Avril (suite)

 

 

Sous la protection de saint Antoine, tout s’est bien passé. Nous étions trempés mais, vu que le thème de mon spectacle était un jour d’avril sous les averses, je serais mal venue de me plaindre : nous avons trouvé abri dans la chapelle saint Antoine qui est de toute beauté. La tonalité du spectacle, prévu pour se donner en plein vent, s’est trouvée changée mais, finalement, les notes plus graves y ont gagné.

J’ai été très touchée par les commentaires des spectatrices qui étaient à côté de moi. L’une d’elle m’a dit qu’elle avait pleuré en pensant à sa mère. À certains moment aussi, j’avais envie de pleurer en voyant revenir ces petites silhouettes de femmes qui sortaient des chansons interprétées par Annie Ebrel et de mes trois femmes du bourg parties laver un jour d’avril, la femme battue qui chantait si bien les chansons d’amour et toutes ces autres héroïnes d’une saga jamais écrite…

 

 

À l’origine, je voulais intituler ce spectacle Buée parce que je racontais (sans le raconter, bien sûr) un jour de lessive, et c’est ce qu’on appelait faire la buée — expression qui est à elle seule un poème et qui contient tant d’allusions à ces jours froid où la buée entoure les paroles, à ces transparences embuées d’avril, à ce flou de la mémoire qui était mon thème essentiel. Finalement, j’y ai renoncé pour toutes sortes de raisons, et j’ai choisi Avril qui donne une tonalité plus tremblante, plus fragile et sans doute plus juste, mais quand j’ai voulu garder une image de la dernière répétition,  j’ai découvert que mon appareil photo s’était embué comme pour me laisser une image flottante, tout à fait manquée, mais plus belle pour moi que si elle avait été réussie. Merveilleuse récompense d’une vie passée à dire la beauté du manque.

 

*

 

La presse régionale était, comme de coutume, absente (à une exception près, l’an passé pour Enfance) mais j’ai eu le bonheur de découvrir un magnifique article de Véronique Hotte.

Et j’en ai profité pour actualiser un peu la page Poésie de ce site.

 

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Avril

 

Et voici finie la dernière répétition d’Avril… Demain, à 15 heures, à la chapelle Saint-Antoine, à l’invitation des Lieux mouvants, Annie Ebrel, Hélène Labarrière et André Markowicz donneront la suite d’Incandescence et de Vigile de décembre

Cette fois, c’est beaucoup plus risqué puisqu’il s’agit d’évoquer l’adolescence : une journée d’avril, une adolescente en vacances qui descend marcher dans le bas du bourg pour ne pas avoir à s’occuper de ses devoirs de classe et qui reste entendre les femmes au lavoir. De là le sentiment d’avoir à être libre et la leçon de vie donnée… C’est ce que disent aussi les chansons qu’interprète Annie Ebrel et le poème de Boris Pasternak que dit André Markowicz. La gageure est, bien sûr, de faire tenir ensemble la poésie contemporaine, la poésie populaire et la poésie universelle.

Pour ceux qui veulent découvrir le poème de Pasternak, il suffit d’aller sur Facebook voir la transcription et la traduction d’André.

Et pour la gageure, on verra demain…

 

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Coquelicot

 

À l’instant même où j’apprends que les deux prochains titres de la collection Coquelicot vont paraître à l’automne (ou peut-être un peu après) et avec un illustrateur dont j’admire le travail, je reçois un lien avec un site de lecture audio tout à fait passionnant : Joachim Séné, « personnage discontinu » (mais prodigieusement actif) « sur le flux  web »,  présente le mois de juillet. Belle manière de clore ce mois torride !

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Armand Robin et Babel heureuse

 

 

François Rannou m’ayant fait observer qu’il était difficile de ne pas offrir une place à Armand Robin dans la revue Babel heureuse qui a pour but d’ouvrir la poésie aux nouveaux médias, je lui ai confié le diaporama que j’avais réalisé pour GwinZegal à partir des photographies de Robin et des fragments retrouvés après sa mort : les militants nationalistes bretons avaient fait irruption pour m’interdire de parler lors de la présentation de ce diaporama qui était donc resté à l’état d’ébauche — mais, finalement, cet état d’ébauche s’accorde bien avec l’œuvre, ou plutôt la non-œuvre, de Robin laissée elle-même à l’abandon. Et voilà donc une petite brèche ouverte dans le consensus et une manière de lutter contre la censure…

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Les mistoufles volume 5 (suite)

 

 

 

Ce matin, le facteur sonne et que vois-je ? Une grande enveloppe en provenance de l’école de Saint Marc à Frongier.

