Au sujet d’« Ivanov »

À la suite des représentations d’Ivanov dans la mise en scène de Jean-François Sivadier au TNP, nous avons reçu une demande d’interview  qui nous a permis de donner quelques explications au sujet de la pièce et plus généralement de la traduction du théâtre de Tchekhov (je précise au passage que le titre « Traduire l’âme de Tchehov » est une invention de la rédaction : l’âme de Tchekhov, nous ne savons pas ce que c’est, pas plus que « l’âme russe », mais dès qu’il est question de Russie, il faut de l’âme). 

 Nous avons pu rappeler entre autres que, contrairement à ce qu’allèguent des metteurs en scène plagiaires, nous sommes les seuls à avoir traduit la version originale d’Ivanov (on peut encore  lire sur la site de la Comédie française que Claude Régy a mis en scène la première version de la pièce dans une traduction de S. Senz mais c’est faux : elle n’en a traduit qu’une courte scène et quelques répliques). La pièce originale est profondément différente de la version jusqu’alors toujours jouée. Il n’est pas inutile de rappeler ces faits puisque leur occultation sert à légitimer des pratiques qui ne font malheureusement que se répandre.  

Yves Le Pape a bien raison d’écrire que les traducteurs sont la plupart du temps laissés dans l’ombre, n’étant souvent pas même mentionnés par les metteurs en scène ou les critiques, comme si le texte était passé directement en français. C’est ce qui autorise d’ailleurs les remaniements, introduction de contresens et falsifications diverses, le texte n’ayant que l’importance que veut bien lui accorder le metteur en scène, lequel se contente parfois de signer la traduction qu’il a trafiquée à sa guise. 

La situation que nous dénoncions voilà plus de douze ans n’a fait que s’aggraver, et particulièrement dans le cas de Tchekhov. C’est donc l’occasion de rappeler le rôle de metteurs en scène comme Alain Françon et Jean-François Sivadier qui tiennent le travail de traduction comme une première interprétation servant de base stable à la leur. 

*

Le Théâtre National Populaire de Villeurbanne accueillait en janvier une des créations majeures de la saison théâtrale. Jean-François Sivadier y présentait sa mise en scène d’Ivanov, une des toutes premières pièces d’Anton Tchekhov. Un spectacle ambitieux qui prend la forme d’une comédie sarcastique d’une facture contemporaine mise en valeur par une troupe de comédiens exceptionnelle. Deux versions d’Ivanov ont été écrites par l’écrivain et dramaturge russe. Elles ont été traduites toutes les deux – et c’est une première –  par André Markowicz et Françoise Morvan qui ont traduit à quatre mains l’ensemble du théâtre de Tchekhov. Nous nous sommes entretenus avec eux sur leur travail et sur les différentes mises en scène qui l’ont pris en compte. Un entretien qui permet de mettre à l’honneur le rôle des traducteurs, lesquels restent trop souvent dans l’ombre alors qu’ils jouent un rôle majeur dans l’accès aux œuvres non francophones. 

Traduire Tchekhov : « En russe on ne distingue pas la langue parlée de la langue écrite. Le style de Tchekhov a donc le naturel de la conversation. Il s’agit aussi de laisser entendre le non-dit » – André Markowicz et Françoise Morvan

Traduire Tchekhov par André Markowicz et Françoise Morvan. Photos Françoise Morvan/FM

Comment avez-vous débuté votre travail sur le théâtre de Tchekhov ?

Françoise Morvan : Nous avons commencé par traduire Platonov à la demande de Georges Lavaudant. Ensuite, Stéphane Braunschweig nous a demandé La Cerisaie et nous avons compris que nous souhaitions revenir à la version originale de la pièce, ignorée par les traducteurs français. Nous avons repris cette traduction avec Alain Françon pour la Comédie française. Ensuite, nous avons mené avec lui une longue collaboration qui nous a conduits à donner une version nouvelle du théâtre de Tchekhov puisque nous avons donné deux versions de ses pièces, la version que nous appelons originale, telle que pensée par Tchekhov, et la version académique jusqu’alors seule connue.  C’est ainsi que nous sommes les seuls à avoir traduit les deux versions d’Ivanov. Nos traductions sont très différentes des autres car le russe est la langue maternelle d’André et il perçoit toutes les inflexions qui n’apparaissent pas forcément à un traducteur qui a le français comme langue maternelle. Nous nous efforçons de rester au plus près du style de Tchekhov et de sa rapidité incisive.

