La fille du capitaine

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En plein temps de confinement a paru la nouvelle édition de La Fille du capitaine, nouvelle traduction, nouvelle édition, suivie de Pouchkine et Pougatchov de Marina Tsvétaïéva.

Au début, j’ai été très surprise par l’illustration de couverture proposée par Actes Sud et il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en effet, elle correspondait aussi à une nouvelle lecture du texte. Personnage en creux, celle qui est désignée comme la fille du capitaine est bien l’héroïne du roman, et sa dignité mélancolique rappelle celle de Tatiana, qui renvoie Eugène Onéguine à sa légèreté et à son vide. Griniov, le narrateur, loin d’être un héros, est loin aussi d’être le benêt balloté par les événements qu’il observe, et qu’il observe comme cet adolescent en arrière-plan, avec acuité.

Bref, nous sommes très loin du roman d’aventures pour la jeunesse qu’invitent à voir les autres éditions. Comme j’avais trouvé des illustrations de couverture qui, à mon avis, pouvaient convenir, j’avais cru devoir les comparer avec celles qu’avaient retenu les éditeurs. Et voilà ce que donnait un bref repérage…

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D’où il résultait que nous ne traduisions pas du tout le même texte. Ce qui me semblait essentiel était la figure de Pougatchov, comme le dit Marina Tsvétaïéva — figure de la rébellion face au pouvoir mais figure noire et maléfique, face à celle de la fille du capitaine, victime désignée et qui ne consent pas au rôle de victime. Il fallait se laisser porter vers les arrières-fonds du texte, avec une attention d’autant plus en éveil que légèrement distraite, comme on se penche sur un cours d’eau limpide pour discerner ses profondeurs.

Je cherchais une image qui dise cette attention flottante, et l’éditeur l’a fait porter sur le visage du personnage apparemment le plus effacé, et qui a pourtant, selon la volonté de Pouchkine, donné son titre au roman.

Belle expérience de travail d’édition poursuivi en collaboration avec la directrice éditoriale, Sophie Duc, et les graphistes : une traduction ouvre sur une nouvelle perception d’un texte et appelle à ce qui est pour un éditeur une prise de risque. Ce livre ne ressemble à rien de connu et, bizarre, énigmatique, il appelle à se pencher sur l’énigme qui fait de lui un adieu. Après l’avoir écrit, Pouchkine est allé vers sa mort. Encore fallait-il rendre à ce roman qui est d’abord un poème sa valeur testamentaire.

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Mesures : deuxième saison

J’ai un peu tardé à annoncer la parution des livres de la deuxième saison des éditions Mesures mais le passage à la librairie-café Le Temps qu’il fait de Mellionnec m’en donne l’occasion. Élise fait partie des trois libraires qui, en Bretagne, ont pris l’ensemble de nos livres (et qui ont demandé à plusieurs reprises des réassorts).

Cette année, nous avons choisi de publier quatre livres traduits du russe et un livre de contes en hommage à Luzel et à sa sœur Perrine.

Notre maison d’édition fonctionne aussi sur abonnement et nous avons déjà plus de cent abonnés. Il s’agit encore cette année de livres numérotés, signés, et qui peuvent être dédicacés à la demande.

On peut les trouver sur le site des éditions Mesures, dans les librairies amies qui sont répertoriées sur le site ou dans toutes les librairies, où il suffit de les commander.

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Seront-ils sauvés ?

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Je pensais que les deux derniers volumes de la collection Coquelicot étaient parus juste le jour du confinement, mais non, ils sont parus deux jours avant : Noémie, qui est responsable du « rayon jeunesse » de la librairie Le Failler à Rennes en apporte la preuve, miracle, ils existent ! 

Ce sont les livres centraux de cette collection que les éditions MeMo font vivre depuis quelques années — non sans mérite, car publier de la poésie n’est déjà pas simple mais publier de la poésie dite pour enfants relève de l’exploit. Surtout en essayant de sortir des stéréotypes du genre et en ayant décidé de ne pas séparer poésie et traduction (cette collection est le cœur des livres pour enfants que j’ai publiés, et ouvre sur les traductions de Marchak, de Mani Leib, de Silverstein, sur les albums de Sendak et les livres de contes dont ils reprennent les thèmes). 

