yves Rocher est accueillant.

Preuve de l’ouverture de la Bretagne sur le monde, la gare de Rennes, par exemple, gigantesque bâtiment récemment inauguré par Jean-Yves Le Drian sous le label gare européenne, nous offre un parcours guidé d’ Yves Rocher à Hénaff. L’espace public ainsi colonisé offre aux yeux éblouis des bons Bretons l’image de leur identité, elle aussi labellisée sous les dehors d’une prospérité conquérante. Ceux qui ne sont pas fiers d’être Bretons sont des jacobins attardés, qualifiés d’« antibretons », voués aux gémonies et, si possible, au silence.

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Rappelons tout de même que, directeur des relations extérieures d’Yves Rocher, Guy Plunier, pilier de l’Institut de Locarn, était à l’origine du Club de Bretagne, et du Cercle des Nations. Lié aux réseaux de l’Opus Dei, il fut le successeur d’Yves Rocher au conseil régional. Maire de sa commune, comme son fils après lui, et conseiller régional, Yves Rocher était en relation avec les réseaux de la droite identitaire appuyée sur une volonté de reconquête de l’Europe chrétienne. En parfait accord donc avec les réseaux russes qui se mettaient en place et qui, à présent, font de la Russie de Poutine le soutien des droites extrêmes. Le communiqué de l’entreprise n’a donc pas été rédigé par hasard, à cette date précisément.   

Reste une petite consolation : il n’est vraiment pas difficile de se passer des produits Yves Rocher. Boycotter Produit en Bretagne amène à renoncer à ce qui fit jadis l’agrément des pique-nique dans les bois, voire une vareuse, une andouille ou un saucisson, mais faire une croix sur le glow highlighter, le mascara feel stronger, la palette trio regard catch the magic (en breton dans le texte) ne provoque pas de mélancolie. 

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Et puis, dans la foulée, pourquoi ne pas signer la pétition en ligne contre l’installation d’un hôtel de luxe à l’île Berder, vendue par Yves Rocher, grand défenseur de la Nature, comme on le sait, au groupe Giboire ? La manifestation qui a eu lieu le 17 janvier, le jour même de l’arrestation d’Alexeï Navalny, exprime une protestation qui n’est pas si éloignée malgré tout de celle de Navalny contre le palace poutinien.

On pourra lire à ce propos un article de Gabriel Delahaye dans le journal Bretagne-Île-de-France de ce mois.

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