 

 

Les enfants (et la directrice de l’école, Nathalie Paturel) ont réalisé un album en illustrant les chansons du cinquième volume des Mistoufles : c’est une merveilleuse surprise — jusqu’alors personne n’avait pensé à faire une édition illustrée du disque. J’ouvre et je découvre un énorme point d’interrogation, ou plutôt deux…

 

 

 

 

Eh oui, toute simple, en noir et blanc,  c’est l’illustration de « La cantilène de l’indécis », cet indécis qui n’arrête pas de se poser des questions et qui, à force de s’en poser, ne fait jamais rien.

Et il n’y a pas que des illustrations : il y a des montages comme on en trouve dans les livres-jouets et je peux faire tourner Castapipe et Castafiole sur leurs chevaux de bois, pendant que les gendarmes les guettent…

 

 

Plus incroyable encore, pour la « Romance de la rêveuse », toute la classe s’est mise en scène, et voilà les enfants qui s’envolent autour de la maîtresse :

 

 

« Venez, mes mignons, 
Venez par millions 
Posez vos crayons, 
Prenez un rayon 

Et venez à moi 
Au son de ma voix 
Venez là, tout droit, 
Nager dans la joie ! »

 

C’est vrai qu’ils ont l’air de nager dans la joie, les enfants de Saint Marc à Frogier, sous l’œil bienveillant de Nathalie, leur directrice !

Et voilà les commentaires des enfants (sur fond vert pomme puisque le vert pomme a été choisi pour le cinquième album).

 

 

 

À peine revenue de ma surprise, j’ouvre les commentaires de mon site, et voilà ce que je lis  juste après avoir ouvert ma grande enveloppe :

 

« Encore une fois, quelle merveilleuse aventure avec mes élèves !
Ils m’ont épatée, émerveillée, surprise, fait pleurer… quel bonheur de voir ses élèves se révéler, être fiers d’eux.
Quels apprentissages remplis de richesses dans tous les domaines…
et puis les photos de Dan… qui transmettent cet investissement, ce sérieux, ce désir de bien faire, partagés par tous les élèves.
Merci à tous.
Maîtresse Nathalie »

 

Quel magnifique message ! « Cet investissement, ce sérieux, ce désir de bien faire partagés par tous les élèves» : c’est exactement ce que l’école peut apporter de plus précieux et l’essentiel est bien ce partage et cette joie de travailler ; toute la classe s’est surpassée et je suis très fière que les élèves soient fiers d’eux.

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Les mistoufles volume 5

 

 

Et voilà le cinquième volume des Mistoufles… 

Hier avait lieu la remise du disque que les enfants ont réalisé cette année…

 

 

Je n’ai pas pu assister à la rencontre et j’ai juste reçu quelques petites photos prises par Nathalie, l’administratrice de la compagnie l’Unijambiste mais, demain, j’écouterai le disque et je pourrai mettre en ligne les photos de Dan Ramaën qui nous accompagne cette année encore.

J’ai découvert que les albums des Mistoufles étaient maintenant magnifiquement mis en ligne sur le site de l’Unijambiste et que je pouvais écouter le cinquième volume chez moi, sans même attendre de recevoir le disque… oh mais non ! je ne l’entendrai que demain, tout frais, tout neuf, sous sa petite jaquette vert pomme, quand Manou me le fera écouter.

 

 

Merci aux enfants qui m’ont envoyé des messages sur mon site !

 

*

 

Et voici mes photos préférées (© Dan Ramaën) : j’ai l’impression de voir un petit film de l’expérience.

Voici la présentation du projet des Mistoufles à l’école…

 

 

Voici Loïc, le musicien, et Nathalie, la directrice de l’école…

 

 

Voici Emmanuelle Hiron (Manou), la comédienne qui dirige l’opération…

 

 

Au début, c’est un peu inquiétant : il faut savoir son texte et savoir le dire…

 

 

Mais, tiens, ce n’est pas mal du tout…

 

 

Et même c’est très bien !

 

 

Vive la poésie à l’école !

