Le prix Libbylit

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Un lecteur me signale que La fenêtre de Kenny a reçu le prix Libbylit. Ou plutôt que les trois premiers albums de Sendak que j’ai traduits ont reçu le prix Libbylit (j’en ai traduit sept en sept mois et, à mon avis, le meilleur est le dernier, Ouvrir la porte aux papillons). Enfin, tout ça s’est sans doute décidé à l’automne.

Alarmée à l’idée d’avoir à participer à des cérémonies d’attribution de prix, je consulte la page à quoi mène le lien qu’il m’indique. La nouvelle, de fait, apparaît dans Le Monde :

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« Pourquoi choisir entre les merveilles qu’a déjà exhumées MeMo parmi ces albums ignorés de Maurice Sendak (1928-2012) qu’on ne saurait réduire au cultissime Max et les Maximonstres (1963) ? Aussi ce sont trois titres qu’a distingués la Foire du Livre de Bruxelles dans son palmarès Libbylit : Un trou c’est pour creuser, ce « premier livre de définitions premières » où Sendak se contentait d’apporter son humour graphique aux textes élaborés par Ruth Krauss et les enfants qu’elle avait sollicités pour ces réjouissantes formules explicatives (« La figure, c’est bien pour faire des grimaces » ou « une fête, c’est pour rendre les enfants heureux ») ; Loin, très loin qui anticipe la fugue de Max, lorsque le petit Martin, en conflit avec ses parents, part à l’aventure le temps d’apprendre la patience ; mais aussi La Fenêtre de Kenny, premier album dont le créateur new-yorkais signe à la fois le texte et l’image en 1956. Un jardin nocturne, sept énigmes à résoudre posées par un coq perché sur un train, qui sont autant de pistes initiatiques pour faire la part de l’intime et de l’universel. Pionnier et déjà magistral.

P-J. C.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Morvan, éditions MeMo/Les Trésors de Sendak, 72 pages, 17 €. »

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Apparemment, c’est la Foire du Livre de Bruxelles qui a attribué la mention spéciale du prix Libbylit à La fenêtre de Kenny, Loin, très loin et Un trou, c’est pour creuser.

 Le prix Libbylit semble être un prix assez important, d’après Ricochet, site spécialisé dans ce qu’on appelle la « littérature jeunesse ».

Mon éditeur est-il au courant ?

Je vais voir sur son site. Eh oui ! C’est écrit :

« MeMo primé à Bruxelles pour sa réédition de l’œuvre de Maurice Sendak »

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Bizarre, l’illustration est extraite de Funambule, un livre qui ne figure pas dans la sélection  du jury et le texte invite à venir rencontrer à la foire du livre de Bruxelles… Mélanie Rutten qui signera ses livres.

Le spectre de la cérémonie s’étant éloigné, je profite de l’occasion pour faire un petit tour sur le site de l’éditeur, et je constate que les trois livres primés sont présentés sans mention de traducteur.

 

 

 

 

J’avais déjà signalé ce problème, car l’ATLF (l’Association des traducteurs littéraires de France) a obtenu que les éditeurs fassent figurer les noms des traducteurs sur leurs sites au même titre que les noms des auteurs.

Par un hasard que les surréalistes nantais auraient qualifié d’objectif, je venais de recevoir un questionnaire d’une doctorante sur « l’intraduction au sein des éditions MeMo ».

Le questionnaire était le suivant :

  • Que pensez-vous de la politique de traduction des éditions MeMo ?
  • Combien de titres avez-vous traduit pour le compte de la maison ?
  • Pouvez-vous nous décrire votre travail avec cet éditeur ? Comment naissent les projets ?
  • Vous arrive-t-il de proposer des projets de traduction ?
  • Diriez-vous que les livres que vous traduisez répondent à une fonction patrimoniale ? En quoi ?
  • La politique de traduction de MeMo (dans le cadre des collections « Classiques étrangers pour tous » et « Les grandes rééditions ») se situerait-elle du côté de la réédition, de la réinvention, ou de l’hybridité ?
  • Nous savons que plusieurs éditions de Baba Yaga ont été faites en France, de par son caractère patrimonial. En quoi cette nouvelle traduction est-elle différente de celles proposées par d’autres éditeurs français ?
  • Plusieurs des intraductions sont des contes. Quelle est votre stratégie pour faire ressortir l’oralité d’un conte à travers une traduction ?
  • Quel est le rapport de la maison avec les traducteurs ?
  • Un des ouvrages a-t-il une particularité dont vous souhaiteriez nous parler ?

