Prix Ibby international

 

Je reçois le prix Ibby pour ma traduction de La fenêtre de Kenny écrit et illustré par Maurice Sendak.

 

 

Ibby est une organisation internationale qui distingue chaque année pour chaque pays un auteur, un illustrateur et un traducteur. J’ai donc été la traductrice élue pour la France.

J’en suis d’autant plus contente que c’est, pour moi, une agréable vengeance car l’agent qui gère les droits de Sendak interdit de faire figurer le nom du traducteur sur la couverture (comme on peut le voir) et, pour mon éditeur, la non moins agréable certitude de voir trois mille exemplaires du livres envoyés de par le vaste monde.

 

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Les fils prodigues

 

 

Première au Théâtre du Maillon à Strasbourg du diptyque imaginé par Jean-Yves Ruf sous le titre Les fils prodigues.

Il est toujours émouvant de voir soudain surgir les personnages que l’on a imaginés en écrivant ou traduisant une pièce… Depuis le travail à la table, voilà déjà plusieurs mois, je ne savais pas ce que devenaient les deux pièces que j’avais traduites. Et tout devient tout à coup vivant, étrange, et l’on entend à neuf ce qu’on croyait connaître. Beau travail sur la solitude, et surtout sur ce moment que tout le monde attend, le moment de crête où tout est possible, tout peut encore réussir et l’instant d’après le temps se déchire…

La première pièce de Conrad, One Day More, que j’ai traduit par Plus qu’un jour après avoir longtemps hésité (il s’agit d’un leitmotiv du texte) a été écrite en 1904 d’après la nouvelle « Tomorrow » et a été représentée à Paris en 1909. C’est une épure de cette nouvelle et une pièce ténue, fragile, à laquelle Conrad tenait beaucoup.

Tout à l’opposé, La corde est une pièce de jeunesse  (représentée pour la première fois en 1918) où O’Neill expérimente ce qui fera la force de Désir sous les ormes, à savoir l’emploi de l’anglo-irlandais et les inclusions de citations bibliques. C’est une farce noire, brutale, tragique, tramée sur le chaos des langues. Normaliser le style ou le réduire à un patois vulgaire reviendrait à en faire un drame néorural quand tout repose sur le rythme, ciselé à la syllabe près. L’anglo-irlandais que j’ai transposé en franco-breton se heurte ici à l’argot de marin du fils prodigue, et l’on peut admirer la manière dont les acteurs passent de la langue de Conrad à celle d’O’Neill (véritable tour de force, que j’aurais aimé voir marquer en donnant un accent plus prononcé aux personnages d’O’Neill, mais Jean-Yves Ruf ne le voulait pas parce que la tradition française tend à faire de l’accent le signe même de la ruralité).

On pourra lire le beau compte rendu de Véronique Hotte, toujours sensible et attentive.

Reste à savoir quand je pourrai publier toutes ces traductions de théâtre… Combien de pièces d’O’Neill et d’O’Casey mises en scène et toujours interdites de publication…

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La découverte ou l’ignorance

 

 

 

Le journal Bretagne-Ile-de-France publie cette semaine un entretien que m’a accordé Vincent Jaglin, le réalisateur du film La découverte ou l’ignorance. J’ai mis cet article en ligne car il me semble que ce film, qui a obtenu le prix du meilleur documentaire d’histoire à Blois, montre bien comment s’exerce la censure en Bretagne : il a subi des coupes avant diffusion, il a été diffusé enlisé dans un débat qui en faussait le sens, puis la censure s’est exercée par le silence (pas une seule projection en Bretagne) et par l’invective (comme de coutume appuyée sur une accumulation de considérations historico-politiques biaisées).

Le film de Vincent Jaglin — qui, ayant découvert que ses grands-oncles s’étaient enrôlés dans les rangs du Bezen Perrot, a mené une enquête minutieuse —,  est  remarquablement courageux ; le journal Bretagne-Ile-de-France est, lui aussi, remarquablement courageux de poser le problème de la censure tel qu’il se pose en Bretagne, où les rares voix qui s’élèvent pour protester contre la propagande identitaire omniprésente sont réduites au silence — encore faut-il montrer comment s’exercent les mécanismes de censure :  le film de Vincent Jaglin en offre un bon exemple…

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P.O.L.