 

 

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À Belle-Île la bien nommée

 

 

 

 

Merveilleuses rencontres à Belle-Ile où les nationalistes bretons semblent miraculeusement absents, ou non moins miraculeusement disposés à laisser s’exprimer ceux qui ne pensent pas comme eux, à moins qu’ils n’aient pas été avertis à temps de ma présence sur le sol de l’île et de la fatwa à faire respecter : quoi qu’il en soit, j’ai pu parler en paix du Monde comme si, ce qui était une grande première depuis la parution du livre, en 2002.

Non seulement Bénédicte et Catherine Liber ont réussi à rassembler des lecteurs bienveillants, intelligents, ouverts à tout (même aux démoralisants parcours de Rostrenen à Pétersbourg via l’Europe des ethnies) mais elles ont réussi à faire venir des enfants pour entendre parler de poésie, et ce par un temps idylique, à l’heure de la baignade dans une mer délicieusement bleue…

 

 

 

 

Et ce n’est pas tout ! Elles avaient en réserve une surprise : une rencontre non moins merveilleuse avec une dame de 105 ans, rayonnante d’énergie, de bienveillance et de lucidité, qui a échappé aux purges staliniennes de la pire époque et a rédigé avec sa petite-fille un livre que j’avais lu avec passion et qui vient d’être réédité.

 

 

C’est Anne-Marie Lotte, sa petite-fille est Lucile Gubler et le livre s’intitule Parlez-moi d’amour.

 

 

Son démoralisant parcours de Belle-Ile à Moscou et retour via l’Europe des soviets fait si curieusement écho à L’Appartement et au Monde comme si que nous avons eu l’impression que nos chemins s’étaient déjà croisés.

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Rencontres à Belle-Ile-en-mer

 

 

Belle-Île-en-mer a la chance d’avoir une extraordinaire librairie, la librairie Liber, du nom (prédestiné) de ses fondateurs. Et demain, je présente pour la première fois en Bretagne la collection de poésie Coquelicot et mon travail de traduction de poésie pour les enfants, avant de rencontrer, événement à peine moins rarissime sur le sol breton, les lecteurs (au moins potentiels) du Monde comme si. André Markowicz présente son dernier livre, L’Appartement, et nous lisons Guerre et paix avec d’autres lecteurs.

 

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La régression ethniste bat son plein en Bretagne (3)

 

 

 

J’attendais avec curiosité de savoir comment se déroulerait le dernier épisode des aventures posthumes de l’abbé Perrot. Les militants nationalistes d’extrême droite qui avaient bénéficié d’une promotion inespérée à l’occasion de la parution d’une biographie du redoutable abbé dont la tombe avait été vandalisée entendaient organiser une manifestation vengeresse.

 

 

PAS D’INTERDICTION POUR LES « PATRIOTES BRETONS »

 

 

Le mot d’ordre en était d’une simplicité que l’on n’oserait dire évangélique tant les valeurs de ces catholiques qu’inspire surtout la haine conjointe du Français et du musulman sont éloignées de celles que prône l’Évangile : « Communistes assassins».

Ce mot d’ordre était d’ailleurs en totale contradiction avec l’événement qui avait provoqué cette manifestation puisque la destruction de la croix celtique, remarquablement hideuse, qui ornait la tombe de l’abbé avait été attribuée par ces militants eux-mêmes à Gaël Roblin et son équipe (à savoir les indépendantistes de Breizhistance), lesquels s’étaient bien gardés de démentir. Mais nous n’en sommes pas à de pareils détails près.

Le Parti communiste, appuyé par plus d’une douzaine d’associations ou partis politiques dont le PS, la France insoumise, le NPA, la CGT, la FSU, la FIDL et la LDH, a demandé l’interdiction de cette manifestation. Le préfet n’en a toutefois tenu aucun compte, et la population de Scrignac a pu, une fois de plus, assister à une démonstration de patriotisme breton bien digne de l’abbé Perrot.

Les années précédentes, on avait pu entendre les organisateurs de ces rassemblements dénoncer l’odieuse « République française franc-maçonne » supposée promouvoir cette effroyable « abomination» qu’est «l’invasion de la religion musulmane ». Pas de problème. La République est bonne fille.

 

 

TRIOMPHE DU GWENN HA DU

 

 

 

 

Ce qui rend cet événement intéressant, c’est d’abord l’absence totale de partis dits bretons, autonomistes ou indépendantistes, dans la liste des opposants à cette manifestation. Il est entendu que Perrot est un martyr de la cause.

