Charybde

La librairie Charybde se trouve au 81 rue du Charolais dans le XIIe arrondissement. C’est une petite librairie mais remarquablement active, et qui a inventé, chose que j’ignorais, le principe de la librairie de garde

J’ai découvert avec une surprise émue l’article que l’un des libraires, Hugues Robert, a consacré à Assomption, le premier livre de Sur champ de sable qui est paru le mois dernier. Un libraire qui ne se contente pas de vendre des livres mais qui les lit et, plus incroyable encore, qui prend le temps de rédiger de vraies notes de lecture, comme ont pouvait en lire jadis dans la revue Mesures… 

Lorsque nous avons créé les éditions Mesures, c’était dans l’espoir de trouver des voies de traverse (mettons de petits sentiers) et instaurer un autre rapport avec les lecteurs. C’est dire à quel point la note de lecture d’Hugues Robert nous a non seulement touchés mais confortés dans nos espoirs. 

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« Assomption » (Françoise Morvan)

POSTÉ PAR CHARYBDE2 ⋅ 23 JUILLET 2019⋅ POSTER UN COMMENTAIRE

CLASSÉ DANS  ANIMAUXBRETAGNECHARLES SAGALANECONTES ET LÉGENDESFABLESFANTÔMETTEFRANÇOIS-MARIE LUZELIDENTITÉLITTÉRATURE FRANÇAISEMAISON D’ENFANCEMILLIE DUYÉNATUREOBJETSPARTAGEPATRICK BOUVETPOÉSIEQUATRAINSQUÊTE MÉMORIELLEROBINSON CRUSOÉROMANS D’AVENTURESEIGNEUR DE KERSAUZONTEMPS RETROUVÉ

 

Un retour poétique intense sur une enfance bretonne rêveuse, joueuse, nourrie de contes et de nature. Une éblouissante recherche du temps précieux.

Je vous ai déjà parlé récemment des éditions Mesures créées par André Markowicz, à l’occasion de la magnifique édition bilingue du « Dernier départ » de Guennadi Aïgui. Aux côtés de l’auteur russe et tchouvache, parmi les tous premiers volumes de la maison, on trouve les deux premiers tomes de la vaste entreprise poétique (« Sur champ de sable ») de Françoise Morvan« Assomption » et « Buée » (qui seront suivis fort prochainement de deux autres, « Brumaire » et « Vigile de décembre »).

Le corbeau

Le vieux tilleul à frondaisons classiques
Logeait dans ses étagements de vert et d’ombre
Les oiseaux d’un théâtre à dévoiler le monde
Rois à profils d’autour et mages noirs de lune

Il suffisait de s’abriter au soir dans sa ramure
Pour les entendre remuer en murmurant
Tout prêts à délivrer leurs prophéties
Frouant frayant et froissant leurs rémiges

Vieil aruspice happé au fond des temps
Le corbeau drapé dans sa houppelande
Gardait par devers lui la clé de ses présages
Et venait refermer les portes de la nuit

Sur l’élégante carte insérée dans ce premier volume (dont chacun des 400 exemplaires est numéroté et signé), Françoise Morvan glisse quelques phrases précisant la nature du projet, ou plutôt donne des indices précieux sur ce dans quoi nous allons nous plonger avec elle : « C’est à partir d’observations qui auraient pu être celles de n’importe qui, pour peu que la mémoire s’empare d’instants inscrits dans l’immédiateté de la présence au monde, que je me suis mise à écrire Sur champ de sable, quelque chose comme une recherche du temps perdu, mais sans narrateur, sans je lyrique, sans autre lien que la traversée du temps. »