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Après avoir découvert que je faisais de l’intraduction et que j’étais supposée avoir une stratégie pour faire ressortir l’oralité des contes à travers mes intraductions à fonction patrimoniale hybride, j’ai surpris le démon de la farce en train de me souffler des réponses aussi surréalistes que ces questions et j’ai réussi, non sans peine, à le faire taire. Je venais juste d’indiquer que je ne voyais pas que répondre lorsque j’ai appris que mes intraductions à fonction patrimoniale avaient bénéficié du prix Libbylit, ou plutôt avaient, dans une bien modeste mesure, permis à mon éditeur de bénéficier du prix Libbylit.

Voilà donc de quoi apporter une réponse concrète au questionnaire.

Et je précise que MeMo est l’un des meilleurs éditeurs de livres pour enfants non seulement en France mais en Europe.

Un grand merci au lecteur qui m’a informée de l’attribution du prix Libbylit !

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À la suite de cet article, les éditions MeMo ont fait figurer le nom du traducteur sur la présentation des livres…

 

 

 

Pour être objective, je dois noter que le nom du traducteur figurait déjà sur la notice de l’un des livres de la série.

 

 

 

 

 

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Marie de France à l’université

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Joyeuse rencontre autour des Lais de Marie de France : ce qui devait être une conférence à la Maison des sciences de l’homme de Rennes s’est changé en rencontre improvisée avec les étudiants de première année car, ayant omis de demander confirmation de la date de la conférence, j’avais prévu tout à fait autre chose. Mais c’était sans doute mieux : découvrant à 9 heures que je devais intervenir à 11 heures, j’ai oublié toute érudition et cela m’a permis d’être beaucoup plus ouverte aux interrogations des étudiants. Certains étaient déjà de vrais spécialistes, capables d’évoquer Wace et Geoffroy de Monmouth. Les autres, dans leur immense majorité, n’avaient aucune opinion et ne connaissaient rien à la littérature médiévale. Je pensais qu’ils avaient passé l’année à étudier les Lais mais non, le livre faisait partie d’un cursus intitulé Poésie et narration et qui rassemblait sous cet intitulé, aussi étrange que cela puisse paraître, Marie de France, La Fontaine, Hugo et Perros. La Fontaine aurait peut-être apprécié cette alliance de la carpe et du lapin mais là n’était pas la question. En fait, ce qui justifiait ma présence, c’est que Nathalie Rannou, qui avait pris ce cours en charge, avait été surprise de découvrir que la traduction des Lais proposée pour un cours sur Poésie et narration était la traduction universitaire du Livre de poche qui était assurément utile pour déchiffrer les Lais mais qui privait le texte de toute poésie.

Petit exemple qui m’a été demandé, le début du « Lai du rossignol » :

 

« Une aventure vus dirai

dunt li Bretun firent un lai

l’Aüstic a nun, ceo m’est vis

si l’apelent en lur païs

ceo est russignol en franceis

et nihtegale en dreit Engleis »

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Traduction de Laurence Harff-Lancner :

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« Je vais vous raconter une aventure

dont les Bretons ont tiré un lai

qu’ils nomment Le laüstic, je crois,

dans leur pays,

c’est-à-dire Le rossignol en français

et The nightingale en bon anglais. »

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C’est, selon la méthode française, de la prose mais présentée en allant à la ligne car le texte original est en vers.