J’étais triste de penser qu’ils étaient parus et disparus en même temps, et surtout triste pour Pierre Favreau qui a fait un travail d’illustration remarquable en un temps très restreint. 

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La Berceuse du marchand de sable et autres chansons douces et La Gigue du père Fouettard et autres chansons atroces forment un diptyque dont les thèmes sont repris en miroir et il fallait que les deux volumes se répondent, ce qui était loin d’être simple. Pierre Favreau a tenu la gageure. Et, mieux encore, ses illustrations s’accordent avec celle des trois premiers volumes. Il aurait été vraiment triste que les livres disparaissent : ç’aurait été tout un ensemble qui aurait été déconstruit. Seront-ils sauvés pour autant ? Je touche du bois. 

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Stupeur ! Je reçois un message des éditions MeMo avec, en pièce jointe, une affiche… Non seulement les livres sont arrivés dans la Somme mais il s’est trouvé (pendant le confinement) des conseillers pédagogiques qui ont pris le temps de choisir des livres et qui, plus stupéfiant encore, ont choisi un recueil de poésie… Et c’est La Gigue du père Fouettard !

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Hommage à Jean Le Dû

J’ai appris avec un grand chagrin la disparition de Jean Le Dû, éminent professeur de breton, hostile à l’instrumentalisation du breton à des fins politiques qui en en fait une novlangue insipide. Il avait eu le courage de faire partie de mon jury de soutenance lorsque j’avais été traduite en justice par Pierre Denis (Per Denez), ex-directeur du département de Celtique de Rennes, pour avoir osé dire la vérité (comme le tribunal l’a établi). Cette thèse sur Luzel était devenue un enjeu non seulement politique mais judiciaire. La soutenance était à haut risque, les nationalistes ayant prévu de mener une opération commando. 

En fin de compte, tout s’est bien passé mais, après avoir soutenu cette thèse avec les félicitations à l’unanimité, je n’étais pas encore au bout de mes peines car Pierre Denis, étant du dernier bien avec la responsable du service des thèses, avait réussi à faire qualifier cette thèse de « doctorat sur travaux », ce qui permettait d’en interdire la publication. Il m’avait alors fallu demander l’aide de Jean Le Dû et des membres de mon jury pour présenter une requête au ministère et faire requalifier cette thèse, ce qui a été fait après de longs mois. Autant de temps gagné pour les nationalistes… Sa gentillesse et sa disponibilité à cette occasion m’avaient beaucoup touchée.

Par la suite, nous avons continué d’échanger ; il avait, en tant que linguiste, condamné la Charte des langues régionales et avait dû essuyer, lui aussi, injures et invectives ; il m’avait écrit après la parution du Monde comme si ; en 2016, il avait eu le courage de venir à Tréguier participer à une conférence qui m’avait été demandée sur la fable de l’interceltisme et l’exploitation des Pâques irlandaises par les nationalistes bretons, conférence plus actuelle que jamais et que nous disions toujours vouloir prolonger. Hélas, nous n’en aurons plus l’occasion. 

Avec Jean Le Dû, c’est un monde qui disparaît, pas seulement un savant scrupuleux, un connaisseur hors pair de la langue bretonne et un homme honnête et généreux. 

Une fois n’est pas coutume, je vais reproduire ici la chronique publiée par André Markowicz sur Facebook comme dernier hommage. 

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POUR JEAN LE DÛ

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Jean Le Dû vient de mourir, d’un arrêt cardiaque. 

Quand on le voyait, on n’avait pas besoin de se dire beaucoup de choses. Il y avait en lui je ne sais quoi d’apaisant et de souriant. Et de toujours très drôle, mais en sourdine, je veux dire que si je le voyais rire, c’était toujours d’un rire comme en retrait, de ce rire dont on sait qu’il est celui d’une pudeur fondatrice. 