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Esquif

Hébergée par le châtaignier en fleurs, la maison secrète s’ouvre aussi, pour peu que l’on sache grimper à l’échelle tremblante, et, loin, très loin, se voit le tilleul aux présages. Le plancher bouge, les longs doigts des fleurs bougent dans le vent, le chanvre des cordages passe sur les poupées de feuilles et le coffre aux trésors. Jaune doux, chargé d’abeilles, apaisant les bruits du village et laissant les rumeurs se perdre dans la ramure à reflets de pluie, jaune doux chargé d’une odeur de miel et de farine, le châtaignier berce un esquif qui pourrait s’effacer sans qu’on le sache. Et si les naufragés s’éveillaient dans la transparence d’une île, ayant franchi les barrières de sable, ils auraient pour guide Robinson. Au creux du coffre, un livre brun aux pages collées d’être restées sous les fougères, un livre piqueté comme un œuf de pie, abrite les épreuves à connaître pour traverser la vie avec la force d’âme des coureurs d’aventures. Un crocodile à ventre bien cousu, objet d’étrange amour,* montre ses dents fines. On le garde en présage et talisman, glissant la main sur ses écailles de dragon au moment de prêter serment. Les merles se répondent d’un bord du ciel à l’autre, et parfois un rouge-gorge vient voir qui se tient là, les jambes dans le vide, avec un large morceau de pain dont se détachent des miettes sur une planche. L’oiseau picore l’image de Robinson en grand habit de chèvre, s’arrête, penche la tête de côté, comme saisi soudain d’étonnement devant l’étrangeté du monde, et s’envole sous les longues fleurs de châtaignier qui se referment.

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Entreprise ambitieuse et salutaire en effet, que de ressusciter en poésie ce temps perdu ô combien précieux, celui d’une maison bretonne gorgée de souvenirs, placée sous le signe des contes, des fables et des légendes (écho d’enfance rétrospectivement évident, bien entendu, pour une Françoise Morvan qui aura consacré une partie de sa vie à l’édition critique complète des contes collectés par François-Marie Luzel d’une part, des travaux poétiques d’Armand Robin d’autre part), mais aussi des romans d’aventures, entrant ainsi logiquement en résonance tant avec la réédition récente de « L’île au trésor » de Robert Louis Stevensonqu’avec l’enquête poétique conduite cette année par Patrick Bouvet (« Le livre du dedans »). Ces cabanes, réelles ou imaginaires, vaisseaux de l’imagination déployée, comme celle de Millie Duyé, ne servent pourtant à aucun moment de refuge pour une crispation identitaire, mais bien de véhicule blindé et joyeux pour une Bretagne universelle, ouverte et partageuse qui, de ce fait, peut se contenter d’apparaître en filigranes rusés tout au long de ces 140 pages, plutôt qu’en étendards tapageurs. Privilégiant l’art menacé des quatrains (« héritage perdu, dont pourtant restent encore des traces comme de ces blasons usés où se voient des symboles sur champ de sable »), mais n’hésitant pas à utiliser le petit poème en prose lorsque nécessaire, ce récit intense d’une découverte du monde associant étroitement le mythe, le jeu, la nature et l’imagination tous azimuts enchante la lecture sans céder à la tentation d’embellir le souvenir.

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Rêve

Caché dans le feuillage en haut du chêne
Entrer dans son rêve au gré de l’air
Et laisser tous les jeux pour oublier
D’avoir été enfant dans la lourdeur du monde

La densité mémorielle et poétique de ce premier volume, jouant du double sens assumé de son titre, promesse d’été et esquisse d’une fuite vers l’âge adulte, est telle que l’on pourrait consacrer des pages entières à évoquer les signes qui l’informent : arbres, fleurs, araignées, corbeaux, rossignols, poupées, marionnettes, écheveaux, plumiers, morceaux de bois, bibelots, meubles de cuisine, rayons d’épicerie, livres usés d’avoir tant fourni leur carburant incomparable, le « Bric-à-brac au bord du lac »de Charles Sagalane, qui n’est peut-être pas si loin, se réarrange ici en un savant capharnaüm dont l’aléa s’esquive progressivement. Et même si c’est un certain chant populaire de Basse-Bretagne (« Ann Aotro Kersaozon » / « Le Seigneur de Kersauzon ») qui sert de fil rouge secret à cette « Assomption »Françoise Morvan se tient bien loin d’un régionalisme potentiellement racorni, pour aborder les purs mystères de ce qui constitue les êtres au fil des années, en Bretagne et ailleurs, dans l’enfance et au-delà.

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Cendre

Les coudes appuyés sur la table, on reste entendre une longue histoire qui se déroule en se mêlant au rêve. Le prince gris, duveteux comme une souris, héberge sa mélancolie près de la cendre. Il passe à pas muets, peut-être en fantôme, prêt à se fondre dans les murs. Lancé par son père sur le chemin des aventures pour chercher le remède que ses aînés n’ont pas trouvé, il va confiant dans la bonté des vieilles fées scarabées, docile à la sagesse amère des adages. Il semble qu’on l’ait connu avant de naître et qu’il soit prêt à parler d’une voix mi-basse pareille au souvenir.