Que représente pour vous cet immense travail ?

André Markowicz : Le temps de la traduction n’est pas ce qui compte. A chaque mise en scène nous relisons, nous recommençons et à chaque moment on peut changer, relire et repenser à la pièce. Tchekhov est devenu pour nous un compagnon de vie.

Françoise Morvan : La traduction d’Ivanov était une commande d’un metteur en scène,  Guy Delamotte, pour la Comédie de Caen. Il s’attendait à monter le même Ivanov que les autres metteurs en scène. Nous lui avons  proposé la version de 1887 (Ivanov 1) que Tchekhov avait intitulé « comédie en quatre actes et cinq tableaux ». La seconde de 1889 (Ivanov 2) est un « drame en quatre actes ». La première a causé à l’époque un scandale alors que la seconde a été un triomphe. Jean-François Sivadier a décidé de monter la comédie, Ivanov 1, en y ajoutant des passages d‘Ivanov 2.

Comment travaillez-vous « à quatre mains » ?

André Markowicz : Je réalise d’abord une première version, un brouillon, qui donne l’intonation et la vitesse, sans faire attention à quoique ce soit d’autre, sinon à poser des questions, si je n’arrive pas à traduire un mot. Françoise reprend ensuite ce mot à mot et en fait un texte français que nous reprenons à deux par étapes successives. L’essentiel est de garder le vocabulaire français de l’époque et l’intonation du texte russe même si, pour dire le texte français, il faut deux ou trois secondes de plus que pour dire le texte russe.

Que voulez-vous dire quand vous parlez de l’intonation du texte russe ?

André Markowicz : En russe on ne distingue pas la langue parlée de la langue écrite. Le style de Tchekhov a donc le naturel de la conversation. Du fait de la tradition française les versions précédentes étaient très littéraires comme l’étaient les traductions de Dostoïevski .

Françoise Morvan : Il s’agit aussi de laisser entendre le non-dit. Nombreuses sont les répliques qui laissent entendre autre chose que ce qui est dit. Par exemple, dans Oncle Vania, la nourrice propose un verre de vodka à Astrov. Une traduction en français académique donne « je ne bois tout de même pas tous les jours de la vodka ». C’est juste informatif. Nous avons traduit par « la vodka, je n’en bois pas tous les jours, quand même ». L’intonation laisse entendre la dénégation : la nourrice sait qu’il est porté sur la vodka et il se défend d’être alcoolique. Surtout, la réplique peut être jouée plus ou moins drôle ou plus au moins tragique. L’intonation c’est donc la manière de moduler l’information donnée.

Est-ce que le travail avec Jean-François Sivadier a été différent que celui que vous avez réalisé avec Alain Françon ?

André Markowicz : Avec Alain Françon nous avons travaillé sur tout le théâtre de Tchekhov et il a monté aussi d’autres traductions de Françoise. Nous avons partagé avec lui une collaboration d’un quart de siècle.

Françoise Morvan : Il y a une immense différence entre la façon dont nous avons travaillé sur Tchekhov avec Alain Françon et avec tous les autres metteurs en scène. Alain Françon et ses assistants avaient en main toutes les autres traductions et nous soumettaient à un feu roulant de questions. 

Cette manière d’interroger le texte nous permettait de mieux le comprendre. Comme avec les autres metteurs en scène, nous arrivions avec un texte qui était provisoire. Nous avions laissé en attente les points qui nous posaient question. Non seulement nous pouvions ainsi les résoudre mais nous avions à en résoudre d’autres auxquels nous n’avions pas pensé. C’est Alain Françon qui nous a suggéré d’intégrer au texte de La Mouette les variantes de la première version de la pièce et nous avons ainsi vu émerger une pièce nouvelle, telle que Tchekhov l’avait pensée. Nous avons donc proposé des versions neuves des pièces de Tchekhov, et ce sont ces versions qui sont souvent reprises maintenant par des metteurs en scène.