C’est ensuite le silence de la presse régionale : un entrefilet dans Le Télégramme annonçant la présence d’une « soixantaine de nationalistes à Scrignac», voilà tout. Pas un mot dans Ouest-France, pas ombre de journaliste sur place, alors même que la « profanation» de la tombe de l’abbé Perrot avait suscité des flots de commentaires, visant unanimement à dissimuler les engagements idéologiques de cet abbé nationaliste et à laisser dans le flou ses activités collaborationnistes.

Enfin et surtout, cet événement montre à quel point de confusion en sont arrivés des militants de gauche qui, naguère encore, avaient une analyse claire du nationalisme breton et des raisons pour lesquelles le mouvement breton s’était massivement engagé dans la collaboration. Désormais, L’Humanité nous l’assure, l’abbé Perrot n’a pas été exécuté par la Résistance « parce qu’il était nationaliste breton» mais parce qu’il s’était « vautré dans la collaboration avec les nazis». L’essentiel est de sauver le nationalisme breton, forcément très bon puisque tout est bon dans le breton. Exit le nationalisme, et avec lui toute possibilité d’analyse de la situation actuelle.

Les rédacteurs du texte demandant l’interdiction de la manifestation ont placé ce texte sous un drapeau breton, le « gwenn ha du», le drapeau des nationalistes précisément, avec hermines et bandes noires et blanches symbolisant les évêchés — symboles ultraréactionnaires ici repris au nom du communisme supposé lutter contre le fascisme dans le cadre de la bannière nationale. Une étoile rouge sur une hermine, un poing sortant d’un évêché : il ne manque que le goupillon pour fracasser la croix gammée, la symbolique sera parfaite, et le noir et blanc symbolisera le combat contre le fascisme après l’avoir bien servi.

 

USAGE DU CHIFFON ROUGE

 

 

 

 

 

Secrétaire du PCF du Finistère, Ismaël Dupont se consacre depuis quelques années, sur le site du chiffon rouge de Morlaix, à une histoire du nationalisme breton visant à acclimater la version des nationalistes en lui donnant apparence de synthèse autorisée.

Exploitant les publications de Jean-Jacques Monnier, Kristian Hamon, Georges Cadiou et autres militants autonomistes, il fait de ces recherches orientées une exploitation de seconde main, criblée d’erreurs mais apparemment destinée à servir de vademecum aux militants communistes soucieux de s’instruire à peu de frais.  Plutôt que d’un vademecum, à dire vrai, cette histoire du mouvement breton s’apparente à ces textes que rédigent les élèves de seconde appelés à faire un exposé à partir de leurs lectures et de Wikipedia — et c’est cet exposé qui sert de postface à une stupéfiante évocation de la Fin du chemin de quelques nazillons bretons victimes de leur amour pour la Bretagne.

Je dis bien « stupéfiante», quoique, après avoir lu de longue date les productions nationalistes, je sois blindée contre toute surprise. En l’occurrence, et d’après ce qui en est exposé dans le livre, un jour, un professeur de français au lycée de Lannion, Maryse Le Roux, préparant une étude sur la région de Guidel, rencontre « un vieux Breton bretonnant pur jus» (p. 17). Oh, comme c’est pittoresque ! Il est tout vieux, tout petit, c’est un « lutin», un « vieil enfant rebelle qui veut vivre chaque instant dans la ferveur et dans l’action» (p. 17). Et sa maison est pleine de meubles bretons « authentiques» surplombés par le portrait d’un prêtre, l’abbé Perrot. Oh, comme c’est romanesque !

Face à Henri, dit Herri, Caouissin (car il s’agit de lui), jadis membre du Kommando de Landerneau créé pour infiltrer les maquis, arrêter et torturer les résistants, Maryse Le Roux éprouve une merveilleuse excitation et se sent « comme un enfant à qui on lit un livre d’aventures, qui ne trouve pas que le pirate a raison d’égorger tout ce qui bouge, mais qui trouve le pirate bien vivant quand même » (p. 19).