Il venait, on aurait cru, d’un double désastre. D’abord, d’un monde bretonnant, dans lequel, donc, la langue bretonne était première, —où elle était liée à la vie de tous les jours, et à la vie de gens pauvres, de gens dont le but pour leurs enfants n’était pas de transmettre leurs « racines », le breton, et, n’est-ce pas, cette « langue celtique opprimée par les colonisateurs français », mais de leur donner une éducation, et de leur permettre ainsi de sortir de la misère. Parce que le breton, même s’il porte des mondes, comme toutes les langues, ce n’est pas la langue elle-même qui les porte, ces mondes, mais juste des gens, qui vivent, et qui parlent une langue parce qu’ils ont besoin de se faire comprendre par les gens à qui ils parlent. Et ses parents, je crois, lui ont légué l’envie d’apprendre, pas seulement le français, loin de là, mais plein de langues, l’anglais, l’allemand, et le turc, et l’espagnol, et le russe — oui, il lisait le russe, il comprenait tous mes sous-entendus, — et plein d’autres langues encore, comme l’irlandais et les différents créoles des Antilles.


Et puis, il était communiste. — Je ne sais pas, à vrai dire, s’il l’était toujours, et nous n’en avons jamais parlé. Mais là encore, moi-même fils et petit-fils de militants communistes, moi qui ai passé mon enfance entouré des camarades de cellule de mon père, je comprends parfaitement ce qui l’a poussé, et cette générosité que sous-tendait cette appartenance, et ce désir de transformation sociale. Et il ne se faisait aucune illusion — lui qui, donc, lisait parfaitement le russe — sur la nature du régime soviétique, et sur cette espèce de naufrage collectif qu’a été le communisme au siècle dernier. Mais un naufrage qui n’était pas qu’un naufrage, pour les gens qui, en France, ne cherchaient pas à faire carrière, mais pensaient juste que la vie qu’ils vivaient, et que vivaient les gens autour d’eux, était injuste, inacceptable, — et que cette injustice, ce scandale, ils demeurent, naufrage ou pas, toujours aussi inacceptables.

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Je ne sais pas grand-chose de la carrière universitaire de Jean Le Dû. Il a été le directeur du département de breton à l’Université de Brest. Il a été un des animateurs du CRBC (Centre de Recherche bretonne et celtique), installé à Brest (et, je dois le dire, c’est lui, et non sans insister, qui a fait acheter par le CRBC les quatre livres publiés par Françoise, chez Mesures, qui forment Sur champ de sable) — Et, j’en profite pour le dire, quand la librairie Dialogues, de Brest, m’a téléphoné pour commander les quatre volumes, et que je leur ai demandé s’ils n’en voulaient pas un autre, non pour la bibliothèque du CRBC mais pour leur librairie elle-même, la dame au téléphone m’a dit « ah non, certainement pas » (car c’est ainsi que nous vivons en Bretagne).


Il est l’auteur d’un dictionnaire, de mille pages, du breton de sa commune natale, Plougrescant, et il est l’un des maîtres d’œuvre de l’Atlas Linguistique de la Basse-Bretagne — il connaissait le breton dans toutes ses variantes, et rares, je crois, sont ceux, parmi les gens qui tiennent le haut du petit pavé du petit monde des études bretonnes qui en savaient autant que lui. Mais j’apprends, en lisant l’hommage que vient de lui rendre Fañch Broudic, qu’il avait aussi participé à l’Atlas des langues des Petites Antilles », parce qu’il était l’un des grands connaisseurs des dialectes créoles de St Barthélémy, de la Guadeloupe et de la Martinique. Et il est aussi l’auteur, avec son ami Yves Le Berre, d’une histoire de la littérature bretonne — aujourd’hui, comme presque tout le reste, totalement inaccessible, introuvable (elle n’est, par exemple, ni au catalogue des Champs Libres, à Rennes, ni au catalogue de la Bibliothèque interuniversitaire. )