 

 

 

La disparition de Paul Otchakovsky-Laurens me fait une grande peine : un éditeur qui était à tout moment prêt à vous répondre, et qui pouvait mener un projet en payant de sa personne pour déblayer les obstacles, sans se soucier de rentabilité financière, en un temps où les directeurs éditoriaux ne vous parlent plus que « produits  », c’est si rare que Paul était une sorte de miracle vivant. Hélas, un miracle qui n’est plus vivant…

C’est lui qui, un jour, m’avait demandé de faire une édition des œuvres de Danielle Collobert. Pourquoi moi ? Pourquoi elle ? Il y tenait : c’était comme ça. Je lui ai dit que François Bon pouvait faire cette édition, mais François Bon préférait me laisser m’en occuper. Je lui ai dit que l’édition serait difficile car les manuscrits laissés par Danielle à sa mort n’étaient pas accessibles : il s’est occupé de les faire déposer à l’IMEC où j’ai pu travailler en tant que chercheur associé, aussi longtemps que je souhaitais, et avec l’appui d’Albert Dichy, toujours prêt à me faciliter la tâche (qui était loin d’être simple). Enfin, je lui ai dit que l’édition des œuvres d’un auteur aussi peu connu risquait de ne pas lui rapporter d’argent, mais l’honneur d’un éditeur est de savoir prendre des risques, m’a-t-il dit. Lorsque je lui ai annoncé, après quelques mois de travail, qu’il fallait, selon moi, publier en un seul volume les textes publiés par Danielle de son vivant, et les présenter comme un long poème, puis consacrer un second volume au journal, aux pièces radiophoniques et aux inédits, loin de refuser et de m’opposer l’argument du coût, il a accepté.

Au cœur de ce second volume, pour ouvrir sur les œuvres en collaboration avec Uccio Esposito-Torrigiani, j’avais retenu un magnifique récit d’Uccio —récit que Paul m’a dit vouloir supprimer. Après un long débat, il a cédé, et, plus tard, lors d’une soirée à l’IMEC consacrée à Danielle Collobert, il est venu me dire à l’oreille qu’il avait eu tort et que ce texte était essentiel. Quel éditeur se serait seulement souvenu de ce débat ? Et quel éditeur aurait eu la générosité d’avouer qu’il s’était trompé ?

En dépit de tous ses efforts pour faire connaître ces deux volumes, cette édition s’est heurtée à une indifférence quasi-totale, et je lui ai fait part de ma déception, comme si j’étais coupable de cet échec — mais ce n’était pas du tout un échec pour lui : certains livres connaissent une diffusion souterraine, m’a-t-il dit, l’essentiel est de les laisser frayer leur voie.

De fait, je reçois des messages de lecteurs qui me remercient. Cette édition a changé ma vie, m’ont dit plusieurs inconnus, rencontrés au hasard, et j’ai reçu de très beaux messages sur ce site.

Lors de l’hommage à Danielle Collobert organisé à l’IMEC, j’avais rédigé un spectacle à deux voix, partant de la pièce radiophonique que Danielle avait, toute sa vie, reprise. C’était une belle rencontre, et la présence de Paul Otchakovsky-Laurens m’apparaît à distance comme un présent amical, discret, fait pour vous accompagner même après sa disparition.

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Pour la nouvelle année

 

 

 

Pour la nouvelle année, voici un mur, un magnifique mur : c’est le mur qui séparait ma maison natale de la cour de la maison voisine. Je dis « qui séparait » car, un matin d’été, au retour de la cérémonie de Garzonval en hommage aux jeunes résistants bretons assassinés par les nazis, j’ai trouvé les frères de la voisine en train de le démolir. J’ai protesté, mais en vain : ce mur leur déplaisait, ils avaient l’intention de le démolir pour faire à la place un bâtiment bien bétonné, et c’est ce qu’ils ont fait en proclamant que ce mur était mitoyen et qu’ils avaient donc le droit de le faire disparaître. Intéressante expérience qui voit surgir tout un ballet d’étranges personnages ligués pour soutenir la destruction du mur ou lui dénier toute existence.