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Devoir de mémoire ?

Le 16 juillet, il y a 75 ans, des jeunes gens, enfermés dans une cave à Bourbriac et torturés pendant plusieurs jours, étaient conduits près d’un bas-fond au bord d’une route, à Garzonval, et abattus d’une balle dans la nuque par des Allemands et des SS du Bezen Perrot, nationalistes bretons enrôlés aux côtés des nazis pour combattre la France.  

À l’invitation d’un petit éditeur, Christian Besse-Saige, à présent disparu et dont je salue ici la mémoire, j’ai passé de longs mois aux archives afin d’identifier les assassins. C’est devenu une longue enquête qui a, pour finir, été publiée par les éditions Ouest-France. 

J’ai notamment identifié un nommé Miniou qui (comme les autres d’ailleurs) a continué de militer pour la « liberté de la Bretagne » : on le retrouve dans le film de Vincent Jaglin, La Découverte ou l’ignorance, fort satisfait de son itinéraire et assurant que, membre du Bezen Perrot, il n’avait fait que garder des camions. 

Ce livre (dont la vente a permis de rénover le monument de Garzonval) a donné lieu ensuite (en 2014) à une passionnante enquête auprès des témoins encore vivants – des témoins qui, depuis, ont pour bon nombre d’entre eux disparu, et leur témoignage aurait été à jamais perdu sans ce livre ; pour ma part, j’avais la charge de poursuivre mes recherches aux archives et de les mettre en relation avec la mémoire vive. 

Le livre Garzonval en mémoire a connu deux tirages et est encore disponible à la mairie de Plougonver. 

En 2014, ce travail a donné lieu à deux (remarquables) reportages de Charlotte Perry sur France Inter. 

Il va de soi que les autonomistes bretons (et notamment, détail intéressant, les autonomistes qui se disent de gauche) n’ont eu de cesse que de nier la présence du Bezen Perrot à Bourbriac, puis à Garzonval. De longues polémiques s’en sont suivi, comme de coutume, dès qu’une voix dissidente ose se faire entendre. Pour finir, tous les historiens sérieux admettent à présent le rôle joué par ces militants nationalistes enrôlés sous uniforme de la Waffen SS. 

La question posée par l’occultation de leur rôle aurait dû être un objet de réflexion. C’est d’ailleurs cette réflexion que la polémique déclenchée par les autonomistes avait pour but d’empêcher – rien là que de banal, encore une fois. Or, cinq ans après, force est de constater que non seulement aucune réflexion n’a pu avoir lieu mais la simple mention du rôle joué par le Bezen Perrot a disparu de la cérémonie comme de tous les commentaires. 

Voici la formulation officielle relayée par la presse :

En juillet 1944, l’armée allemande, aidée par la milice française, investit un périmètre compris entre les communes de Plouguernével, Saint-Nicolas-du-Pélem, Peumerit-Quintin et Sainte-Tréphine. Les maquisards, très présents dans le secteur, attendaient un parachutage. Encerclés, sept résistants sont arrêtés et conduits à Bourbriac pour y être interrogés. Ils y resteront jusqu’au 16 juillet. Torturés, ils seront achevés d’une balle dans la tête, aux alentours de Garzonval. Le jour de leurs obsèques, alors que les occupants avaient interdit à la population du village d’assister à l’enterrement, l’église était pleine et La Marseillaise y a retenti.

L’armée allemande est forcément aidée par la « milice française » : tout est bon dans le Breton et il est utile de nos jours de dénoncer le pétainisme qui représente une grave menace. En revanche, le nationalisme breton ne mérite pas d’être pris en compte. La défense du Bezen Perrot par les identitaires, dont Boris Le Lay qui s’en prenait naguère encore à la crémonie de Garzonval, les essais du nommé Mervin, qui tente par tous les moyens de salir la mémoire des résistants tués à Garzonval, rien de cela ne mérite un mot. Pas trace du Bezen Perrot à Garzonval. Il n’a pas fallu cinq ans pour effacer les recherches qui dérangeaient. La cérémonie a lieu au nom du « devoir de mémoire » – un devoir de mémoire sélectif.