Parce que, Jean le Du, avec son air affable, en fait, il était — non, non, il est, et il sera toujours — l’objet d’une haine mortelle de la part des nationalistes bretons, lesquels nationalistes, dits de gauche, ou dits de droite, dès qu’ils parlent de lui, le présentent comme un traître, à sa nation, pour ne pas dire à sa race. La moindre des injures à son égard était « fossoyeur du breton ». Jean Le Du refusait, par exemple, l’orthographe aujourd’hui majoritaire du breton, parce qu’il en connaissait l’histoire, et il ne pouvait s’empêcher de sourire — avec ce sourire triste dont j’ai parlé au début — de la langue enseignée et parlée par ces gens qui affirment aujourd’hui parler au nom de la Bretagne elle-même, ces gens qui hurlent qu’on attaque la Bretagne et les Bretons sitôt qu’on met en doute leur prononciation, calquée sur le français, et leur culte païen des symboles, du drapeau blanc et noir, brandi partout, — un drapeau qu’il avait vu brandir, lui, quand il était enfant, pendant la guerre, par des gens qui se sentaient des ailes avec l’aide des nazis — et toute cette pacotille, plus que rentable, des triskells et autres BZH. Il faisait le constat, lui, que les gens — je ne dis pas « le peuple », je dis les gens — étaient, en une génération, passés du breton au français, et que ce passage avait été senti, pour la plupart, naturellement, comme une libération, comme une chance de sortir de la misère. C’était tragique, évidemment, mais c’était comme ça. Et lui, ce « fossoyeur », il enseignait le breton à l’Université de Brest, et il formait des générations d’élèves bretonnants, en se basant non pas sur le fantasme d’une nation à reconstruire, mais juste sur la vie des gens. Sur la vie, et sur leurs mots. Et il était, de ce point de vue-là, indestructible. Parce qu’il ajoutait à l’étude de la langue les études sociales. Je mets un lien du GRIB sur une étude de Jean Le Du et Yves Le Berre : Devoir et nécessité : à quoi sert le breton à ceux qui le parlent ? — et vous verrez l’ampleur, et l’acuité de leur analyse. Et la tragédie qu’elle recouvre. 

Si Jean Le Dû était tellement haï, reste tellement haï, c’est que, comme Françoise, comme toutes ces personnes qui, contre la foi, essaient de regarder les faits, il casse le jeu. Il empêche la joie simple de la foi immanente, qui est bien celle qui est à l’œuvre dans tout nationalisme, comme dans tout fanatisme religieux. À propos de ces jeunes, et à qui on enseigne une langue normée, calquée sur le français haï, il écrivait à Françoise, en décembre dernier : « Ce qu’on appelle breton désormais n’est qu’une caricature. Que des jeunes choisissent de parler cette guimauve me laisse pantois. Je suis allé l’autre jour pour le CRBC au salon du livre de Carhaix. Inimaginable. Il y avait là l’ancienne représentante des Palestiniens en France qui visiblement s’est laissée embarquer dans cette soi-disant amitié entre peuples opprimés. Mais la région avec Le Drian et son parti sont à fond dans la future Bretagne à 5 départements, enfin débarrassée du jacobinisme…»

Parce qu’avec le temps, là encore, il y a eu un naufrage. La seule voix qu’on entend aujourd’hui, c’est celle qui est portée par la Région Bretagne, dont les instances politiques sont totalement inféodées aux thèses (s’il s’agit de thèses) nationalistes : une langue, une nation… Et la nation bretonne supposée victime de la nation française, et différente, j’allais dire, par la race. Dans une nation bretonne portée par les grands vents du large et du libéralisme à la Locarn, à quoi bon étudier la façon dont les gens parlent, ou parlaient ? Tout ça ne sert rien. Parce que la langue étudiée et enseignée par Jean Le Du, contre vents et marées, et même si la majorité des quelques milliers de personnes qui apprennent le breton apprend la langue dite « de Rennes », langue qui se veut nationale et unie, c’était, entendait-on, la langue des ploucs.

Et qu’il l’aimait, cette langue de ploucs. Et qu’il aimait aussi cette langue entre les langues, cette espèce de créole franco-breton, qu’on entendait dans les campagnes — qu’on entend, de moins en moins aujourd’hui. Cette langue qui, pour Françoise, a été le terreau de son travail sur les pièces d’O’Neill et surtout celles de Synge. Et comment ne pas rappeler ici ses livres publiés chez Rivages, Anthologie des expressions de basse-Bretagne, et ses Proverbes et dictons de basse Bretagne, parus en 1985 (et disparus depuis, je crois). 

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Nous ne nous voyions que rarement. Il avait suivi « l’affaire Luzel », qui nous a ouvert les yeux sur le mouvement breton, et dont Françoise parle mieux que je ne saurai le faire dans Le Monde comme si(aujourd’hui chez Babel Actes Sud). Il avait participé à son jury de thèse (c’est là que nous l’avons connu). À propos du Monde comme si, justement, « c’est la première fois », écrivait-il bien plus tard, « qu’on comprend ce qui est en jeu : le breton, instrumentalisé par les nationalistes, eux mêmes instrumentalisés par le capitalisme ». 