Et voici ce que j’en avais tiré, selon ma méthode, consistant à garder du texte médiéval tout ce que je pouvais, pourvu que l’octosyllabe à rimes plates soit conservé, et le sens immédiatement accessible :

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« Une aventure vous dirai

Dont les Bretons firent un lai

Le “Laüstic”, ce m’est avis,

L’appellent-ils en leur pays,

Soit dit “Rossignol” en français

Et “Nightingale” en bon anglais. »

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Loin de moi l’idée de blâmer la traduction de Laurence Harff-Lancner, mais, en l’occurrence, il ne s’agissait pas de donner un cours d’initiation à la littérature médiévale. Les étudiants, amenés à découvrir les Lais tels que je les avais traduits avaient été soudain touchés par une sorte de grâce (qui est celle de Marie et qui peut toucher même des enfants très jeunes, comme l’a montré le film d’animation réalisé à partir du « Lai du bisclavret ») et l’idée leur était venue de m’inviter. Ce qui était extraordinaire était la manière dont les questions des étudiants, focalisées sur le problème de la traduction (je ne l’avais pas du tout cherché) touchaient juste.

Nous partions d’un texte du XIIe siècle porté par une forme musicale. Or, comment pouvait-on imaginer traduire le sens en laminant la forme qui était constitutive du sens ? L’étudiante candide qui m’a dit hésiter à poser cette « question bête » (c’est ainsi qu’elle l’a qualifiée elle-même) pouvait-elle imaginer qu’elle mettait au jour la question essentielle, à laquelle je me suis longtemps efforcée de répondre en traduisant — mais, comme André Markowicz, dans une espèce de vide sidéral, et la mesure de ce vide est d’ailleurs donnée par le fait que, depuis cinq ans, ce cours était donné sans susciter la moindre interrogation.

J’ai découvert que l’université de Rennes 2 avait consacré un cursus et même une soirée poétique à Marie de France qui, par ailleurs, a bénéficié d’une rue près de l’université. Il est, en effet, possible d’acheter un petit pavillon rue Marie de France, tout à côté de la rue de la Fée Viviane, à l’angle de la rue de Brocéliande, un peu plus bas que la rue de l’Enchanteur Merlin. C’est une sorte de lotissement qui est bordé, je l’ai découvert à cette occasion, d’une très longue rue Joseph Martray. Difficile de trouver mieux comme illustration du Monde comme si. Les militants bretons me reprochent de voir des nazis partout : avec Joseph Martray nous avons un bel exemple de collaborateur des nazis, qui a poursuivi jusqu’au bout, aux côtés de Yann Fouéré, son combat en faveur d’une Europe des ethnies. Je ne l’ai pas cherché mais, hélas, je suis bien obligée de le voir — et de voir que Martray, ainsi promu par une municipalité socialiste, fait bon ménage avec l’imaginaire arthurien, lequel plonge aussi dans les émanations méphitiques de la celtomanie. Marie de France mise au service de cette idéologie, eh oui, hélas encore… C’est justement pour m’opposer à cette exploitation de son œuvre que je l’ai traduite. On ne risque pas de m’inviter à faire part de mes travaux.

Il fallait du courage pour organiser cette rencontre à la Maison des sciences de l’homme, je ne m’en rendais pas vraiment compte. J’en suis d’autant plus reconnaissante à Nathalie Rannou, Jeanne Vauloup et Romain Courapied qu’en prévision de cette rencontre j’avais demandé à France culture la copie de l’émission consacrée aux Lais et aux Fables à la Comédie française et que je l’ai obtenue, avec l’autorisation de la diffuser sur ce site. Le problème est que le fichier est trop lourd, mais je cherche une solution.