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Presto et Zesto

Depuis 2016, je poursuis la traduction des livres oubliés de Maurice Sendak. Après La Fenêtre de Kenny et huit albums parus chez MeMo, cette fois, c’est Presto et Zesto au Limboland  qui paraît aux éditions L’École des loisirs — un livre qui a une histoire bien particulière puisqu’il s’agit d’un album oublié…

En 1990, Sendak avait été invité à illustrer les Rikadla de Janacek qui devaient être données par le London Symphony Orchestra. Il s’agit d’un recueil composé à partir de dix-neuf chansons populaires pour enfants — des nursery rhymes farfelues qui forment un ensemble plein de charme (et d’autant plus touchant que Janacek a composé ses Rikadla dans son grand âge, à partir de sa mémoire d’enfance). Les dix images de Sendak destinées à être projetées auraient pu servir à illustrer un superbe album disque mais il n’en fut apparemment jamais question.

Un beau jour, Maurice Yorincks eut l’idée de composer une histoire à partir de ces images et, en compagnie de Maurice Sendak, il inventa les aventures de Presto et Zesto, deux branquignols portant les surnoms ridicules qu’ils s’étaient eux-mêmes attribués.

Le livre était resté dans les tiroirs de Maurice Sendak et, après sa mort, nul n’y avait plus pensé jusqu’à ce qu’en consultant les archives quelqu’un tombe sur ce manuscrit mal classé… Et voilà donc le dernier livre de Sendak surgi du Limboland… 

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Alionouchka

J’ai reçu ce matin les premiers exemplaires d’Alionouchka qui doit apparaître cette semaine en librairie. C’est ma troisième collaboration avec Étienne Beck aux éditions MeMo. 

En 2007, nous avions traduit, André Markowicz et moi, le conte d’Afanassiev Maltchik s Paltchik (en français P’tigars-P’titdoigt) qui avait donné lieu à son extraordinaire interprétation au pastel gras…

Chaque planche est un véritable chef d’œuvre et je ne sais pas si je préfère le portrait jovial de la mère du héros ou le terrifiant loup noir…

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LE KRASPEK

En 2012, paraissait Le Kraspek d’après le conte type 361 recueilli par Afanassiev.

Cette fois, l’interprétation d’Étienne Beck était si foisonnante et si mystérieuse qu’elle invitait à repenser le conte en faisant parler les images. C’est un conte qu’il est bon de relire en pensant à la situation en Russie et ailleurs, raison pour laquelle je l’avais rédigé en donnant aux épisodes inscrits dans la trame du conte une portée politique à déceler et exploiter ou non en disant le conte.

ALIONOUCHKA

Et voici, en grand format, une Alionouchka qui n’a peur de rien et qui donne une leçon de courage à son père le pope et ses amies froussardes sans pour autant faire preuve de vanité… Le conte type 956 B devient une allégorie à méditer par les temps qui courent, et les couleurs franches, la rugosité joyeuse des images d’Étienne Beck font merveille. 

Personnellement, l’épisode que je préfère est la mise en sac du brigand… 





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Colloque

Le 14 juin à 9 h 45, amphi Beauvoir, à l’Université de Rennes 2, a lieu la première rencontre autour des éditions Mesures lors du colloque Expérience et partage du sensible dans l’enseignement de la littérature organisé à l’initiative de Nathalie Brillant-Rannou.

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Extrême gauche et terrorisme

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On se souvient peut-être du vol de dynamite dans une carrière de Plévin, près de Carhaix, en vue de commettre des attentats : les nationalistes bretons s’étaient associés avec des nationalistes basques pour s’emparer de près de neuf tonnes d’explosifs, onze kilomètres de cordon détonant et quelque six mille détonateurs. De quoi faire… 

En effet, la dynamite allait tuer une jeune femme à Quévert, dix-huit personnes en Espagne, et encore les risques de tuer lors de divers attentats n’ont-ils pas été pris en compte. Peu après, une partie de la dynamite fut retrouvée çà et là, notamment parce que certains terroristes, n’ayant pas prévu le poids des explosifs, avaient dû abandonner leur 4L de location, puis parce que l’un d’entre eux, Denis Riou, qualifié de « chef de l’ARB » (Armée révolutionnaire bretonne), décida soudain, sans doute pour amadouer le juge Thiel, d’en restituer quelques kilos. Plusieurs tonnes sont toujours dans la nature.