Pour moi, quand je le voyais, nous échangions en russe, quelques petites phrases.
On se suivait, ici, sur Facebook. Il lisait, je crois, toutes mes chroniques. Toutes, enfin, je ne sais pas, mais beaucoup. De temps en temps, il m’envoyait un message privé, souriant ou plus triste, mais toujours bienveillant. 


La dernière fois, c’était quand, il y a exactement un mois, le 6 avril dernier, j’ai fait une chronique sur les objets que je gardais de ma mère et de ma grand-mère, et que j’avais publié une photo d’une « avoska » (un réticule pris « au cas où »). Il écrivait en commentaire : « En breton de mon coin (Plougrescant) il y a l’équivalent d’« avoska»:  « pitigoûd » (beteg goûd : jusqu’à savoir). Quand on faisait des robes aux jeunes mariées, on laissait du tissu en plus autour de la taille, qu’on pouvait relâcher en cas de grossesse : on lui a mis du pitigoûd ! »

Jusqu’à savoir… c’est le sens littéral de l’expression, et ça veut dire « à tout hasard, on ne sait jamais ». Parce que c’est quand « on ne sait jamais », finalement, qu’on peut savoir — savoir, envers et contre tout, et voir le monde, non pas tel qu’il faudrait qu’il soit, mais tel qu’il est.

André Markowicz

7 mai 2020

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J’ai cherché en vain sur Internet le portrait de Jean Le Dû qui était paru dans Libération en 1996. Je donne donc ici le lien qui permet de le lire.

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Poème pour temps de confinement

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Par vos humeurs l’État est gouverné ;

Vos seuls avis font le calme et l’orage ;

Et vous riez de me voir confiné 

Loin de la Cour dans mon petit village.

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Cléomédon, mes désirs sont contents ;

Je trouve beau le désert où j’habite,

Et connais bien qu’il faut céder au temps, 

Fuir le grand monde et devenir ermite.

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Je suis heureux de vieillir sans emploi,

De me cacher, de vivre tout à moi, 

D’avoir dompté la crainte et l’espérance.

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Et si le Ciel, qui me traite si bien,

Avait pitié de vous et de la France,

Votre bonheur serait égal au mien. 

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François MAYNARD (1582-1646)

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Vigile de décembre : lecture d’Hugues Robert

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Au moment où les librairies sont fermées, découvrir qu’un libraire continue d’accompagner les livres et de les présenter aux lecteurs dans un espace de liberté hors du temps du confinement est un véritable miracle. Hugues Robert qui codirige la librairie Charybde à Paris consacre cette semaine une magnifique note de lecture à Vigile de décembre après avoir, à parution, présenté chacun des livres de Sur champ de sableAinsi, les quatre volumes parus aux éditions Mesures ont-ils accompagné cette année si étrange, et ce signe de vie nous donne l’impression non seulement d’échapper à l’isolement mais d’avoir à poursuivre notre expérience d’édition, alors même que tout nous inviterait à la prudence et au retrait. 

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Note de lecture : « Vigile de décembre » – Sur champ de sable IV (Françoise Morvan)

POSTÉ PAR HUGUES ⋅ 15 AVRIL 2020 ⋅ POSTER UN COMMENTAIRE

Bouquet final d’un quadriptyque poétique résolument magique, un mois de décembre qui déploie toutes ses volutes noires et enchantées, dans des directions inattendues.

Retour

Le cri du grèbe et le roseau creusé
Sur la grève ouverte ou le gravier d’eau
Comme au travers d’un cristal de sulfure
Rendent l’hiver plus tendre et plus fragile

Lorsqu’on entre à l’aube dans la maison vide
Le long souvenir des amis perdus
Forme un écran de soie tendu sur le jour
Où vont sans être vues les formes des fantômes.