Toute frissonnante, elle décide de s’«offrir ce luxe absolu» : rencontrer des nationalistes bretons collaborateurs des nazis, et ce à titre de délicieuse transgression régressive, pour contredire le « diagnostic pythique» du médecin de famille qui trouvait jadis qu’elle avait trop d’imagination. Il nous faut comprendre, elle nous l’avoue, qu’elle est atteinte d’une « niaiserie romanesque résiduelle» qui lui fait savourer Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne de la baronne Staffe. En effet, « la lecture de la baronne plonge dans un état délicieux d’exotisme rigolard et gloussant » (p. 11) digne d’inspirer l’envie de se placer sous son patronage et « comme la baronne, raconter les usages du monde» des nationalistes bretons. Elle entreprend donc de brosser de ces créatures exotiques que sont les militants bretons condamnés à la Libération un portrait destiné à être lu en gloussant — projet étrange, surtout de la part d’un professeur rémunéré par l’Éducation nationale, mais qui, en réalité, ne fait pas glousser car elle les présente sous un jour tout à fait aimable et digne d’inspirer de la sympathie pour leur martyre et pour leur cause — résultat non moins étrange, et plus révulsant encore.

Nous avons donc toute une galerie de portraits, qui nous sont présentés avec la caution du PCF via Ismaël Dupont, supposé apporter in fine la version objective de l’itinéraire de ces charmants vieillards.

Après le fringant Herry Caouissin, elle a rencontré Jean, dit Yann, L’Haridon ; Jean Adolphe, dit Yann, Fouéré ; Jean-Marie, dit Yann, Bouëssel du Bourg ; Charles Le Gaonac’h, et deux vieilles dames tout aussi pittoresques, Denise Guieysse et Françoise Rozec, dite Meavenn.

Yann L’Haridon, « plein d’une curiosité intellectuelle éclectique et vivante» a, plus que tous, su toucher son cœur : elle l’admire, elle voit en lui un frère (p. 69) et d’ailleurs ce qui a guide son action, c’est « le code de l’honneur hérité des anciennes religions celtiques» (p. 70). Silence total sur les actions de ce pauvre L’Haridon menées avec l’appui de Vissault, agent de la Gestapo : c’était une victime, il a beaucoup souffert.

Yann Fouéré est, lui, « un artiste du consensus», dont la pensée politique se résume admirablement : « fédéralisme, pragmatisme, organisation du concret», bref, « une grande figure» (p. 53). Nulle allusion au double jeu qui a fait de lui l’un des plus efficaces agents de la Gestapo en Bretagne, avant d’organiser la filière des faux passeports qui a permis aux tortionnaires du Bezen Perrot de se réfugier en Irlande.  Ismaël Dupont rappelle bien quelques faits dans la notice qu’il lui consacre mais quoi, il avait la carrure d’un « homme d’État», pourquoi pinailler. Aucun ne rappelle que la Fondation Fouéré à Guingamp continue son combat, et que c’est ce combat combat ethniste qui l’a amené à collaborer : tout se perd dans une admiration bizarrement et inexplicablement tempérée par l’accumulation de faits épars et donnés hors contexte.

Et voici le galant Yann Bouëssel du Bourg, si touchant dans son admiration pour Célestin Lainé le « héros celte» le « glaive de lumière» (p. 83). Maryse Le Roux ne veut pas savoir qu’il était membre du Service spécial de Célestin Lainé ; elle a pourtant lu ses mémoires et elle a appris qu’après-guerre il était responsable des scouts Bleimor rattachés aux scouts d’Europe et « selon certaines sources, membre de l’Opus Dei». Là, elle éprouve comme un doute : non, non, « l’homme avec qui j’ai parlé ne s’identifie pas avec ces appartenances qui me glacent», s’écrie-t-elle. Le nom de l’Opus Dei la glace ; les souvenirs de Bouëssel du Bourg évoquant « la vie du Bezen : manœuvres, gardes, exercices de tir, montage et démontage des armes, leçons de breton et d’allemand» ne la glacent pas du tout. Et le fait que Bouëssel se trouve avec Herry Caouissin à l’Institut culturel de Bretagne où ils prolongent glorieusement leurs actions pour la Bretagne, puisque Herry Caouissin est alors récompensé en sa présence par le Collier de l’Hermine, ne la glace pas du tout non plus.