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POST SCRIPTUM

Puisqu’elle a été mise en ligne, je ne saurais trop recommander la lecture hilarante de la communication arthurienne d’un érudit venu d’Oklahoma disserter à l’université de Rennes de ce que cet éminent médiéviste appelle un « objet », à savoir un tumulus. Le mot « hoge » employé par Marie est un mot d’origine normande. Problème : comment faire pour le celtiser ? La méthode est simple : compter les tumuli, les cairns et les allées couvertes de basse Bretagne. Conclusion : « La forte concentration de ces objets dans le monde celtique de l’ouest de la France invite à supposer que Marie a pu visiter cette région ». Le raisonnement est, évidemment, un peu difficile à suivre car le fait qu’il « survit en Côtes d’Armor seules environ 140 sites mégalithiques » (qui ne sont, à trois exceptions près, pas des tumuli) ne signifie pas que Marie ait fait le tour des sites mégalithiques pour écrire « Le lai d’Yonec »… Y compris parmi les celtomanes, qui pense encore que ces « objets » sont celtiques ? Mais, ça ne fait rien, exit la « hoge », surgit le Celte.

Le plus comique (pour ceux toutefois qui sont amateurs de comique universitaire) est que  « Le lai d’Yonec » est un lai situé : l’action se passe à Caerwent, Marie le précise dès le début et le redit à la fin ; pour mieux situer l’action dans le lieu et dans le temps, elle note que le seigneur se rend à Caerleon pour la saint Aaron — donc à neuf miles de là pour le 1er juillet (saint Aaron était honoré à Caerleon). Elle donne même le nom de la rivière de Caerwent… Difficile d’être plus clair : tout se passe au sud du pays de Galles et le terme « hoge »  a été choisi intentionnellement pour son côté mystérieux afin d’évoquer le royaume des morts. Le mot apparaît quatre fois dans le lai mais nulle part ailleurs dans toute l’œuvre de Marie (certains copistes l’ont transposé en « cave » ou « haie » parce qu’ils ne le comprenaient pas).

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Je note d’ailleurs que Laurence Harf-Lancner traduit le mot « hoge »par « colline », ce qui est une erreur car ce que Marie désigne, c’est une butte élevée, un tumulus, lieu mystérieux associé à la mort depuis la préhistoire. Cette erreur est intéressante puisqu’elle montre que le fait de respecter la forme du poème n’induit pas d’imprécision, comme on le pense généralement.

 

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Babel heureuse

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Le lancement de la nouvelle revue poétique Babel heureuse a eu lieu. Et l’on peut y entendre Incandescence, tout en lisant les textes à partir desquels j’avais écrit le spectacle

Affaire à suivre car je prépare la suite pour l’été prochain. 

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Eugène Onéguine

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Une fois de plus, j’interprète le rôle de Tatiana. Cette fois, c’est pour le CD qui vient de paraître aux éditions Thélème ; Daredjan Markowicz, qui connaît pas cœur les six mille cinq cents vers du roman de Pouchkine, dit le texte en russe, et André dit sa traduction en venant s’appuyer sur les sonorités du russe.

C’est une belle expérience, et qui s’inscrit à point nommé dans les polémiques actuelles sur la traduction : reprenant sans fin la même vieille argumentation, des traducteurs que l’on pourrait dire institutionnels assurent que les textes en vers doivent être transposés en prose ou en vers libre (lequel vers libre n’est que de la prose) car respecter la forme du texte original ne serait qu’une singerie contraire au bon goût français. Il suffit d’écouter le CD pour constater que c’est faux.

.Le 

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La tâche poétique du traducteur

 

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Et voilà terminé le colloque que les organisateurs ont eu le courage d’ouvrir « à partir d’Armand Robin », et qui s’est tenu à l’Hôtel de Lauzun, puis à l’université Paris-Diderot (stupéfiant passage des ors de Pimodan aux fumées d’usine sur le ciel de Paris). C’était remarquablement organisé  et intéressant parce qu’on assiste désormais à un vrai travail pour sortir de la mystique de la poésie et de traduction (les communications de Valery Kislov, qui a traduit La disparition de Pérec, de Georges-Arthur Goldschmidt et d’Olivier Mannoni, entre autres, avaient le mérite de nous faire entrer dans l’atelier du traducteur). Ce que j’ai essayé de rappeler « à partir d’Armand Robin », c’est que l’opposition entre le Poète et le traducteur, comme entre le génie et le tâcheron, l’artiste et l’artisan, est totalement artificielle, et qu’elle repose sur une absence de prise en compte du travail du texte comme travail de poésie qui induit des conséquences désastreuses (telles que le plagiat, toléré, voire encouragé — ce qui a été  à l’origine de cette communication).