Tel est l’objet de mon prochain livre, qui sera une suite du Monde comme si : le thème du Monde comme si était la destruction d’une culture remplacée par un artefact ; la banlieusardisation et la bétonnisation s’accompagnent d’une haine tout à la fois de la beauté et du passé, à éliminer pour assurer le règne de l’artefact. Démonstration du désastre par le cadastre…

Et pour bien commencer l’année, comme j’ai retrouvé un cahier de notes prises auprès d’un vieux paysan qui construisait des murs autour de sa maison dans la forêt (et ses murs ressemblaient à celui qui a été détruit), je lui donne la parole :

 

« À force de faire, on apprend le sens de la pierre. Vous regardez telle pierre, et tout de suite vous voyez comme elle ira se mettre, pas besoin de terre, pas besoin de ciment ni rien. Il suffit de regarder juste et les pierres s’assemblent.

C’est un peu comme la famille du village ici où les personnes étaient ensemble. Les unes pouvaient être biscornues, les autres droites, et toutes tant qu’elles étaient, elles se soudaient dans quelque chose qui, en fin de compte, était beau.

Si vous voyez le mur tel qu’on l’a reconstruit autour de l’église, vous voyez un bloc dur qui part d’ici pour aller là et entre les deux tout obéit à la règle d’être n’importe comment. Et la pierre est coulée dans un paquet de ciment qui l’étrangle. Un ciment jaune, qui fait qu’on ne voit que ça. Tout ce qu’on fait maintenant veut être vu, alors qu’autrefois tout tenait à l’art de la discrétion. 

Les gens heureux n’ont pas d’histoire, les pierres des murs bien faits non plus, elles sont juste à leur place, elles ont pris place dans un milieu qui leur va bien, elles sont posées comme on respire.

Quand vous le sentez dans vos mains et dans votre corps, le mur vous vient, il vous va et vous avez plaisir à venir le voir.

Avec l’âge, les pierres sont devenues pour moi comme un loisir. Je les prends quand j’en trouve, je les pose sur le mur et je les laisse là le temps de s’apprivoiser. Je les laisse aller vers leur couleur avec la pluie qui les lave, le vent qui les sèche et le vert des mousses.

J’ai bâti le mur avec des pierres apprivoisées. Vous avez du plaisir à le voir et vous y appuyer parce que tout est fait avec une douceur d’âme. »

 

 

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Vigile de décembre

 

 

C’est une immense chance, quand on pense que l’essentiel est de chercher des voies de traverses, de se voir offrir la possibilité de frayer une voie nouvelle, à partir d’expériences qui ne se seraient pas assemblées autrement : en 2016, des livres qui composent Sur champ de sable, j’avais extrait quelques textes qui avaient donné lieu à un spectacle évoquant à partir de l’Assomption, l’enfance, la moisson, la fête foraine, le moment où le soleil bascule dans la nuit et où les brasiers s’allument dans la nuit d’août, le rouge, le feu, l’ouverture à la vie. La voix d’Annie Ebrel, la contrebasse d’Hélène Labarrière et les poèmes de Pasternak dits par André Markowicz permettaient de composer un paysage sonore où le breton et le russe se répondaient. Ce n’était pas du tout un spectacle poétique, c’était tout sauf un spectacle poétique : Incandescence était un moment de partage.

Nouvelle chance incroyable : l’invitation à donner, cette année, en décembre, un spectacle qui soit la face inverse et complémentaire d’Incandescence. La dernière partie de Sur champ de sable dit le retour dans la maison d’enfance que l’on va quitter pour toujours, la neige, l’hiver, le blanc, l’âge et le passage à l’année nouvelle comme un adieu. Je l’ai intitulée Vigile de décembre parce que l’arrière-fond religieux est présent comme une évidence, même une fois dépassée la croyance. Or, du début jusqu’à la fin, nous avons eu l’impression de voir se resserrer les thèmes comme s’ils surgissaient de la trame même des chansons populaires bretonnes (aussi bien « Le Noël de Brigitte » que la complainte du vieux merle ou les autres chansons) et du poème de Pasternak donné en contrepoint (nous avions fini par nous limiter à un seul poème, « L’étoile de Noël », un poème du Docteur Jivago).  Extraordinaire expérience, mais le plus extraordinaire est que des personnes qui n’auraient certainement jamais pensé écouter de la poésie, des médecins, des infirmiers, des malades, des personnes qui venaient d’assister à un colloque sur la manière d’apprivoiser la douleur sont restés écouter, puis nous rencontrer comme des amis de longue date… C’était hier, à l’invitation de l’AUB SANTÉ (et du médecin coordinateur, Jean-Michel Hoarau), à la chapelle de la clinique Saint-Laurent, à Rennes.