Même chose pour Denise Guieysse et Meavenn : elles ont un mérite fou d’avoir su s’imposer dans un monde d’hommes. Où l’on serait tenté de voir deux furies plus fanatiques que les plus fanatiques, enfuies dans les camions du Bezen Perrot et revenues avec leurs SS pour continuer de militer, Maryse le Roux ne voit que tendre amour. Des nazies ? Allons donc ! Denise et Alain (Luëc, l’un des tortionnaires du Bezen) vivent une belle histoire d’amour en Allemagne (p. 89) et Meavenn s’enfuit pour suivre son amant, Jean-Marie Chanteau, l’un des chefs du Bezen (p. 95). L’amour, toujours l’amour ! Et puis, l’une est la digne fille de son père, l’autre a écrit de si beaux poèmes. Pour les trouver beaux, en quelle langue a-t-elle pu les lire, mystère, mais enfin, ultime révélation, Meavenn fait des petites madeleines… En conclusion, Ismaël Dupont nous l’explique, Meavenn « est une très belle femme et une personne de caractère. Elle est, à l’époque, la fiancée de Célestin Lainé avec qui elle pense se marier » et, pour finir, elle inspire à Morvan Lebesque (autre national-socialiste de la première heure) « des pages de son grand succès, Comment peut-on être breton ?).

Ainsi Comment peut-on être breton ? maître-livre de l’ethnisme breton, se voit promu sans réserve. Et le parti communiste de Morlaix promeut dans la foulée ce portrait nunuche de nazillons non repentis au bout d’un si romantique chemin. Les références aux productions autonomistes et les remerciements à Mona Ozouf pour ses conseils le montrent assez : le chiffon rouge ne sert qu’à dissimuler le gwenn-ha-du.

 

ÉRECTION DE SAINT KEO

 

 

Il est loin, le temps où les militants communistes chassaient les porteurs de gwenn-ha-du qui essayaient de se glisser dans les manifestations…

Il est loin, le temps, où le maire de Scrignac et les conseillers municipaux protestaient contre une simple phrase de Budes de Guébriant en hommage à l’abbé Perrot au congrès du Bleun Brug : « Les familles des fusillés, les associations de Résistance de Scrignac protestent énergiquement contre le fait qu’un ancien conseiller national de Pétain défende un traître à la France et attaque la Résistance qui en toute justice punit ce traître de la peine de mort. Perrot qui sous l’Occupation recevait en son presbytère les miliciens autonomistes bretons était bien pro-allemand… ». En 1948, il était clair pour tous que c’était bien parce que Perrot était un militant nationaliste breton qu’il était pro-allemand.

À présent (je l’ai appris grâce à la profanation de la tombe), le grand événement scrignacois, pour la presse régionale, du moins, est le pardon de saint Keo inauguré par l’abbé Perrot, avec le culte de ce saint, en 1937.

La jolie chapelle de Coat-Quéau avait été vendue en 1920 aux Bolloré. Pour venger ce crime, l’abbé Perrot, ayant décidé de demander à un militant nationaliste de ses amis, et futur agent de la Gestapo, l’architecte James Bouillé, de construire une chapelle au lieu-dit Coat-Quéau, se plut à imaginer un saint pour parachever son œuvre de reconquête de la terre chrétienne par la celtitude. D’après Albert Deshayes, le toponyme « quéau» désigne des haies : « L’ancienne trêve de Coat-Quéau en Scrignac, Coetkaeaou en 1318, contient vraisemblablement le pluriel de kae, haie. » Coat-Quéau signifie donc le bois des haies. La reconquête par le Celte s’accommodait mal de tant de candide simplicité : surgit Keo avec K interceltique si viril, et donc désormais Koat Keo, le bois de Keo.

Non contents de faire leurs dévotions à ce saint tout droit sorti du cerveau de l’abbé Perrot, les Scrignacois ont décidé en 2014 de procéder à l’érection de Keo dans la Vallée des saints. Pour ceux qui ne le sauraient pas, la Vallée des saints est une hideuse réalisation touristico-identitaire s’inscrivant dans le projet de reconquête chrétienne d’une Europe des régions telle que voulues par Dieu (il s’agit du projet de l’Institut de Locarn, lobby patronal breton soutenu par Le Drian et le conseil régional : les gigantesques saints, exclusivement bretons, et pas français, qui doivent atteindre le nombre d’un millier et faire de la jadis magnifique vallée qu’ils colonisent une « île de Pâques bretonne », sont destinés à prouver aux touristes chinois descendus de leurs cars, l’authenticité d’une ethnie bretonne distincte de la France. Le label Produit en Bretagne créé par l’Institut de Locarn ouvre la vallée…).