Enfin au terme d’un long procès, cinq Basques et neuf Bretons furent condamnés. Tous se présentaient comme des victimes de l’État français et, assistés d’une équipe d’avocats bien payés, n’eurent de cesse de faire condamner les journaux portant atteinte à la présomption d’innocence ou à la vie privée, de saisir la Cour européenne des Droits de l’homme, de faire intervenir Amnesty international, de mener campagne parce que l’un avait du diabète et l’autre des migraines, de constituer des comités de défense des « prisonniers politiques bretons », des « collectifs de femmes » protestant contre le manque de douceur des arrestations, et des pétitions, des lettres ouvertes, des campagnes de presse… Il suffit de parcourir l’article Affaire de Plévin sur Wikipédia pour constater que la victimisation occupe l’essentiel des chapitres, à peu près exclusivement appuyés sur les productions des militants nationalistes et de leurs historiens appointés, avec à leur tête Charlie Grall, journaliste (c’est-à-dire en charge de l’hebdomadaire nationaliste Breizh-infos avec Martial Ménard, autre terroriste) lui-même condamné dans le cadre du procès des militants basques et bretons. 

En 2000, Grall fut le seul à refuser de condamner le meurtre de la jeune femme assassinée à Quévert. Il continue de militer auprès du maire de Carhaix, Christian Troadec et d’exposer les vertus de son louable « combat breton ». 

De même, les journalistes Arnaud Vannier et Solenn Georgeault (désignés comme journalistes car ils collaboraient au mensuel Bremañ dirigé par la militante nationaliste Lena Louarn) ont-ils constamment été présentés comme des victimes, persécutées par une justice aveugle. Lena Louarn, qui a été nommée vice-présidente du Conseil régional sous le règne de Le Drian et continue d’officier pour le breton surunifié dans toute la Bretagne, savait parfaitement à quoi s’en tenir sur les options idéologiques de Solenn Georgeault qui était membre d’Emgann, parti indépendantiste considéré comme la vitrine du FLB. Par la suite, Vannier a été recyclé par Patrick Le Lay (qui d’ailleurs se qualifie lui-même de nationaliste breton, assurant qu’il n’est pas français). Il a pu continuer de militer pour le parti indépendantiste Breizhistance (issu d’Emgann)… L’histoire du terrorisme breton fait l’objet de films subventionnés par le Conseil régional qui sont l’occasion de réécrire l’histoire en donnant l’occasion aux terroristes d’exposer leur dévouement à la juste cause de la libération de la Bretagne : les documentaires produits officiellement ont ainsi pour effet de relayer les productions nationalistes en banalisant l’usage de la violence au service d’une idéologie délétère.

En ces années-là, et d’ailleurs suite au travail d’information que j’avais, contre vents et marées, et en dépit des menaces de mort, décidé de poursuivre, il s’est trouvé des journalistes pour essayer de rompre l’omerta. Ainsi Éric Conan dans L’Express Mais ces rares tentatives sont restées lettre morte, enlisées dans le magma du consensus régionaliste forcément louable quoi qu’il recouvre.  

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Je rappelle ces quelques faits pour illustrer la manière dont des militants nationalistes (qui, par ailleurs, aussi bien dans Breizh-infos que dans Bremañ, faisaient l’apologie de nazis, voire de Waffen SS membres du Bezen Perrot) ont constamment obtenu le soutien de l’extrême et de l’ultra gauche. Et ce, sur la base d’un confusionnisme soigneusement entretenu et paré de l’aura des combats romantiques (ainsi, pour s’en tenir à un exemple, le journal Breizh-infos a-t-il donné lieu à un site d’extrême droite identitaire qui n’hésite pas à donner la parole à des terroristes fiers de leur combat : du FLB aux Bonnets rouges et aux Gilets jaunes, la même lutte se poursuit, déclare l’un d’entre eux qui, devenu boutiquier spécialisé dans le business néoceltique, donne pour sa meilleure vente l’autocollant du FLB — peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que le sigle du FLB est une création du nazillon Yann Goulet, qui l’avait initialement dessiné pour les Bagadou Stourm et, faute d’imagination mais non sans constance, lui fit reprendre du service pour le FLB ). 