Cette fois-ci, j’ai pu dire mes textes, et nous nous sommes rendus compte du fait qu’il y avait bien quatre voix, à faire entendre distinctement. Pouvoir poursuivre l’expérience inaugurale était encore une immense chance…

Et je dois dire que Ronan Le Corre nous a bien aidés car les échos de la chapelle Saint-Laurent étaient redoutables — mais nous avions, par une coïncidence due au lieu et au temps, une vraie crèche pour décor, en sorte que mes petites allusions aux souvenirs cassés des anciens décors de Noël trouvaient là une illustration quasiment miraculeuse.

 

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Atelier de traduction

 

 

 

Pour terminer l’année, Olivier Mannoni, qui dirige l’École de traduction littéraire (ETL) du Centre national du Livre (CNL), nous avait proposé de diriger un atelier de traduction comme nous l’avions déjà fait en 2013 pour la promotion précédente, André Markowicz et moi.

Nous avions alors choisi de travailler sur le début de La Mouette et sur un poème pour enfants de Samouil Marchak.

Nous voulions trouver quelque chose de nouveau et qui permette de mettre en lumière des problèmes de méthode. Or, ce qui m’avait frappé quand nous avions donné à traduire le poème de Marchak, c’est que les traducteurs respectaient le schéma des rimes mais ne s’intéressaient pas au rythme. J’ai, par la suite, rencontré le même problème lorsque des étudiants de l’université de Brest m’ont proposé des traductions sur des poèmes de Shel Silverstein : ils voyaient bien le schéma des rimes mais ignoraient le schéma rythmique, en sorte que la rime flottait sans nécessité au gré d’un ensemble dont la construction n’apparaissait pas.

Le problème est qu’il n’y a aucune tradition de respect de la forme en France (on peut même, sans que cela pose problème, traduire un sonnet en vers libres…) et que les traducteurs sont invités à transposer le sens en ignorant la forme.

Nous avions d’abord pensé prendre des exemples dans les nursery rhymes, car, lorsque les poèmes doivent s’adapter à une musique, le respect de la forme apparaît tout de suite comme une nécessité, puis il nous a semblé plus intéressant de prendre un texte de chanson bretonne, ce qui avait l’avantage de mettre tout le monde à égalité puisque aucun des stagiaires n’avait aucune notion de cette langue. Vu la période de l’année, c’est « Le Noël de Brigitte » qui s’est imposé, d’autant que nous sommes en train de répéter avec Annie Ebrel pour Vigile de décembre, le spectacle du 19 décembre, qui comporte une version bretonne et française de cette chanson que j’ai traduite voilà déjà longtemps (on la trouvait dans nos Anciennes complaintes de Bretagne).

« Le Noël de Brigitte » est une gwerz légendaire dont il existe plusieurs variantes. Il n’est pas utile que je mette en ligne celle que nous avons donnée aux stagiaires avec un mot à mot, puisqu’on peut en trouver une version recueillie à Sainte-Tréphine. La mélodie est très belle (au risque de mettre une fois de plus les militants nationalistes en ébullition, je précise qu’il s’agit de l’air d’un noël français du XVIIIe siècle —  mais, de toute façon, l’idée même de chanter en français et en breton suffirait à les mettre en ébullition, et puis, c’est bien connu, les nationalistes n’aiment pas la gwerz — raison de plus pour se donner le plaisir de mettre « Le Noël de Brigitte » à l’honneur). La  légende aussi est très belle : la nuit de Noël, lorsque Marie est prise des douleurs de l’accouchement, Joseph cherche abri pour elle et frappe à toutes les portes ; on lui propose l’étable d’une auberge ; Marie demande une fille de l’auberge pour l’aider, mais seule reste à veiller près du feu une aveugle qui n’a pas de mains ; elle vient, donne tout ce qu’elle a pour langer l’enfant et retrouve la vue tandis que des mains lui poussent.

Pour nos défuntes Complaintes j’avais trouvé des images que je trouvais très belles aussi, les statues des chapelles venant illustrer la chanson populaire…

 

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Koefoù Berc’hed diwar he fenn

Zo bet laket d’o’r lianenn.

Da’ñjer Berc’hed diwar he barlenn

Zo bet laket d’o’r mezelenn.