Est-il vrai que certains metteurs en scène font appel à plusieurs traductions et signent ensuite le travail de leur propre nom ?

André Markowicz : Malheureusement, c’est un problème très grave et une pratique qui se répand dans le théâtre contemporain. 

Françoise Morvan : Nous nous sommes résignés à assigner en contrefaçon un metteur en scène pour attirer les médias sur le problème du plagiat au théâtre, et il va falloir recommencer. C’est une épeuve car il faut prouver, ce qui demande une procédure très longue, et se défendre. Avec l’IA, c’est encore pire maintenant.

Comment avez-vous travaillé avec Jean-François Sivadier ?

André Markowicz : C’était son premier Tchekhov et il voulait faire une adaptation tenant compte de ces deux versions. Il a utilisé majoritairement la première version complétée par la seconde. C’est la première fois que cela s’est fait en France. Nous avons passé ensuite une journée avec les comédiens qui posaient des questions sur leurs rôles et tel ou tel détail du texte. C’était une journée très agréable et nous avons pensé qu’ils avaient saisi ce que nous voulions faire passer. Alain Françon avait centré son adaptation sur le drame alors que Jean-François Sivadier a centré la sienne sur la comédie.

Que représente Ivanov dans le théâtre de son époque ?

Françoise Morvan : On a peine à imaginer le degré de nouveauté du théâtre de Tchekhov. Dans une pièce « normale » le héros devait mourir à la fin. Tchekhov a bousculé tout ça. C’est en raison de cette modernité que ses amis lui ont demandé de réécrire la pièce. Entre autres, ils n’était pas possible de finir Ivanov de cette façon.

Traduire Tchekhov. « Ivanov » d’Anton Tcheckhov au TNP Villeurbanne (c) Jean-Louis Fernandez

Quand on assiste au spectacle du TNP on ne se sent pas toujours dans la Russie de la fin du XIXème siècle. Est-ce lié à votre traduction ?

André Markowicz : Le style de Tchekhov est tellement moderne qu’on nous a reproché lors de la première mise en scène d’avoir adopté un style trop moderne pour être tchekhovien  : c’était faux. Notre traduction respecte absolument la langue de 1900. Pour le reste, tout dépend des partis-pris de mise en scène. Jean-François Sivadier n’a pas voulu insister sur le côté russe de la pièce. C’est son universalité qui frappe et Ivanov peut être compris par chacun d’entre nous aujourd’hui car le texte évoque l’épuisement, la dépression, la barbarie et la lâcheté..

Quel est le point de vue de Tchekhov sur l’antisémitisme qu’il évoque plusieurs fois dans Ivanov ?

Françoise Morvan : Dans Ivanov 1 la dénonciation de l’antisémistisme est un des grands thèmes de la pièce, ce qui a été atténué dans Ivanov 2.  Tchekhov était indigné par l’antisémitisme qui régnait en Russie. Il a défendu Dreyfus. Mais c’était dans l’air du temps et dès Platonov Tchekhov dénonce l’antisémitisme ambiant.

André Markowicz : Ivanov perd pied et se condamne en tant qu’être humain quand il traite sa femme de « youpine » avec une violence hallucinante. Sivadier a essayé d’utiliser ce terme et il s’est rendu compte que ses acteurs ne le comprenaient pas. Il a donc proposé « sale juive ». C’est cette phrase là qui condamne Ivanov même s’il est ensuite bourrelé de remords.

Comment expliquez-vous cette scène étonnante où les acteurs évoque la musique de Schumann alors que votre texte parle d’un jeu de carte ?

André Markowicz : Jean-François Sivadier n’avait pas d’acteur qui jouait aux cartes et qui aurait pu comprendre ce vocabulaire du jeu de cartes. Mais il disposait d’un acteur musicien et complètement obnubilé par la musique, il lui a proposé de prendre le texte de Tchekhov et de le transposer en écrivant ensemble un texte où le jeu de cartes était remplacé par la musique de Schumann.

Quel est votre avis sur la mise en scène de Jean-François Sivadier ?

