Enfermement identitaire et soumission de la culture

Le numéro 2 de la revue Incise est paru.

J’y publie un article intitulé « Enfermement identitaire et soumission de la culture :  l’exemple de la Bretagne » — article que le dernier rebondissement de la surréaliste prétendue « révolte des Bonnets rouges », à savoir le non moins surréaliste projet de ratification de la Charte des langues régionales, rend (hélas) plus actuel que jamais.

Je découvre que cet article ouvre la revue, remplie d’articles passionnants et de chemins de traverse. Pour le moment, j’ai juste lu l’article de Catherine Rannou, « De l’hygiène des bacs à sable » — article merveilleux, et encore plus merveilleux quand on le lit en relation avec le mien car nous parlons de la même chose en partant de points si opposés… J’allais lire le deuxième article quand je suis tombée sur la citation de Robert Walser qui ouvre le texte de présentation : « Tout est beaucoup pour moi, même les choses les plus infimes ». Ah ça oui, voilà bien mon problème…

Du coup, je suis restée méditer. Et, feuilletant la revue d’un doigt distrait, je me suis arrêtée à la dernière phrase du texte de présentation de mon article citant un slogan de Mai 68 : « Ceux qui sont ici sont d’ici ». À mon avis, non, ceux qui sont ici peuvent être d’ailleurs, ou de nulle part. Pour avoir décidé d’assumer le fait d’être de Rostrenen (Côtes-d’Armor) et d’en tirer ce qu’il était possible d’en tirer, hors des voies prévisibles de la littérature, je suis bien la première à comprendre à quel point le fait d’être à Rostrenen et de s’entendre dire que « ceux qui sont ici sont d’ici » peut être horrible. Personnellement, c’est un traumatisme que je ne subis pas du tout, vu que je suis un auteur absent de Rostrenen, même lorsque j’y séjourne, mais j’assume totalement le fait d’y être en n’y étant pas. En revanche, libre à qui se trouve en un lieu de ne pas en être, et libre à qui ne souhaite pas se livrer à une expérience littéraire aussi violente que la mienne de ne pas se risquer en de tels parages… La question posée par la revue, qui est « une revue de théâtre tout en ne l’étant pas », est : « Qu’est-ce qu’un lieu ? » Et mon article est une manière de dire : un lieu de non appartenance, de non assujettissement et de non soumission. « Ceux qui sont ici sont ici » et libre à eux d’en faire ce qu’ils veulent. Dans beaucoup de slogans de Mai 68 se lit l’avenir désastreux d’une illusion : et notamment le fait d’être d’ici et de donner dans le redoutable culte des racines qu’évoque justement cet article…

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Je reçois un message pas agressif mais pas content non plus, d’une lectrice, somme toute sympathique, qui me tance :

 « Moi, quand je lis “ceux qui sont ici sont d’ici” je crois comprendre qu’avec ce slogan on veut dire qu’on accueille l’étranger qui s’installe chez nous, ce qui part d’une bonne intention, non ? »

 Oui, ça part d’une bonne intention, sauf que, bien sûr, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Et ce n’est qu’un slogan, avec toute l’outrance et l’ambiguïté d’un slogan. Apparemment, il s’oppose à la xénophobie : il suffit d’arriver quelque part pour y être chez soi, merveille des lois de l’hospitalité. Mais en posant que la présence signifie appartenance, il laisse percer sous le message apparent un tout autre message, légitimant une notion d’appartenance — laquelle renvoie aux discours xénophobes en posant une problématique inversée mais l’inverser revient à l’admettre. Or, être quelque part ne signifie pas être de quelque part. Ensuite, être de quelque part ne signifie pas plonger des racines dans le magma forcément nutritif de ce quelque part et s’en goberger, fût-il indigeste. Enfin, être de quelque part peut signifier être tout à fait ailleurs, et ce n’est pas pour rien que j’ai publié les auteurs de Rostrenen les plus ailleurs qui soient, Armand Robin et Danielle Collobert.