Il n’était donc pas surprenant de voir, la semaine dernière, des intellectuels venir au secours du chef de l’ETA Josu Urrutikoetxea (alias Ternera) : Alain Badiou, Toni Negri mais aussi Jean-Luc Nancy et Jacques Rancière et, plus étonnant, Étienne Balibar, ont publié dans Libération une tribune pour soutenir l’infortuné Ternera comparé à Mandela et digne de toutes les indulgences.  

Or, chose rare, il s’est trouvé des personnes pour prendre le risque de protester. On m’a demandé d’apporter mon soutien à cette protestation, ce que j’ai fait. 

En voici donc le texte, qui peut être lu en ligne sur le site de Libération.

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En soutien aux victimes de Josu Urrutikoetxea

Par un collectif — 5 juin 2019 à 20:26

Soutenir celui qui fut le chef d’ETA quand l’organisation basque commettait de nombreux attentats, c’est nier la réalité du terrorisme et piétiner la mémoire des victimes.

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 En soutien aux victimes de Josu Urrutikoetxea

Tribune. Dans Libération du 31 mai, Alain Badiou, Etienne Balibar, Thomas Lacoste, Jean-Luc Nancy, Toni Negri et Jacques Rancière signent une tribune intitulée : «En soutien à Josu Urrutikoetxea». Elle pourrait prêter à rire si elle ne réveillait pas l’histoire de crimes tragiquement absurdes et inutiles.

Ces signataires n’ont en effet pas honte de comparer implicitement l’Espagne démocratique à l’Afrique du Sud de l’apartheid pour dénoncer l’arrestation le 16 mai d’un des chefs de l’organisation terroriste basque ETA dissoute en mai 2018. «Imaginerait-on,écrivent-ils, en Afrique du Sud, en juin 1991, une fois abolis les piliers des lois de l’apartheid, que le futur Prix Nobel de la paix, Nelson Mandela, soit remis en prison ?» Veulent-ils nous faire croire que des Basques étaient ségrégués comme des Noirs sud-africains, ou que ce chef d’ETA mériterait d’être récompensé parce qu’il a finalement décidé que les meurtres n’étaient plus utiles à sa cause ?

Les signataires font semblant d’oublier qu’en 1977, une fois Franco mort et enterré, tous les prisonniers d’ETA ont bénéficié de la loi d’amnistie et sont sortis de prison. Les militants qui, comme Urrutikoetxea (plus connu sous l’alias de «Josu Ternera»), ont ensuite fait le choix de tuer des centaines de personnes, se sont attaqués frontalement à la démocratie, à l’esprit de compromis qu’avait ouvert la Constitution de 1978. Ils ont assassiné des concitoyens désarmés dans un Pays basque gouverné par un Parti nationaliste qui défend l’indépendance de cette région. Dans les vingt années où Josu Urrutikoetxea a été le chef d’ETA, l’organisation a tenté d’empêcher la transition post-franquiste en commettant de très nombreux attentats pendant les périodes de négociations les plus délicates : 66 morts en 1978, 76 en 1979, 92 en 1980, puis entre 19 et 52 morts par an durant toute la décennie 80.

Ces signataires font aussi mine de croire que la décision de Josu Ternera d’arrêter d’assassiner ou de faire assassiner des gens l’exempte de responsabilité pénale. Il est pourtant actuellement poursuivi pour avoir ordonné, en 1987, un attentat à la voiture piégée contre une caserne de la garde civile de Saragosse où vivaient des familles, et qui provoqua 88 blessés et 11 morts dont 6 enfants : les jumelles Miriam et Esther Barrera, 3 ans ; Silvia Pino, 7 ans ; Rocío Capilla, 12 ans ; Silvia Ballarín, 6 ans ; Ángel Alcaraz, 17 ans. Mais pour les militants d’ETA les gardes civils étaient des «chiens» (txakurrak en basque) et leurs enfants des «fils de chiens».

Arrêté en France en 1989, puis extradé, Josu Ternera a pu se présenter en 1998 et en 2001 sur les listes du parti associé à ETA. Elu au Parlement autonome basque, il y a été choisi comme membre de la commission des Droits de l’homme, ce qui fut vécu comme une insulte par les associations de victimes et les citoyens basques non nationalistes. Faut-il rire ou pleurer de voir aujourd’hui des intellectuels médiatiques attribuer une «hauteur morale» à ce nationaliste cruel qui n’a jamais remis en question ses choix mortifères ? Alain Badiou considère que les récits des atrocités de la révolution culturelle en Chine sont une caricature (1). On comprend qu’il ne s’encombre pas de précisions concernant les années noires du terrorisme nationaliste basque. Dire que ETA a «remis ses armes à la population basque» est un pénible non-sens (à quels Basques ? Ceux qu’ils ont tués ?).