Françoise Morvan : Jean-François Sivadier a voulu prendre la première version d’Ivanov pour mettre en scène un cas de dépression et de poursuivre jusqu’au bout l’analyse de cette dépression. Il a choisi d’accentuer le côté comédie qu’Alain Françon avait eu tendance à éliminer. C’est donc pour nous une autre façon de voir la pièce et c’est ce que permet Tchekhov : il est inépuisable…

André Markowicz : Notre fierté est de voir que notre texte peut servir deux visions très différentes et que ces deux versions reposent sur le même respect de notre travail.

Entretien réalisé par Yves Le Pape

  • Tournée : La crétion Ivanov au TNP mis en scène Jean-François Sivadier est programmée dans plusieurs salles d’ici l’été à l’occasion d’une tournée qui le fait passer par Caen, Douai, Carouge, La Rochelle, Chatenay-Malabry, Poitiers, Amiens et Paris.
Publié dans André Markowicz, Ivanov, Spectacle, Tchekhov, Théâtre, Traduction | Laisser un commentaire

Pathelin chez Victor Hugo

Samedi à 19 heures, la maison de Victor Hugo s’ouvre à une nouvelle rencontre autour de la Farce de Maître Pathelin ou plutôt de la Trilogie de Pathelin puisque pour la première fois au monde des extraits du Nouveau Pathelin et du Testament de Pathelin seront interprétés dans ma traduction devenue introuvable aux éditions Babel/Actes Sud.

Voici le lien vers l’annonce de la rencontre :

https://www.maisonsvictorhugo.paris.fr/paris/actualites/master-classe-theatre-avec-francoise-morvan-nouveau-pathelin

*

Master classe théâtre avec Françoise Morvan « Nouveau Pathelin »

Le cycle « Toutes les farces chez Hugo! » Après deux années où la Maison de Victor Hugo vous invitait à lire, relire et entendre Shakespeare chez Hugo, voici une autre proposition, pleine de découvertes et de facéties. 

La Trilogie de Pathelin
La Trilogie de Pathelin 
© Babel 

Les farces chez Hugo! 

Ce cycle commence par la master classe publique avec Françoise Morvan, autrice, traductrice et éditrice. Françoise Morvan traduit non seulement La Farce de maître Pathelin, la plus célèbre de toutes les farces du Moyen Age, mais aussi deux pièces complémentaires de la première comédie française. 

A cette occasion, vous allez entendre la lecture par des étudiants du Conservatoire Francis Poulenc, de la classe d’Eric Jakobiak et Virginie Barreteau et entrer au cœur du texte, grâce aux commentaires de Françoise Morvan.

Il y a un peu plus de dix ans, Françoise Morvan écrivait sur son site: « La Farce de maître Pathelin devrait être mise au programme de tous les conservatoires. Encore un vœu pieux… » Et bien, nous en sommes au tout début peut-être? 

 

La Trilogie de Pathelin

Les farces chez Hugo

Le cycle « Toutes les farces chez Hugo ! » continue…

En décembre dernier, nous vous avons proposé une première master classe autour de La Farce de maître Pathelin par Francoise Morvan.

L’année 2026 s’ouvre avec une soirée participative Cour des miracles dans le cadre des Nuits de la lecture, les farces seront à nouveau à l’honneur en février une seconde master classe autour de Nouveau Pathelin et du Testament de Pathelin par Francoise Morvan.

Enfin, le 11 avril 2026 a 19h, nous vous invitons à une lecture théâtralisée des farces par des étudiants du Conservatoire Francis Poulenc, de la classe d’Eric Jakobiak

 

 

Master classe Nouveau Pathelin

Maison de Victor Hugo, samedi 14 février 2026 à 19h

entrée gratuite sur réservation

Publié dans Conservatoire, La Farce de maître Pathelin, Moyen Age, Théâtre | Laisser un commentaire

Rencontre à la librairie Les Champs magnétiques

Publié dans André Markowicz, Armand Robin, Bretagne, Éditions Mesures, Enchères, Hamlet, Lecture, Librairie, Poésie, Présages de la neige, Sur champ de sable | Laisser un commentaire

Tomber ou non dans le panneau : breton contre gallo

J’ai reçu d’un lecteur ce commentaire (à la suite de l’ hommage à Jean Le Dû qui rappelait son combat pour défendre le breton populaire contre la novlangue surunifiée inventée par les nationalistes et désormais imposée partout). 