 

N’eo ket ’n ur gwele kourlinet

Emañ ganet Salver ar bed,

Met war un dornad plouz ha foenn,

’Tre un ejen hag un azen.
Brigitte a pris sa coiffe usée

Pour panser l'enfant nouveau-né,

Elle a pris son vieux tablier

Pour le vêtir et le langer.

 

Ce n'est pas dans un lit d'atours

Que le Sauveur a vu le jour

Mais sur de la paille et du foin

Entre un gros bœuf, un âne brun.

Annie Ebrel avait enregistré pour nous la version bretonne pour que les stagiaires puissent l’entendre et la réentendre afin de guider leur traduction ; elle avait aussi enregistré la version française qu’elle chantait pour la première fois.

Ce qui était passionnant était de voir à quel point chacun prenait au fur et à mesure conscience des règles à respecter, et ce juste à partir d’un petit exemple, la première strophe, toute simple.

Pa oe Jozeb ha Maria

O-daou é troeiñ dre ar bed-mañ,

Jozeb a yae a di da di

Da glask loñjeriz da Vari.

Mot à mot :

Quand étaient Joseph et Maria

Tous deux à aller de par ce monde,

Joseph allait de maison en maison 

Pour chercher logis pour Marie. 

(le mot à mot change en charabia ce qui est beau par sa simplicité : on voit Joseph et Marie, tout seuls mais ils sont deux, qui vont de par le vaste monde, puis Joseph, cette fois tout seul, qui va de porte en porte comme un mendiant, chercher un abri pour Marie. Il faut donc que le style soit tout simple, limpide, sans rien qui accroche).

Des octosyllabes et des rimes plates…

Rien de plus simple ?

Ce qui est prodigieux quand on confronte les traductions est le fait que personne ne prend le problème par le même bout — mais, et de là vient l’intérêt de confronter les expériences, chaque erreur de l’un étant profitable aux autres.

Première tentative (je les prends au hasard) :

Tandis que Joseph et Marie 

Allaient tous deux de par le monde

Joseph, lui, allait à la ronde

En quête d’un lit pour Marie

 

Le rythme est remarquablement transposé mais ça ne va pas car il est impossible d’employer des rimes embrassées pour la poésie populaire.

Un jour que Joseph et Marie 

Allaient de pays en pays,

De porte en porte Joseph allait,

Le gîte pour Marie demandait. 

 

Le schéma des rimes est bon mais les inversions rendent le style trop compliqué : ça ne va encore pas.

Joseph et Marie s’en allaient,

De par le monde ils cheminaient,

Joseph de logis en logis

Cherchait un abri pour Marie. 

Là, tout y est, le rythme, les rimes et la possibilité de mettre les paroles sur la mélodie…

Je passe sur les autres tentatives, toutes passionnantes à des titres divers : en moins d’une heure, tout le monde avait compris la méthode, et les progrès étaient spectaculaires ; les autres strophes ont été traduites avec une précision croissante, y compris d’ailleurs en anglais :

— Leun eo ma zi ha ma c’hamproù

A dudjentil, a varonoù,

A dudjentil, a varoned —

C’hwi zo paour, ’vihet ket loñjet.

 

— Ma maison et mes chambres sont pleines

De seigneurs et de barons,

De seigneurs et de barons (autre forme de pluriel)

Vous êtes pauvre, vous ne serez pas logé.

 

— Full up is my inn — there’s no board ! 

I’ve many a gentleman and a lord,

Many a gentleman and a peer —

You’re rather poor, you shan’t stay here. 

 

 

Voilà une expérience que nous aimerions bien poursuivre. Je vais demander à Annie Ebrel de nous enregistrer le début de la chanson en breton et en français pour que mes explications soient un peu plus claires… et je vais refaire ma traduction, qui comporte des faiblesses. Je l’avais faite dans un contexte bien particulier, en urgence, pour une soirée français-breton-russe-tchouvache organisée par André pour et avec le poète Guennadi Aïgui qu’il avait fait inviter par la mairie de Rennes (en ce temps-là, c’était encore possible). Le président Mitterrand cherchait Aïgui partout jusqu’au fond de la Tchouvachie pour le recevoir en grande pompe et le décorer (il était alors question de lui attribuer le prix Nobel). Quelle n’a pas été sa surprise de découvrir qu’Aïgui était logé à l’auberge de jeunesse de Rennes. Une fois le poète découvert, la municipalité socialiste a voulu lui offrir une résidence de luxe pour ses hôtes de marque, mais Aïgui a refusé de quitter son auberge de jeunesse car, a-t-il déclaré, il se plaisait dans une ambiance juvénile accordée à son tempérament.  Lorsque la Tchouvachie a déclaré son autonomie, le principal journal de la capitale a publié triomphalement « Le Noël de Brigitte » et « Marie Madeleine », une autre gwerz  traduite par Aïgui de manière magistrale…

 

 

Telle est l’histoire de cette traduction, une histoire que notre atelier de traduction nous a encore rappelée hier.