Quatrième et dernier volume de l’étonnant « Sur champ de sable », succédant en douceur et sans élever le ton aux ardeurs estivales d’ « Assomption », aux somptueuses ambiguïtés de « Buée » et aux  possibilités funèbres de « Brumaire »« Vigile de décembre », publié à l’automne 2019 aux éditions Mesures, explore pour nous la fermeture d’une parenthèse potentiellement sacrée, parenthèse qui sait pourtant résonner en permanence avec le profane, au son tourmenté ou apaisé, selon les moments, d’anciens Noëls en Bretagne.

L’âme comme un coffret qui se referme
Après le sang brutal l’homme aux mains rudes
Aux lèvres gardant une odeur de vin

Le viol admis pour règle et les travaux du jour
La soumission portant sa joie diffuse
Aux serments de la vie si mal tenus

(« Silenciaires« )

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Des quatre volumes, celui-ci, arc-bouté sur sa bascule dans un hiver aux apparences toujours contrastées, à l’Ouest, est certainement le plus baudelairien, celui qui retiendrait d’abord, du « Chant d’automne », avant tout les chocs funèbres du bois retentissant sur le pavé des cours et l’écho d’échafaud qu’on bâtit de chaque bûche qui tombe. Et Françoise Morvan, alors même que se préparent en douceur les avents et les crèches, n’hésite pas à évoquer les noirceurs ordinaires et les violences domestiques acceptées qui se dissimulaient, jadis, naguère et encore récemment, derrière les volets clos et les portes soigneusement fermées.

Armoire

Pétrie d’un bois de tourbe
Plus amer et dur que le fer
Elle affronte en taureau de forge
Le froid des nuits d’hiver

Mais geint pour s’ouvrir
Mi-fourbe et faible
Feignant sa souffrance
Et sa plainte exaspère.

Pourtant, dans le froid et la nuit, et sans que le lien avec la lueur religieuse de l’étable célébrée puisse être directement établi, une magie particulière vient s’immiscer dans le trouble redouté. Jouant d’un mystère du dedans et du dehors qui pourrait évoquer aussi bien les plus beaux haïkus de ruisseaux gelés que les somptueuses transmutations d’un Charles Sagalane, ce sont tout à coup Circé et Ovide, les gnomes et les frères Grimm, profitant d’une neige sur les hauts de Rostrenen, qui s’invitent à une fête curieusement inattendue., comme si une nuit de Walpurgis devait s’orchestrer soigneusement, quatre mois à l’avance. Que ce soit, aux côtés de François Maynard, le Théophile Gautier du « Château du Souvenir » qui vienne jouer officiellement les poètes invités de cette « Vigile de décembre » (Gérard de Nerval aurait sans doute pu y prétendre aussi) s’inscrit ainsi en toute logique secrète.

Et les mots anciens des prières se répondent
Levant avec lenteur du fond de la mémoire
Comme on descend dans les abysses
Docile et suivant le propre du temps.
(« Abysses » )

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Holle

On se souvient des journées silencieuses
La fée à sa croisée faisant neiger
Sur les ombres des mondes chancelants
Et qui aurait pensé qu’elle y fondrait ses jours

Si les travaux et les jours, minuscules et paradoxalement grands, s’associent à une prégnance de la religion et d’un doux mysticisme venant s’inscrire d’abord, dieux lares contrariés, dans les objets du quotidien, sous le signe de Joseph plus que de tout autre saint, les rituels à l’œuvre ne sont pourtant peut-être pas, en plus d’une occasion, ceux que l’on croit. « La pierre endormie dans la boue » ou « l’eau qui claudique au bord de l’évier », alors, deviendraient bien les marqueurs occultes du moment du feu dans l’âtre, du moment où la flamme prend tout son sens, de l’étrange heure de la salamandre.

Armure

La terre est dans sa vieille armure
La lampe éclaire un jour violâtre
Tu viendras me voir dit l’aveugle
Au retour de l’église avant la nuit

Et c’est ainsi que Françoise Morvan achève en toute beauté et en toute magie son singulier offertoire d’une poésie ancrée dans un terroir et dans une mémoire pour mieux s’affranchir de ce qui aurait pu l’y tirer vers le cliché, et prendre son essor vers un universel quasiment chamanique dans sa ruse et dans sa résonance.

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Signe de vie

Une image d’Évelyne Girardon

Tel est le message qui, tout au début du confinement, m’a été transmis par des amis qui sont sur Facebook. 