« Pour illustrer la poursuite de cet alignement linguistique sur une novlangue chimique, j’ai eu la mauvaise surprise de découvrir voici 2 mois que sur le nouveau panneau mis en place par les équipes du département (l’ex DDE), le nom de mon village de naissance était maintenant « Ar Gozh Vourc’h » écrit au-dessous de son nom habituel « le vieux bourg » (sans majuscule). Ceci en plein pays gallo où si j’en crois les travaux de Jean Yves Le Moing le breton fut parlé peut-être jusqu’au 13eme siècle mais pas après. Qui plus est, la place de l’adjectif n’est même pas respectée. C’est irritant – je ne suis pas le seul irrité – mais ce n’est pas très grave depuis que le ridicule ne tue plus.

Irritant cette fois-ci pour mes oreilles, entendre récemment dans un reportage un air de pilé menu que mon père chantait et qu’il m’arrive également de chanter, ceci dans un gallo que je ne comprenais pas. Ma crainte est que la novlangue gagne aussi le gallo et que bientôt l’on reprochera aux derniers gallésants natifs – dont je suis – de chanter comme toujours essentiellement dans la langue savante à savoir le français et de réserver le gallo (j’ose dire le patois) au registre de l’intime comme tout badume qui se respecte. » 

© Yannick Mahieux

J’ai trouvé ce commentaire d’autant plus intéressant qu’en passant par le nouveau tronçon de 4 voies menant de Rostrenen à Rennes (la RN 64), j’ai découvert que les toponymes étaient accompagnés par des inventions de l’Office de la langue bretonne, créations ridicules imposées par le département (ou le conseil régional dans ce cas ?) avec la complicité de l’État (lequel refuse décidément de voir que l’opération en cours est précisément celle qu’avait concoctée Breiz Atao : effacer la Bretagne romane pour légitimer l’indépendance d’une pseudo-nation celtique). Plémet vient de devenir « Plezeved », Plumieux « Pluvaeg »  et La Trinité-Porhoët « An Drinded-Porc’hoed » (ne pas prononcer comme ça s’écrit). Il va de soi que jamais ces communes n’ont porté ces noms. 

Dans le cas du village de mon correspondant, Yannick Mahieux, la traduction du toponyme « Le Vieux Bourg » par « Ar Gozh Vourc’h » n’est pas seulement ridicule mais insultante puisque l’adjectif placé avant le nom est dévalorisant : il ne s’agit pas du « vieux bourg » mais du « bourg pourri », autant dire ce « sale vieux bourg pourri »… On remarque au passage que le nom français est composé en minuscules alors que le nom breton arbore de glorieuses et viriles majuscules. 

Yannick Mahieux m’a adressé le PDF de la revue Le Courrier indépendant qui relaie la protestation des habitants. Il y faut du courage…

En 2005, j’avais décidé d’appuyer la protestation du maire de la commune de Réminiac absurdement rebaptisée « Ruvineg » cependant que Monteneuf devenait « Monteneg » et Guer « Guern Porc’hoed »…

Il s’en était suivi une campagne de dénonciation de la part de militants nationalistes, campagne d’une telle violence que le maire en était resté désemparé. Les nationalistes barbouilleurs de panneaux avaient organisé (avec l’UDB) une manifestation de protestation contre le maire et ses complices qui avaient osé porter atteinte à la signalétique en déroulant du ruban adhésif noir sur les toponymes concoctés par l’Office de la langue bretonne. La presse régionale (qui n’avait pas fait état de notre protestation) leur avait accordé les honneurs.

Une association, l’AOSB, avait été créée pour soutenir  l’action des courageux élus qui protestaient mais comment se faire entendre dès lors que la falsification du cadastre est organisée par le conseil régional, les conseils départementaux et les municipalités ? En période de pénurie, l’argent afflue pour mettre en œuvre le vieux projet des nationalistes (lesquels n’étaient pas loin de considérer les hauts Bretons comme des sous-hommes et visaient à éradiquer le gallo, ce patois de ploucs, pour le remplacer par la noble langue celte qu’ils fabriquaient (1).  En 2011, à la demande d’une revue canadienne de linguistique, j’avais dénoncé cette violence faite aux habitants ; j’ai d’ailleurs mis cet article en ligne en relayant à l’occasion quelques protestations, mais cela n’a servi à rien. 