 

 

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Sendak : Qu’est-ce qu’on dit ? Qu’est-ce qu’on fait ?

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En 1958, Sesyle Joslin et Maurice Sendak se rencontrent pour écrire un manuel loufoque de savoir-vivre, Qu’est-ce qu’on dit ?

Le livre a un tel succès qu’il leur vaut la plus grande récompense américaine accordée à un livre pour enfants, la Médaille Caldecott. Enchantés, les deux complices continuent et donnent le second tome, Qu’est-ce qu’on fait ?

 

 

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Les deux livres sont devenu des classiques de la littérature enfantine aux États-Unis. Je pensais qu’ils n’avaient jamais été traduits en français mais, en vérifiant les dates de parution, je découvre que si : ils ont été traduits en 1979 sous le titre Que faites-vous, cher ami ? et Que dit-on, cher ami ? Je vais essayer de me les procurer. 

Transposer le titre était un vrai casse-tête. What do you say, dear ? c’est simple comme bonjour, sauf qu’il faut traduire ce que les pédants appelleraient la situation d’élocution, autrement dit le fait qu’une mère s’adresse à un petit garçon pour lui demander ce qu’on fait pour être poli en telle ou telle circonstance (abracadabrante).

Qu’est-ce qu’on dit, chéri ? était un peu niais comme titre et trop long pour le graphiste qui devait composer la couverture. J’ai donc fini par adopter simplement Qu’est-ce qu’on dit ? qui indique bien qu’il s’agit d’une leçon de politesse (mais le « chéri » revient rituellement dans le développement du livre, et les enfants sont d’ailleurs sensibles au comique de la niaiserie décalée, à ce que j’ai pu constater).

J’ignore pourquoi le correcteur a parfois mis chéri au féminin, alors que la mère s’adresse toujours au même petit garçon, parfaitement placide face aux situations rocambolesques dont il se tire par « l’art d’être poli en toute circonstance ». Quoi qu’il en soit, ce qui fait que les enfants apprécient les deux livres, c’est qu’ils peuvent jouer les petites saynettes, y compris d’ailleurs en duo.

 

 

Ils peuvent aussi l’entendre en anglais et s’amuser à suivre le texte dans les deux langues — ce qui rend la leçon de politesse encore plus pédagogique…

Enfin, comme pour les autres albums, le choix des couleurs et du papier rend les livres solides et doux au toucher en même temps. L’édition française me semble plus soignée que l’édition américaine, telle que j’ai pu, du moins, la voir. 

 

 

 

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Ça y est, j’ai reçu la première édition française des deux livres. C’est tout à fait intéressant pour plein de raisons, mais j’en retiens surtout deux… 

Quand j’ai reçu le premier livre, j’ai cherché le nom du traducteur. En vain. Après avoir reçu le deuxième livre, décidée à faire une note sur la question, j’ai fini par le trouver en dernière page, en caractères microscopiques, comme petit ajout aux notifications officielles de copyrights et autres mentions administratives que personne ne lit.  

 

 

En 1979 (et c’est pourtant un bon éditeur, l’École des loisirs, qui publie cette première version française) le traducteur n’existe que comme quantité négligeable. L’auteur existe, l’illustrateur existe, le traducteur n’existe pas : vil truchement auquel, hélas, il a fallu avoir recours faute d’avoir accès en direct à l’Œuvre.