Les signataires font référence au rôle que Josu Urrutikoetxea a joué lors des négociations de 2006 qui précédèrent la fin de l’organisation (il y eut encore 12 assassinats entre la trêve de 2006 et le dernier attentat de 2010 qui a pris la vie du policier français Jean-Serge Nérin). Ils insistent sur le mot «unilatéral» comme si seule la générosité des terroristes expliquait leur dissolution. Les militants emprisonnés qui ont recherché le pardon de leurs victimes ont eu le courage de mettre unilatéralement fin à la raison de la terreur. Mais ceux-là ne mériteront pas le soutien des six signataires. Les partis politiques espagnols n’ont pas accordé de légitimité à la fameuse Conférence internationale présidée par Kofi Annan parce qu’ils ne reconnaissent pas l’existence, depuis 1978 en Espagne, d’un «conflit armé» entre deux camps. Il y a eu de la part d’ETA usage de la terreur pour imposer à tous les citoyens une conception unique du Pays basque. Les victimes d’ETA refusent aussi le concept de conflit, car elles veulent que l’on parle des assassinats. Nombre d’entre elles attendent encore justice, notamment les familles des enfants morts à Saragosse en 1987. Il y aurait encore environ 300 meurtres non élucidés.

Nous sommes «inquiets et consternés», comme disent les signataires à propos de cette arrestation, de voir que des intellectuels qui se disent de gauche «s’avilissent» à mentir sur la réalité du terrorisme d’ETA, soutiennent une idéologie nationaliste exclusive et piétinent la mémoire de ses victimes.

(1 ) «Badiou, hibernatus philosophe», sur Libération.fr (10 octobre 2014)

Auteurs : Barbara Loyer Professeure, Maurice Goldring Professeur émérite, Fernando Aramburu Ecrivain, auteur de «Patria», Fernando Savater Philosophe, Maite Pagazaurtundúa Députée européenne, Béatrice Giblin Professeure émérite, Brigitte Pradier Conseillère municipale (Biarritz) et Kattalin Gabriel-Oyhamburu, Politologue.

Ont souhaité aussi manifester leur soutien à ce texte : Antonio Jiménez Blanco Professeur, Cayetana Alvarez de Toledo Députée, Félix de Azúa Ecrivain, Andrés Trapiello Ecrivain, Guillermo de la Dehesa Economiste, Francisco Sosa Wagner Professeur, Mercedes Fuertes Professeure, Francisco Javier Irazoki Ecrivain, Gorka Maneiro Ancien député au Pays basque, Alfonso Ruiz Miguel Professeur, Ramón Puig de la Bellacasa Professeur, Juan Calaza Economiste, Ramiro Cibrián Ambassadeur, Carlota Solé i Puig Professeure, Juan Carlos Fernández Savater Peintre, Pablo Barrios Professeur, Roberto Blanco Valdés Professeur, Carlos Martinez Gorriarán Ancien député, Diego EscamezProfesseur de lettres (Biarritz) et Félix Ovejero Professeur.

un collectif

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Assomption

Le troisième volume des éditions Mesures (et le premier volume de Sur champ de sable) est paru ou plutôt paraîtra officiellement le 1er juin mais le trouve déjà dans trois librairies en Bretagne, la Maison de la presse de Rostrenen, la librairie Le temps qu’il fait à Mellionnec (oui, le village de Mellionnec a désormais une très charmante librairie-café qui doit son nom au roman d’Armand Robin) et la librairie Le Failler à Rennes. Et ils seront bientôt chez les libraires partenaires qui, un peu partout en France, nous apportent leur soutien. 

En fait, les spectateurs qui, à la fin du spectacle intitulé Incandescence, m’ont demandé où trouver les textes sont à l’origine de la création des éditions Mesures : comment donner ces textes à lire en les situant dans l’ensemble qui leur donnait sens et cela en sortant des circuits éditoriaux habituels ? La réponse a été Mesures…

Et voici qu’aujourd’hui paraît un grand entretien sur Poezibao.