Il y a deux ans, une pétition a été organisée par divers militants qui entendaient protester contre la signalétique bretonne en pays gallo – anomalie qu’ils découvraient apparemment. L’un d’entre eux m’a dit qu’il avait proposé de me demander de signer leur pétition puisque j’avais de longue date souligné le problème. Mais cette suggestion avait été rejetée avec terreur : il fallait rester entre soi et surtout ne pas mentionner mon nom. Leur pétition a rassemblé plusieurs centaines de personnes. Au nombre des protestataires, des militants dont l’idéologie était en fin de compte aussi nocive que celle des nationalistes inventeurs de toponymes. Le gallo surunifié rejoint le breton surunifié dans le bataillon des idiomes créés par haine de la langue du peuple (un éminent professeur de breton ne m’avait-il pas déclaré qu’on « parlerait enfin un bon breton quand le dernier paysan aurait disparu » ? Telle était aussi somme toute l’opinion de Roparz Hemon). 

J’ajouterai que la « défense des langues de Bretagne » promue par les pétitionnaires n’est encore que poudre aux yeux puisque les subventions allouées au gallo ne représentent rien en regard des subventions attribuées breton (10% me disait un militant). 

« Le breton sur les panneaux », à en croire l’élu qui défendait le projet de signalétique bretonne en morbihan gallo, « c’est bon pour le tourisme ». L’exotisme à bon compte. Le monde comme si. 

Il est heureux de constater qu’il se trouve encore des personnes pour protester…

(1) En prime, un petit texte de Mordrel, l’un des fondateurs de Breiz Atao.

.

Publié dans Bretagne, Breton, Ethnisme, Etnorégionalisme, Histoire, Le monde comme si, politique, Propagande | 2 commentaires

« Ivanov » au TNP

Hier avait lieu la première d’Ivanov  au TNP à Villeurbanne. Jean-François Sivadier a choisi de mettre en scène la première version d’Ivanov, une comédie noire caractéristique du style du jeune Tchekhov, et d’y ajouter des extraits de la deuxième version de la pièce (revue par Tchekhov à la suite des critiques qu’il avait reçues). Nous sommes les seuls à avoir traduit cette première version et nous avons eu l’impression de la rédécouvrir, avec cet aspect novateur qui avait valu à Tchekhov les blâmes des critiques… 

Publié dans Ivanov, Tchekhov, Théâtre, Traduction | Laisser un commentaire

La septième saison des éditions Mesures

À dire vrai, nous avons un peu de peine à y croire mais, tandis que le monde s’enfonce dans le chaos, tandis que le monde de l’édition se bollorise à toute allure, nous poursuivons notre petite expérience d’édition libre, sans subventions, sans diffuseur, sans distributeur, sans service de presse, rien que des lecteurs et quelques libraires amis. 

Au nombre de ces amis, nous comptons Aliénor qui a créé la librairie indépendante Comment dire à Rennes et qui a été la première à avoir le courage de m’inviter (après exactement vingt ans d’inexistence absolue dans cette ville, suite à la parution du Monde comme si). C’est donc chez elle que nous avons choisi de présenter les six livres (pas cinq, cette fois) de cette saison. Puissent les lecteurs les faire vivre comme les précédents !…

Publié dans André Markowicz, Éditions Mesures, Librairie, Rencontre | Laisser un commentaire

Bonne année

© FM

Du soleil sur la neige… la haute Cornouaille, cette année, avait un air étrangement russe, et la lumière du soleil elle-même, froide et claire, rappelait la lumière des hivers russes. 

Lorsque l’heure de minuit en Russie a sonné, les joyeux échanges attendus se sont, pour la première fois, y compris depuis l’époque de la censure soviétique, heurtés au silence : contact coupé avec la France, pas de vœux, le vide. 

Puissent les vœux interdits imposer leur force fragile, puisse le soleil l’emporter sur la neige. 