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Paul Sébillot et la mort

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Je reçois le dernier numéro de La Grande oreille, revue à laquelle j’ai donné un article sur Paul Sébillot dans la suite de la petite chronique sur les folkloristes français que je poursuis depuis plusieurs années.

Ce numéro est consacré à la mort, ce qui, hélas, se trouve en accord avec le sujet de cet article car Paul Sébillot fait partie de ces folkloristes dont l’œuvre, laissée en déshérence, est autant dire défunte.

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J’avais entrepris une grande édition de ses contes, comme suite et complément de l’édition des contes de Luzel, mais le projet s’est perdu dans les sables de la rentabilité commerciale.

J’ai quand même pu rassembler une part de sa collecte jusqu’alors ignorée, à savoir ses légendes de fées des rivages dites fées des houles, puis une synthèse de sa collecte de contes, sous le titre Contes de Haute-Bretagne.

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Lorsque le directeur éditorial des éditions Ouest-France m’avait demandé simultanément, pour la collection « Les grandes collectes », un volume de Luzel et un volume de Sébillot, je n’avais pas mesuré l’ampleur de la tâche : il m’avait fallu relire toute la collecte de Luzel, ce qui n’était pas compliqué puisque j’avais tout sur mon ordinateur, mais, en plus, toute la collecte de Sébillot, soit un millier de contes épars. Mais je m’imaginais alors qu’un volume de ce genre, pensé à partir de recherches méthodiques, était ce qu’on appelait alors un « ouvrage de fond », qui pourrait trouver ses lecteurs jusqu’à la fin des temps.

C’était sans compter avec le vertige de la rentabilité et le pillage via les officines nées d’Internet (le conte, particulièrement fragile, est, comme la civilisation paysanne d’où il est issu, mis à mort de manière très simple par surexploitation et mise au service du profit).

Les fées des houles ont disparu, comme les fantômes de Luzel. Restent deux volumes qui ont pu reparaître en collection de poche, la synthèse de la collecte de Luzel et de celle de Sébillot. Pas pour longtemps, sans doute, mais enfin ce sont deux livres qui existent encore.

Ce qui était d’ailleurs extraordinaire était de voir  au fil de mes recherches émerger par la collecte de Sébillot et de Luzel l’image de la haute et de la basse Bretagne, si différentes et si complémentaires.

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La traduction à Tréguier

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Salle quasiment pleine pour une conférence sur la traduction à l’UTL de Tréguier ! Craignant que le sujet ne semble un peu ennuyeux, j’avais, il est vrai tardivement, pensé que ce serait l’occasion de le diffuser le film d’Anne-Marie Rocher, André Markowicz, la voix d’un traducteur, film qui avait obtenu en 1999 le prix du meilleur documentaire au Canada. C’était aussi le premier film sur la traduction. Il n’a jamais été diffusé en France, le sujet n’intéressant pas, mais, arrivant à Montréal des années après, nous étions arrêtés dans la rue par des étudiants qui l’avaient vu à l’université. Même chose à Ottawa où nous avons assuré un cours sur Tchekhov, et tous les étudiants connaissaient ce film. Bref, l’un des réalisateurs, notre ami Richard-Max Tremblay, m’ayant adressé une version numérisée du documentaire, je me suis demandée s’il n’était pas possible de le diffuser — encore fallait-il voir si la qualité était suffisante. Et oui.