Ma lectrice, qui n’est manifestement pas d’extrême droite, et qui ne se rend pas compte qu’elle calque ses propos sur ceux des militants nationalistes bretons, m’explique avec gentillesse qu’il faut être de quelque part :

 « Il y a des gens pour qui c’est nécessaire d’être de quelque part, c’est vital. Et pour ce qui est de la Bretagne, si vous ne l’aimez pas, ou plus, je ne vous dirai pas de partir, vous y êtes chez vous, je n’ai pas besoin de vous le dire, je vous dirai tout bêtement : n’en dégoûtez pas les autres. »

 Elle pourrait me dire de partir mais elle ne me le dit pas, tout en me le disant quand même (ainsi l’un des responsables du parti nationaliste d’extrême droite Adsav éprouvait-il le besoin de me faire savoir par courrier que je n’étais pas chez moi en Bretagne et que j’aurais à la quitter lorsqu’elle serait libre). Elle me dit juste de me taire. Car être de Bretagne, c’est bien, c’est être plus et mieux :

 « Quand on est de quelque part, on est mieux dans sa peau et plus à même d’accueillir l’autre. On part de cet endroit d’ou l’on est, et puis on s’eloigne, on va vers l’ailleurs, vers l’etranger. On découvre des choses différentes, des gens différents, ça nous enrichit, nous bouscule et nous agresse parfois. Et puis on est content de rentrer chez soi. Des tas de vacanciers qui profitent en ce moment de leurs congés payés le vivent. »

Ça correspond exactement à la vision de la commission Culture du conseil régional (et aux propos du vice-président en charge de la Culture) ou tout aussi bien à la vision de la commission Tourisme (les deux étant généralement superposables) . Sauf que si je fais une mince permutation, ça ne marche plus.

 Par exemple :

« Quand on est de quelque part, comme, mettons, Sarcelles, on est mieux dans sa peau et plus à même d’accueillir l’autre. On part de cet endroit d’ou l’on est, et puis on s’eloigne, on va vers l’ailleurs, vers l’etranger. On découvre des choses différentes, des gens différents, ca nous enrichit, nous bouscule et nous agresse parfois. Et puis on est content de rentrer chez soi. Des tas de vacanciers qui profitent en ce moment de leurs congés payés le vivent. »

Admettons que ça ne marche pas car être à Sarcelles ne donne pas forcément envie d’être de Sarcelles, mais changeons pour un lieu prestigieux entre tous :

 « Quand on est de quelque part, comme, mettons, Paris, on est mieux dans sa peau et plus à même d’accueillir l’autre. On part de cet endroit d’ou l’on est, et puis on s’eloigne, on va vers l’ailleurs, vers l’etranger. On découvre des choses différentes, des gens différents, ca nous enrichit, nous bouscule et nous agresse parfois. Et puis on est content de rentrer chez soi. Des tas de vacanciers qui profitent en ce moment de leurs congés payés le vivent. »

 Ça ne marche pas non plus car l’outrecuidance frôle une espèce de racisme : on est à même d’accueillir l’autre mais on est tout de même mieux dans sa peau, et bien content de rentrer chez soi après avoir vu l’étranger (par exemple, le Breton) pendant les congés payés.

En revanche, si j’applique le raisonnement à la Bretagne, ça va très bien :

 « Quand on est de quelque part, comme, mettons, la Bretagne, on est mieux dans sa peau et plus à même d’accueillir l’autre. On part de cet endroit d’ou l’on est, et puis on s’eloigne, on va vers l’ailleurs, vers l’etranger. On découvre des choses différentes, des gens différents, ca nous enrichit, nous bouscule et nous agresse parfois. Et puis on est content de rentrer chez soi. Des tas de vacanciers qui profitent en ce moment de leurs congés payés le vivent. »

 Il reste à définir ce qu’on appelle Bretagne — il ne s’agit, bien sûr, pas de la Bretagne des éleveurs de porcs ou des abattoirs de volaille, pas de la Bretagne industrialisée,  mais d’une sorte d’intermédiaire heureux entre la banlieue et la grande ville, un reposoir à citadins exténués et prêts à gober le rêve industrialisé comme les poulets l’aliment. Et pour que l’usine à rêver tourne à plein, il ne suffit pas d’être ici, il faut être d’ici. Et content.

C’est justement ce que disait cet article de la revue Incise.

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Et je reçois des messages de lecteurs qui me demandent où trouver cette revue. À mon avis, le mieux est de la commander si elle ne se trouve pas en librairie (la liste des librairies qui la diffusent étant donnée sur le site).

14 septembre

Je reçois copie d’un excellent article de Jean-Pierre Léonardini (le prince des critiques) sur la revue.

RI # 2 l’huma 2015-2

 

 

 

 

 

 

 

 

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