Avec ce post d’Évelyne Girardon pour viatique, je me suis lancée dans une recherche qui s’inscrit dans la suite de Sur champ de sable et je me suis souvenue de notre rencontre à Clamecy. 

C’était en 2000. La FAMDT organisait un colloque en hommage à Achille Millien, immense folkloriste qui avait été en relation avec François-Marie Luzel. J’émergeais tout juste de l’Affaire Luzel, des procès, de la thèse soutenue sous haute protection, des éditions poursuivies à un rythme effréné avec la concurrence de mon ex-directeur de thèse et de ses affidés, poseurs de bombes et autres. 

Le colloque s’intitulait De l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture, et je ne mesurais pas à quel point cette problématique allait être celle de mon propre travail. Je savais simplement que, pour la première fois, l’occasion d’exposer ce qui avait été à l’origine de l’Affaire Luzel m’était offerte. Pour la première fois aussi, le débat que les procès, menaces et autres avaient tenté d’interdire avait une chance d’être ouvert, et, cette chance, j’étais bien décidée à la saisir.  

J’avais intitulé ma communication « Luzel ou le mythe de la fidélité ». Il s’agissait pour moi de montrer que la doxa faisant de Luzel (le chercheur scientifique) la caution de La Villemarqué (l’esthète) était une construction à visée politique : les nationalistes, devant, coûte que coûte, légitimer les productions de La Villemarqué à la gloire de Dieu et de la nation bretonne, ont réussi à mettre à son service celui qui avait été son adversaire le plus tenace. 

Précisons tout de suite que la doxa est plus étouffante que jamais et que cette communication n’a été suivie d’aucune autre, ma thèse étant passée sous silence et l’édition de Luzel ayant disparu (inutile d’épiloguer, voir le chapitre Censure). 

En route, alors que nous faisions halte sur une aire de repos, le téléphone avait sonné : c’était une invitation de l’Élysée d’avoir à nous rendre à un dîner avec Poutine et le président de la République. Nous avons décidé de refuser, et le colloque de Clamecy nous est apparu comme une excuse suffisante.   Il allait surtout nous donner l’occasion de découvrir les chansons collectées par Millien et, plus encore que ce disque extraordinaire, Le Pommier doux, publié en hommage à Millien (dont j’étais loin de me douter alors que je publierais le meilleur de sa collecte de contes), le répertoire d’Évelyne Girardon, parmi tant d’autres qui interprètent les vieilles chansons françaises que Nerval aimait tant. Ainsi, trésor parmi tant d’autres, « Montagne que tu es haute »…

Après avoir commencé d’explorer le répertoire de la chanson française, tel que le promettaient les disques édités par Évelyne Girardon, je me suis rendue chez mon disquaire pour lui demander ce que je pouvais trouver en complément. Il m’a conduite devant un mur couvert de productions néoceltiques, Tri Yann, Stivell, Dan ar Braz, cantiques, musiques sacrées, bombardes et orgues, tambours bretons, bagadou, bals bretons. J’ai dit que ce que je demandais, c’étaient des chansons françaises traditionnelles. Le vendeur m’a regardé d’un air supérieur :

— C’est ce qu’y a de mieux en trad. Et puis d’ailleurs… 

Et, là, le mot fatal :

— Yaksa. 

J’ai alors compris que le combat de Luzel était un combat plus actuel que jamais et que les recherches, les concerts, les disques d’Évelyne Girardon étaient un trésor qui faisaient de ce combat politique un combat pour la simple beauté, accessible à tous, dans sa fragilité. 

C’est grâce à des soutiens comme celui d’Évelyne que nos livres peuvent vivre. 

Et, en plus, elle a accepté d’enregistrer juste comme ça cette chanson que j’aime particulièrement.

Je l’avais naguère transmise à Pierre Meunier pour son spectacle contre la lourdeur des choses…

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Les trois sœurs demain

Demain, à 20 h 30, sur le site de la Comédie française, sera diffusée la captation de la mise en scène des Trois sœurs par Alain Françon, mise en scène mémorable et qui n’a jamais été égalée…

J’ai un peu évoqué ici le travail de traduction mais il aurait surtout fallu parler du travail à la table, avec la découverte du personnage de Macha, et cette extraordinaire interprétation du rôle d’Irina par Georgia Scalliett qui, tout juste sortie de l’ENSATT, avait là son premier rôle, un rôle qui allait lui valoir un Molière…

Nous ne savions pas qu’une captation avait été effectuée et nous ne l’avons pas vue mais c’est une soirée à ne pas manquer, même si, bien sûr, une captation n’est jamais qu’un pis aller. En tout cas, une belle occasion d’échapper au confinement.