C’était l’occasion de faire entrer les spectateurs dans l’atelier du traducteur et de prolonger les échanges par des questions sur notre travail actuel. De fait, nous avons pu évoquer notre travail sur Tchekhov et le fait que nous avons revu nos premières versions des pièces au cours des mises en scène successives, les acteurs trouvant parfois en situation ce que nous avions cherché en vain pendant des années. J’ai surtout pu mettre en perspective avec ce travail de traduction, et la prise en compte de la forme du texte, mon long combat en faveur de la poésie dite pour enfants : alors qu’elle disparaît des classes, il est nécessaire de faire comprendre à quel point le sens du rythme, de la forme, du style s’apprend dès l’enfance — ou ne s’apprend plus, et le grand n’importe quoi des traductions, notamment d’auteurs à la métrique aussi stricte que Shakespeare ou au style aussi caractéristique que Synge (pour se borner à deux exemples que j’ai pu connaître) résulte d’une indifférence à la matérialité du texte, laquelle résulte elle-même en fin de compte d’une indifférence à la poésie.

Il était assez émouvant pour nous de revoir ce film, en nous rendant compte qu’il y avait un avant et un après la parution du Monde comme si (donc, en 2002) qui a fait en quelque sorte de nous des auteurs maudits en Bretagne. À quel point ce film était encore joyeux et plein d’espoir, c’est ce dont nous ne nous rendions pas compte — ni à quel point le nationalisme a pesé de tout son poids sur notre travail et créé tout autour une sorte de glacis.  Signe des temps : une classe de terminale spécialisée dans l’étude de l’anglais assistait à cette rencontre ; si les élèves n’ont posé aucune question, en revanche, leur professeur est intervenu pour faire observer qu’elle vivait depuis quarante ans en Bretagne et n’avait jamais vu un nationaliste.

Rien que pour cette remarque, cette conférence était intéressante. Un drapeau nationaliste, créé par un druide raciste pour un parti nationaliste, flotte partout mais on ne le voit pas. Patrick Le Lay se proclame nationaliste breton mais on ne le voit pas. Les productions nationalistes inondent les magasins sous le label Produit en Bretagne mais on ne les voit pas. Lena Louarn, militante nationaliste de la première heure, et fille de militant nationaliste, est à la tête du conseil régional mais on ne la voit pas. Telle est bien la situation : le monde comme si du nationalisme règne invisible, et omniprésent parce que fondu dans le paysage. Il n’a même plus besoin d’avancer masqué : il est là, il est nous, il va de soi et il impose sa loi.

Par chance, et l’UTL de Tréguier le montre, il existe encore des zones de liberté, où il est possible de s’exprimer sans voir surgir des commandos de militants avec panneaux (là, il était tout de même difficile de ne pas voir les nationalistes). J’avais déjà été invitée en 2012 par cette UTL pour parler de Miliciens contre maquisards — conférence qui avait été suivie d’un débat passionnant (il y avait plus de 300 personnes, certaines d’entre elles n’avaient pas trouvé de place assise). Depuis, m’a dit Jean Glasser, dont la présentation était parfaite, l’UTL a encore augmenté et compte près de 500 membres. Le thème de l’année était RELIER (Réseaux, Entrelacs, Liens, Itinéraires, Echanges) et la conférence sur la traduction y trouvait naturellement sa place.

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Je précise que le journaliste du Télégramme s’est déplacé mais a finalement préféré ne pas rendre compte de l’événement, tandis que le journaliste d’Ouest-France produisait un article remarquablement perfide (puisque l’information essentielle était, selon lui, que les élèves « n’avaient pas animé les échanges avec les deux conférenciers », et ce alors même que nous n’avions pas donné de conférence et que, s’étant dispensé d’assister à la projection du film et au débat, il n’était pas vraiment à même d’en juger). Leur professeur étant intervenu sur un mode critique, les lycéens se trouvaient, de toute façon, réduits au silence, sauf à avoir un motif précis d’intervenir, et, vu le contexte, contre leurs enseignants, à leurs risques et périls. Le sujet ne s’y prêtait pas.

article OF conférence Traduction 16 mars 2016 UTL

Ce n’est là qu’une notule destinée à compléter la page Censure de ce site.

 

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Une décision courageuse

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À ma grande surprise, après avoir lu la page que j’ai consacrée à l’hommage rendu à ma plagiaire par une universitaire invitée au colloque sur la traduction de poésie qui doit se tenir le 20 mars à l’université Paris VII, les organisateurs du colloque ont décidé qu’il n’était plus possible de l’inviter.