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Avril


Avril avait été donné aux Lieux mouvants à Lanrivain, avec Annie Ebrel, Hélène Labarrière et André Markowicz. Les militants bretons ayant pour coutume de surgir avec panneaux chaque fois que je commets le crime d’apparaître sur le sol de leur nation à reconquérir, je trouve infiniment plus agréable de ne pas apparaître, mais, les nationalistes bretons ne fréquentant pas le Théâtre Gérard Philipe, tout le monde avait décidé que je dirais mes textes, et c’est donc ce qui s’est passé. J’ai bénéficié des conseils du directeur du TGP, Jean Bellorini, qui, non content de faire les lumières et d’assister les techniciens spécialistes du son, a su me rendre confiance. Je ne saurais dire à quel point son aide nous a été précieuse : le spectacle a pris une ampleur et une profondeur nouvelles grâce à lui, et le dispositif bifrontal employé pour Eugène Onéguine dont la dernière a eu lieu hier et qui connaît depuis un mois un véritable triomphe, loin de constituer une difficulté, comme je le craignais, nous a servi. La salle était plus que pleine (des spectateurs n’ont pas pu entrer) et, à la fin du spectacle, j’ai pu rencontrer les spectateurs qui ont acheté Buée,paru pour l’occasion et présenté par la fabuleuse librairie de Saint-Denis,Folies d’encre, l’une des meilleures librairies que je connaisse. Entre deux répétitions, nous avons rencontré les professeurs et les élèves du Conservatoire de Saint-Denis section danse bretonne et le cercle breton qui est remarquablement actif. 

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© Anne Sendik

La photographe Anne Sendik a capté en pleine action la première leçon de danse plinn, avec Annie Ebrel, la spécialiste internationale, et, après le spectacle, le premier fest-noz de l’histoire du TGP a permis aux élèves d’appliquer la leçon. Tel fut le dernier épisode de mes activités antibretonnes.

© Anne Sendik

Nous les poursuivrons l’année prochaine à Lille où les nationalistes ne sévissent pas trop non plus. Ce sera le 29 avril 2020. 

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Buée

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Et voici Buée en librairie… Le deuxième livre des éditions Mesures, après la traduction du Dernier Départ de Guennadi Aïgui, tous deux parus pour accompagner des spectacles donnés au Théâtre Gérard Philipe. 

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Avril a été écrit à partir de textes de ce livre qui est donc à présent disponible.

C’est d’ailleurs parce que les spectateurs demandaient où trouver les textes qui avaient donné lieu aux spectacles que nous avons eu l’idée de créer une maison d’édition. Et, du coup, en publiant les livres comme nous le voulions, en choisissant le papier, le format, les caractères, la présentation, et en limitant le tirage pour que ces livres restent des livres destinés à un réseau d’amis.

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Les mistoufles volume 6

Le voilà ! Tout gai, tout fringant sous sa robe jaune citron… Il sera présenté aujourd’hui même au Thabor à Rennes. 

C’est un disque différent des autres puisque, cette année, il n’a pas été réalisé avec une classe mais à Rennes, avec des enfants rassemblés autour de ce projet. Comme il ne s’agissait plus seulement d’élèves de classes primaires mais aussi de collégiens, j’ai proposé un thème qui s’adresse aussi bien à des enfants qu’à des adolescents, le thème du légendaire perdu avec les feux follets et les fées dont j’ai étudié les mœurs lorsque je publiais La Douce Vie des fées des eaux… 

Un livre à présent à peu près oublié mais qui me laisse un heureux souvenir : le charme mélancolique des fées telles que les vieilles légendes populaires les présentent garde encore son mystère, loin d’être éventé par la fairy business…

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Il me semblait que la série des sept albums n’aurait pas été complète sans cette tonalité un peu plus mélancolique : un voyage au pays des croyances qu’il va falloir abandonner, comme une sorte d’adieu à l’enfance. 

Arms et Robert Le Magnifique ont merveilleusement restitué ce sens caché, et ils l’ont restitué avec la complicité des enfants, ce qui rend cet album particulièrement précieux. 

Et vous pouvez l’écouter en ligne

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Voici une image prise juste avant de la remise du disque… Les enfants regardent les photos de l’enregistrement.

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Et, juste après, nous apprenions que le spectacle de Manou et David était nommé pour les Molières 2010…

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Quel rapport avec les Mistoufles ?

La même liberté gagnée.

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