 

 

Pour la somme de 12 000 €, ils ont ainsi aggravé la monstrueuse Vallée des saints d’une statue monumentale destinée à servir le culte du tourisme identitaire.

Nous avons ici, pour fermer la boucle, une illustration de la régression ethniste en cours.

Elle consiste, somme toute, à apprendre aux Bretons à prier saint Keo.

Et faire se rejoindre les chemins des communistes et des autonomistes dans un œcuménisme panceltique impliquant une même vision de l’histoire.

 

*

 

Ne soyons pas trop pessimistes, il y a tout de même des esprits critiques et voici un article roboratif d’André Le Roux (auteur d’une non moins roborative chronique en gallo dans le journal Bretagne-Ile-de-France où est parue cette note de lecture).

 

 

 

 

 

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La régression ethniste bat son plein en Bretagne (2)

 

 

UFCEE : carte des nations encore sans État 

 

 

Je ne comptais pas consacrer plus d’une page à l’abbé Perrot, mon intention étant de montrer comment extrême droite et extrême gauche nationalistes se rejoignent, et ce en partant de divers exemples pris dans l’actualité. Le cas Perrot n’était qu’un exemple parmi d’autres : je voulais, à dire vrai, surtout insister sur quelques événements récents.

Le premier d’entre eux était la pétition lancée par l’UFCEE (Union fédéraliste des communautés ethniques européennes) (encore dite FUEV ou FUEN, selon la langue adoptée) un lobby ethniste actif au Conseil de l’Europe et qui a pour but de faire advenir une Europe des ethnies contre les États-nations ; les langues régionales servent ainsi de cheval de Troie ; l’UFCEE est à l’origine de la Charte des langues minoritaires qui a provoqué des années d’affrontement en France (la charte des langues minoritaires n’étant que l’une des chartes concoctées par l’UFCEE).

Voici la coupure de journal qui m’a été adressée par un lecteur :

 

 

 

Que ces réseaux d’extrême droite poursuivent leur combat, quoi d’étonnant ?

« Nous sommes particulièrement tenaces. Partout où il est question des droits des minorités ethniques [Volksgruppen] et peut-être même où se prennent les décisions, nous nous incrustons, on ne peut plus alors se débarrasser de nous et nous essayons de peser sur les choix1. » 

L’auteur de ces propos n’est autre que Christoph PAN, ancien professeur de droit à l’université d’lnnsbruck (Autriche) et précédent président de la F.U.E.V. (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen : Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes / U.F.C.E.)2 » 

 

Tel est le début de l’essai de Lionel Boissou sur l’UFCEE et la Charte des langues régionales, essai remarquable et qui a utilement servi à éclairer ceux qui ont voulu l’être.

Les faits ayant été établis de longue date, ce nouvel épisode du combat tenace des militants ethnistes pourrait sembler dénué d’intérêt, mais, bien au contraire, cette nouvelle mobilisation agit comme révélateur :

— D’une part, elle montre que les nationalistes d’extrême gauche se révèlent les plus actifs pour soutenir cette pétition, comme naguère la Charte des langues régionales. La langue fétichisée, surtout par ceux qui ne la parlent pas, fait office de totem de la tribu à constituer comme telle.

— D’autre part, elle montre comment la presse régionale assure la promotion de cette pétition sans la moindre analyse de son origine, de son but réel et de ses enjeux. À lire l’article d’Ouest-France consacré au sujet, sont désignés à la vindicte ceux des élus qui, on ne sait pourquoi, ne la signent pas.

Et finalement, scandale absolu, Ouest-France annonce triomphalement que le président de la Région Bretagne a signé.

C’est ce qu’on appelle une « initiative citoyenne»…

 

*

 

En Bretagne, les socialistes, s’alliant avec les autonomistes, ont été les premiers à faire allégeance au lobby ethniste et instrumentaliser ainsi les langues régionales. Il est vrai que parler de socialisme est ici déplacé puisque le président du conseil régional élu comme socialiste est maintenant dans l’opposition au parti socialiste et participe à un gouvernement de droite. Mais, bien qu’ayant opportunément quitté le navire qu’il avait contribué à couler, il a laissé à sa place en Bretagne un cryptosocialiste chargé d’incarner sa fidélité à un parti qui, à l’en croire, avait toujours été le sien même si les Bretons ne s’en étaient pas vraiment doutés, à savoir la Bretagne. « Mon parti désormais, c’est la Bretagne comme cela l’a toujours été», déclare-t-il.