En conséquence, agréable quoique mélancolique découverte, le sort du traducteur s’est, quoi qu’on en dise, amélioré. À présent, les agents de Sendak interdisent toujours que le nom du traducteur vienne polluer la couverture de l’Œuvre, mais il peut figurer en page de titre. Et j’ai obtenu, de plus, que le nom du traducteur figure en quatrième de couverture. Long, très long, combat…

Et puis, autre agréable quoique mélancolique découverte, cet exemple est aussi intéressant parce que, comme illustration du fait que le traducteur est un coauteur, il est difficile de trouver mieux : la première traductrice et moi, nous n’avons tout simplement pas lu le même texte. En conséquence, effacer ce travail de transposition revient à considérer que le texte est n’importe quoi — une entité qui se transpose par application d’une petite opération automatique consistant à transformer l’anglais en français. Alors que, nous en avons là l’exemple, nos versions du texte sont absolument antithétiques. 

La première traductrice a pris le parti de jouer sur le registre prétentieux, pontifiant, de leçons de politesse données à un jeune gandin qui est supposé donner la bonne réponse. C’est ce qui explique son titre  Que faites-vous, cher ami ? 

Voici ce que donne sous sa plume la première leçon de politesse. 

Je donne d’abord le texte anglais de la question…

 

 

Puis la réponse…

 

 

 

 

 

Et la version de Catherine Chaine :

 

 

 

Moi, je suis partie au contraire de l’image du petit garçon à qui sont proposées des situations loufoques auxquelles une réponse conforme est donnée sous forme aussi conventionnelle que possible : on lui donne la bonne réponse, c’est merveilleux, cette réponse a l’air aussi loufoque que la question, et l’enfant qui lit le livre peut s’identifier à ce petit garçon qui se projette en imagination dans les situations les plus farfelues. C’est d’ailleurs un petit garçon improbable, nu-pieds et en manteau, qui semble venir d’un rêve…

 

 

 

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Auguste Stoeber

 

 

 

Lorsque j’ai voulu publier le recueil majeur de folklore alsacien, à savoir la collecte d’Auguste Stoeber (1808-1884), j’ai dû écumer les bibliothèques et j’ai fini par découvrir qu’il n’en restait plus qu’un seul exemplaire accessible, à savoir celui de la Bibliothèque nationale, que j’ai fait numériser. C’est ainsi que j’ai publié les Légendes d’Alsace dans la collection « Les grandes collectes » qui vivait alors de beaux jours aux éditions Ouest-France.

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…=.;

L’itinéraire des folkloristes est toujours très intéressant et l’itinéraire des frères Stoeber, qui furent des pionniers, l’est particulièrement. C’est donc avec plaisir que j’ai rédigé un article au sujet d’Auguste Stoeber pour le monumental Dictionnaire de Strasbourg. J’ai appris par hasard que le dictionnaire était paru : pas de relecture d’épreuves ? Non. Mais des modifications dues à une ou des interventions anonymes. Étrange travail universitaire qui consiste à ajouter des fautes de français et supprimer les références…

Voici, par exemple, une phrase :

« Cependant, les légendes en vers qu’il publie avec son frère en 1836 sous le titre d’Alsabilder sont des poèmes personnels écrits à partir de la tradition populaire. « À ce moment-là », écrira-t-il, « je songeais surtout à l’intérêt poétique des choses ; je ne comprenais pas bien la valeur de ces traditions du point de vue de la science »[1].

[1] Préface de la réédition des Légendes d’Alsace.

.Et voici ce qu’elle devient :

« Cependant, les légendes en vers qu’il publie avec son frère Adolphe (1810-1892) en 1836 sous le titre d’Alsabilder sont des poèmes personnels écrits à partir de la tradition populaire, et son intérêt est plus poétique que scientifique ».

Son intérêt ? L’intérêt de quoi ?

Tout est à l’avenant…

Ce qui caractérise les folkloristes français, me semble-t-il, c’est une espèce de malchance tenace, qui les rend d’ailleurs pleins de charme à mes yeux… Une petite illustration mélancolique de plus. 

Je vais poursuivre ma petite chronique des folkloristes français, commencée avec Luzel, Millien, Mistral, et poursuivie jusqu’à Sébillot, l’an passé, en reprenant cet article sur des bases nouvelles. 

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Tchekhov à la Manufacture

Après une semaine de travail sur Les trois sœurs  à la Manufacture, haut lieu du théâtre à Lausanne, nous avons vraiment l’impression que Tchekhov nous a offert, une fois de plus, un moment de partage exceptionnel.

Les étudiants m’ont amenée à retrouver des articles, des interviews données au fil du temps et des mises en scène : belle occasion de compléter le dossier Tchekhov encore à l’état d’ébauche…     

 

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