Une décision courageuse, exceptionnellement courageuse par les temps qui courent, et qui m’amène à penser qu’une vraie prise de conscience est en train de se faire jour : le plagiat ne peut plus être considéré comme un problème secondaire et finalement comme une activité louable.

Je dois, en contrepartie, faire le point sur l’expérience d’Armand Robin et  la « non traduction » — expérience qui a, naturellement, sa juste place dans un colloque intitulé (d’après Walter Benjamin) « La tâche poétique du traducteur ».

Signe peut-être que les temps changent…

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Doux hommage au plagiat

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J’ai découvert par hasard qu’un colloque devait avoir lieu le 20 mars à l’université de Paris VII et que ce colloque était ouvert par une universitaire du nom de Christine Lombez qui venait de publier aux éditions Les Belles Lettres un essai sidérant intitulé La Seconde Profondeur. J’écris sidérant pour rester polie car, en vérité, cette universitaire a rédigé un chapitre sur Armand Robin qui est en sa totalité un hommage à sa collègue que j’ai fait condamner pour plagiat voilà déjà deux ans. Et c’est elle qui est chargée de rédiger l’article sur Robin traducteur dans l’histoire de la traduction dirigée par Jean-Yves Masson…

Anne-Marie Lilti, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise, avait publié une biographie d’Armand Robin qui plagiait mes recherches pour les mettre au service des lieux communs que j’avais combattus, non sans peine, en essayant de publier les textes d’Armand Robin et en allant même jusqu’à soutenir une thèse de doctorat d’Etat, et avec Robert Gallimard dans mon jury pour attester que les textes d’Armand Robin avaient bien été volés, restitués grâce à mon obstination et qu’il était apparu qu’il y avait dans le fonds restitué un livre intitulé Fragments par Robin…

Ma plagiaire a été condamnée en justice, assez lourdement pour que je puisse espérer que cet exemple appelle à réflexion — mais non : admise comme référence, condamnée ou pas, la biographie d’Armand Robin sert à faire de lui la caution d’une entreprise de soumission de la traduction à des lieux communs théologiques qui invitent à définir la traduction comme recherche mystique d’une origine à chercher dans la Voix qui parle par la Poésie.

Aucune Voix ne parle par la poésie ou par autre chose, Armand Robin se prête à toutes les falsifications, je ne le sais que trop, et j’ai donc décidé, lisant l’intitulé de ce colloque, de mettre en ligne un article qui fasse le point d’une expérience d’édition qui, selon moi, devait ouvrir des voies nouvelles et qui n’a mené qu’à cette trahison.

Mais cette trahison est ce qui, à présent, permettrait de mettre au jour les points de résistance. J’ai donc trouvé salubre de mettre ce texte en ligne comme j’ai trouvé salubre, après avoir déjà perdu tant de temps à éditer Robin, d’assigner ma plagiaire et la faire condamner.

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Ouvrir la porte aux papillons

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Après Un trou, c’est pour creuser, qui n’était déjà pas simple à traduire, voici Ouvrir la porte aux papillons, suite de l’association de Ruth Krauss et Maurice Sendak, toujours aussi drôle par l’évidence des définitions données par les enfants, et encore plus redoutable à traduire.

Cette fois-ci, Ruth Krauss a demandé aux enfants ce qui leur semble non seulement utile mais louable.

Parfois, la chose va de soi…

Mais généralement, ça se complique…

Un petit mot-valise par ci…

Un double sens par là…

Et, bien sûr, pour ouvrir le volume, l’intraduisible…

J’ai contourné l’obstacle comme j’ai pu mais une fois, une seule, j’ai été vraiment contente de ma traduction.

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Pas de quoi pavoiser : ce qui caractérise la traduction, c’est que, quand elle est bonne, elle est invisible. Et, en plus, si je regarde le dessin, je me rends compte que j’aurais dû mettre la phrase à l’envers pour des raisons graphiques…

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Bref, c’était un vrai casse-tête — mais c’est un petit trésor de Sendak.

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