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La gigue du père Fouettard et la berceuse du marchand de sable

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Deux livres qui paraissent le jour où, sur ordre du gouvernement, toutes les librairies ferment, qui aurait cru vivre cette aventure ?

Les deux livres les plus importants de la collection Coquelicot sont pourtant parus, et j’ai même eu la chance de recevoir mes exemplaires d’auteur dans le dernier colis qui me soit parvenu.

Ils sont très beaux, doux, légers, fins, illustrés avec soin et je peux dire qu’il faut rendre hommage à Pierre Favreau qui, en plus, comble d’ironie et encouragement à la flemme, avait travaillé comme un fou pour rendre ses images à temps… 

Depuis des années, Christine Morault, qui dirige avec Yves Mestrallet les éditions MeMo, cherchait un illustrateur pour ces deux livres écrits en miroir. Il fallait que cet oiseau rare soit sensible à la poésie, capable de s’inscrire dans la suite des trois premiers livres (illustrés par Florie Saint-Val, Irène Bonacina, Julia Woignier qui toutes avaient donné le meilleur de leur talent) et, plus difficile encore, capable de rendre tout à la fois la douceur des berceuses et l’humour féroce des chansons atroces… 

Encore tout cela n’était-il rien : une illustratrice tchèque avait été élue, puis récusée, car il fallait d’abord et avant tout être capable de rêver à partir de personnages et de thèmes qui hantent l’imaginaire des enfants de France, sans même qu’ils s’en doutent, et ce qui importait dans la représentation de ces personnages était ce qui n’était pas dit. 

Plus difficile encore, du père Fouettard au marquis de Carabas, ces personnages que tout le monde connaît sans les connaître supposaient que l’illustrateur accepte la part d’angoisse des rêves d’enfant et jongle avec l’humour. Et là était bien l’essentiel…

Enfin, Pierre Favreau s’y est risqué et, pour la première fois, alors que d’habitude l’auteur a juste à constater quel illustrateur a été choisi et comment il a interprété son texte, j’ai été consultée… De cette expérience unique de concertation libre entre l’éditeur, l’auteur et l’illustrateur sont nés ces livres qui sont vraiment ceux auxquels je tiens le plus. 

Hélas, ils existent sans exister. 

Ne les commandez pas sur amazon, attendez qu’une vraie librairie rouvre…

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Étranges aveux

Achevons notre parcours dans les eaux glauques du nationalisme breton par les hommages rendus à Patrick Le Lay qui sont autant d’aveux.

Ainsi Charlie Grall, le terroriste devenu l’éminence grise et le thuriféraire du maire de Carhaix, Christian Troadec, salue-t-il en Patrick Le Lay un vrai Breton, toujours prêt à soutenir financièrement les « prisonniers politiques bretons » du FLB. Il sait de quoi il parle et s’exprime en tant que président de Skoazell Vreizh, le Secours breton, créé pour venir en aide aux terroristes et à leurs familles.

Un autre militant nationaliste, un certain Le Touze, salue « un Breton au service de son pays » qui a voulu avec TV Breizh faire « un super truc pour la Bretagne », mais s’est heurté aux « anti-Bretagne », à savoir Télérama et moi, qui, à nous seuls, avons réussi à faire capoter l’opération — mais, attention, à cause aussi de la « nullité du petit milieu audiovisuel breton totalement à la ramasse », de la « nullité des élus bretons » (à l’exception de Le Drian) et de la morgue de l’équipe de TV Breizh, « grisée par le pouvoir de TF1 ». Ainsi s’explique enfin ce plongeon collectif.

L’Institut de Locarn dont Patrick Le Lay a été l’un des premiers et des plus fervents soutiens, avec Patrick Poivre d’Arvor, garde une prudente réserve, mais, pour en savoir plus, vous pouvez lire l’article du Groupe Information Bretagne qui, certainement, ne risque pas d’être repris ailleurs.

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