Publié dans Censure, résistance, Russie, Vœux | Laisser un commentaire

Noël sous la neige

J’ai déposé hier Présages de la neige, le premier volume de Sur champ de sable, à la Maison de la Presse de Rostrenen, et tout le monde a été surpris car, de fait, on annonçait de la neige pour Noël. Étrange au réveil de voir sous la neige l’endroit qu’évoque le livre… comme si le rêve qu’il évoque se réalisait juste le temps d’un temps hors du temps. 

Publié dans Éditions Mesures, Présages de la neige, Sur champ de sable | Laisser un commentaire

Pathelin chez Victor

Entrer dans la maison de Victor Hugo, place des Vosges, donne l’impression d’être entouré par le souffle d’un bon génie plein d’indulgence qui vous invite à vous inspirer de son exemple, tout chétif que vous soyez… Samedi a lieu le début du nouveau travail avec les élèves du Conservatoire Francis Poulenc  dans cet endroit magique.

L’an dernier, nous avons travaillé sur ma traduction de Roméo et Juliette (hommage au William Shakespeare de Hugo et à l’immense travail de traduction de son fils François-Victor)Cette année, nous travaillons sur ma traduction de La Farce de maître Pathelin (hommage à la passion de Hugo pour la littérature médiévale) et nous allons peut-être travailler aussi sur Le Nouveau Pathelin et Le Testament de Pathelin que je désespérais de voir jouer un jour… 

Tous les élèves des conservatoires devraient commencer par étudier La Farce de maître Pathelin, je ne cesse de le répéter mais sans jamais être entendue – sauf par Éric Jakobiak, enfin, cette année… 

C’est notre première comédie (le mot apparaît à la fin de la pièce) et la mise en scène de Daniel Dupont avec Pierre-François Garel dans le rôle de Pathelin (à l’Aire libre) a montré que ce texte n’avait rien perdu de son pouvoir de faire rire. Pierre-François Garel était d’ailleurs entré au Conservatoire national d’Art dramatique en jouant une scène de La Farce de maître Pathelin dans ma traduction. 

Les spectateurs peuvent venir assister à 19 heures à notre première lecture. Elle aura lieu dans la pièce où Victor Hugo recevait ses amis, Gérard de Nerval, Théophile Gautier dont les ombres semblent encore passer…

Publié dans ancien français, Éditions Actes Sud, La Farce de maître Pathelin, Moyen Age, Théâtre, Traduction | Laisser un commentaire

Luzel à l’Âge d’or…

Vendredi prochain 12 décembre, je suis invitée à parler de Luzel à l’âge d’or de France, 62 rue Amelot dans le XIarrondissement – une telle rencontre, qui serait naturellement impossible en Bretagne, est l’occasion de rendre justice à un chercheur dont le travail est plus que jamais trahi… En 2021, le bicentenaire de la naissance de Luzel a été l’occasion d’une formidable illustration du poids de la censure qui s’exerce en Bretagne : alors que l’argent coulait à flots pour célébrer La Villemarqué, le père du nationalisme breton, redoutable faussaire dont il avait dénoncé les falsifications, Luzel avait droit à une portion congrue si ridicule que le silence aurait été plus digne. Du moins les éditions Mesures nous ont-elles permis de rassembler en un volume la synthèse de mes recherches (y compris les disques de contes disparus des éditions Ouest-France) et de rendre à Perrine, la sœur de Luzel, la place qui lui revenait. Les Contes de Bretagne, sans un article, sans rien que le soutien des lecteurs, en sont à leur deuxième tirage. Je tiens beaucoup à ce livre car il permet de partir des carnets de collectage de Luzel que Pierre Denis m’avait interdit de publier, y compris en me traînant devant les tribunaux et en publiant une édition falsifiée de ces carnets, pour arriver à une version de ses plus beaux contes accessible aux enfants par l’écrit et par la voix – comme si je remontais le courant pour revenir à la voix… Espérons que les conteurs de l’Âge d’or de France continueront de leur rendre vie.  

Publié dans Bretagne, Censure, Conférence, Conte, Éditions Mesures, Folklore, Luzel | Laisser un commentaire