Le traducteur invisible

Tiago et la critique

Après la première d’un spectacle, il faut subir un mal rendu nécessaire par on ne sait quelle instance exigeant ce rituel fatidique : la lecture de la critique. Personnellement, depuis des années, je m’en dispense, mais, cette année, j’ai voulu, par curiosité, me livrer à une sorte de test. 

Lorsque notre traduction de La Mouette avait été mise en scène dans la Cour d’honneur au Festival d’Avignon, j’avais été surprise de constater que, sur des pages et des pages de critique théâtrale, jamais il n’était fait mention de la traduction. Pourtant, la version de La Mouette qui était jouée était celle que nous avions retrouvée en intégrant les variantes, la version qui résultait d’un long travail avec Alain Françon, et qui nous avait permis de révéler la pièce telle que Tchekhov l’avait pensée. Lors de sa création dans la mise en scène d’Alain Françon, cette traduction avait été encensée ; elle avait été publiée et les critiques pouvaient la lire, la relire, la commenter, la citer à loisir. Mais là n’était pas leur propos : il s’agissait de montrer à quel point le spectacle était indigne de ce lieu prestigieux et de se prononcer en rivalisant de férocité mondaine. Curieux style, curieuses mœurs, curieux monde. Les costumes, les lumières, la musique, les accessoires, les tics des acteurs, les partis-pris de la mise en scène, les défauts de Tchekhov, tout était passé au crible. La traduction, elle, n’existait tout simplement pas : Tchekhov avait écrit en français, langue universelle, et il n’y avait pas lieu de mentionner le regrettable truchement qui avait permis de l’entendre. Je m’étais demandée à l’époque si ce silence résultait d’un défaut de communication de la compagnie ou s’il s’agissait là d’un parti-pris et, dans ce cas, explicable par quoi ? La réponse aurait été intéressante pour diverses raisons mais je dois dire que je n’avais pas mené mon enquête bien loin. 

Cette année, puisque l’occasion m’en était offerte, j’ai été tentée de la poursuivre. Édifiant ! À nouveau, une page entière du Monde, un pavé dans Libé, un autre dans Match où le journaliste, qui n’est pas capable d’écrire correctement le nom de Tchekhov, trouve que c’est un auteur verbeux. Quel festival dans le Festival ! Cette fois, j’ai de quoi faire. 

C’est dans ce contexte que vient de paraître l’interview d’Agnès Santi pour La Terrasse. Non seulement elle s’intéresse au texte et à la traduction en général (et elle a lu l’entretien que nous avions donné à l’ENS au sujet de la traduction de La Cerisaie – entretien que j’ai retrouvé et mis en ligne ici) que mais elle nous donne la parole en restituant ce qui pour nous est l’essentiel. Et puis, on a beau dire, la bienveillance a des vertus roboratives.  

Ce contenu a été publié dans La Cerisaie, Tchekhov, Traduction. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.