 

 

 

« Désormais comme toujours », cela pourrait être le mot d’ordre de ceux qui pratiquent l’art de virer de bord. Quoi qu’il en soit,  les Bretons qui ont cru voter socialiste ont en fait, voté breton ; ils ont cru élire Le Drian et ils ont élu Chesnais-Girard qui incarne une valeur bretonne on ne peut plus aisée à rentabiliser car, la Bretagne, c’est l’ouverture : elle peut aller du parti socialiste à l’extrême opposé du parti socialiste, du grand n’importe quoi au presque tout, sous la forme extrême du rien qui permet de faire dire aux Bretons ce qu’on veut. Et de les inscrire dans la grande croisade ethniste destinée à les libérer.

Pour s’en assurer, il faut voir le film tourné au conseil régional lorsque Loïg Chesnais-Girard a succédé à Jean-Yves Le Drian.

Le « Bro goz», hymne national breton inventé par un druide raciste, comme le drapeau national breton, est un appel à l’indépendance.

« O ! Bretagne ! mon pays ! J’aime mon pays ! — Tant que la mer sera comme un mur autour de lui, — Que mon pays soit indépendant ! » 

Et il ne s’est pas trouvé un élu pour protester.

Bécassine est un personnage sans bouche, et qui, finalement, incarne bien le rôle assigné aux Bretons : l’être. Et se taire.

 

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Si vous cliquez sur l’icône de la nation bretonne sur la carte de l’UFCEE, vous découvrez que la Bretagne est une nation catholique représentée par Kelc’h an Dael qui l’a déjà dotée d’un parlement élu à Lanrodec en 2016.

Il est intéressant de découvrir les actions menées au nom du peuple breton sans qu’il s’en doute : protestations contre la persécution de la langue bretonne par l’État français, élections, pétitions…

Le président du conseil régional n’a sans doute pas manqué de s’en aviser avant de signer la pétition de l’UFCEE. Ce qu’il cautionne va bien au-delà des langues régionales.

 

 

PETITE NOTE

 

Des lecteurs, effarés de voir les autonomistes entonner le « Bro goz » au conseil régional pour saluer le départ de Jean-Yves Le Drian remplacé par Loïg Chesnais-Girard, m’ont demandé qui étaient ces militants.

Nous avons, de gauche à droite,

— Herri Gourmelen, militant nationaliste de la première heure, longtemps président du groupe UDB au conseil régional (en 2017, il signait avec un autre nationaliste, jadis porte-parole de l’UDB, un communiquévisant à soutenir les « prisonniers politiques» de la Catalogne opprimée par l’Espagne en se désignant comme «ancien membre du conseil régional» où il revient apparemment pour chanter et faire chanter les élus).

— Jean-Michel Le Boulanger, désormais premier vice-président en charge de la Culture « et de la démocratie » (formule déjà employée par Morvan Lebesque pour faire passer l’autonomisme sous les couleurs de la diversité), élu PS mais associé aux autonomisteset ne manquant aucune occasion de promouvoir leur propagande.

— Mona Braz, ex-porte-parole de l’UDB (et ex-épouse d’un militant nationaliste d’extrême droite).

— Paul Molac, autonomiste proche de l’UDB, promu par le PS avec le soutien de Le Drian (qui a pu se vanter d’avoir fait entrer le premier autonomiste breton à l’Assemblée) mais depuis devenu macroniste. Ses prises de position ont fait l’objet d’une analyseprécise bien documentée.

— Lena Louarn, fille d’un militant nationaliste condamné à l’indignité nationale à la Libération, élevée comme ses nombreux frères et sœurs dans le culte de la nation bretonne, elle est vice-présidente en charge des langues de Bretagne. Elle a longtemps dirigé le journal Bremañ où travaillaient des terroristes de l’ARB (Armée révolutionnaire bretonne) et se lisaient des articles à la gloire de militants nationalistes collaborateurs des nazis. On la voit ici en robe aux couleurs du drapeau breton dit « gwenn-ha-du ».

 

J’ai commencé par une carte : je termine par une carte, celle de l’Europe vue par Eurominority et qui correspond à la vision défendue par Paul Molac et les udébistes du conseil régional en relation avec les autonomistes et indépendantistes alsaciens, savoyards, corses, basques et occitans. L’Europe des ethnies est l’Europe donnée pour à venir et à faire advenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

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