La tâche poétique du traducteur

 

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Et voilà terminé le colloque que les organisateurs ont eu le courage d’ouvrir « à partir d’Armand Robin », et qui s’est tenu à l’Hôtel de Lauzun, puis à l’université Paris-Diderot (stupéfiant passage des ors de Pimodan aux fumées d’usine sur le ciel de Paris). C’était remarquablement organisé  et intéressant parce qu’on assiste désormais à un vrai travail pour sortir de la mystique de la poésie et de traduction (les communications de Valery Kislov, qui a traduit La disparition de Pérec, de Georges-Arthur Goldschmidt et d’Olivier Mannoni, entre autres, avaient le mérite de nous faire entrer dans l’atelier du traducteur). Ce que j’ai essayé de rappeler « à partir d’Armand Robin », c’est que l’opposition entre le Poète et le traducteur, comme entre le génie et le tâcheron, l’artiste et l’artisan, est totalement artificielle, et qu’elle repose sur une absence de prise en compte du travail du texte comme travail de poésie qui induit des conséquences désastreuses (telles que le plagiat, toléré, voire encouragé — ce qui a été  à l’origine de cette communication).

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Paul Sébillot et la mort

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Je reçois le dernier numéro de La Grande oreille, revue à laquelle j’ai donné un article sur Paul Sébillot dans la suite de la petite chronique sur les folkloristes français que je poursuis depuis plusieurs années.

Ce numéro est consacré à la mort, ce qui, hélas, se trouve en accord avec le sujet de cet article car Paul Sébillot fait partie de ces folkloristes dont l’œuvre, laissée en déshérence, est autant dire défunte.

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J’avais entrepris une grande édition de ses contes, comme suite et complément de l’édition des contes de Luzel, mais le projet s’est perdu dans les sables de la rentabilité commerciale.

J’ai quand même pu rassembler une part de sa collecte jusqu’alors ignorée, à savoir ses légendes de fées des rivages dites fées des houles, puis une synthèse de sa collecte de contes, sous le titre Contes de Haute-Bretagne.

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Lorsque le directeur éditorial des éditions Ouest-France m’avait demandé simultanément, pour la collection « Les grandes collectes », un volume de Luzel et un volume de Sébillot, je n’avais pas mesuré l’ampleur de la tâche : il m’avait fallu relire toute la collecte de Luzel, ce qui n’était pas compliqué puisque j’avais tout sur mon ordinateur, mais, en plus, toute la collecte de Sébillot, soit un millier de contes épars. Mais je m’imaginais alors qu’un volume de ce genre, pensé à partir de recherches méthodiques, était ce qu’on appelait alors un « ouvrage de fond », qui pourrait trouver ses lecteurs jusqu’à la fin des temps.

C’était sans compter avec le vertige de la rentabilité et le pillage via les officines nées d’Internet (le conte, particulièrement fragile, est, comme la civilisation paysanne d’où il est issu, mis à mort de manière très simple par surexploitation et mise au service du profit).

Les fées des houles ont disparu, comme les fantômes de Luzel. Restent deux volumes qui ont pu reparaître en collection de poche, la synthèse de la collecte de Luzel et de celle de Sébillot. Pas pour longtemps, sans doute, mais enfin ce sont deux livres qui existent encore.

Ce qui était d’ailleurs extraordinaire était de voir  au fil de mes recherches émerger par la collecte de Sébillot et de Luzel l’image de la haute et de la basse Bretagne, si différentes et si complémentaires.

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La traduction à Tréguier

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Salle quasiment pleine pour une conférence sur la traduction à l’UTL de Tréguier ! Craignant que le sujet ne semble un peu ennuyeux, j’avais, il est vrai tardivement, pensé que ce serait l’occasion de le diffuser le film d’Anne-Marie Rocher, André Markowicz, la voix d’un traducteur, film qui avait obtenu en 1999 le prix du meilleur documentaire au Canada. C’était aussi le premier film sur la traduction. Il n’a jamais été diffusé en France, le sujet n’intéressant pas, mais, arrivant à Montréal des années après, nous étions arrêtés dans la rue par des étudiants qui l’avaient vu à l’université. Même chose à Ottawa où nous avons assuré un cours sur Tchekhov, et tous les étudiants connaissaient ce film. Bref, l’un des réalisateurs, notre ami Richard-Max Tremblay, m’ayant adressé une version numérisée du documentaire, je me suis demandée s’il n’était pas possible de le diffuser — encore fallait-il voir si la qualité était suffisante. Et oui.

C’était l’occasion de faire entrer les spectateurs dans l’atelier du traducteur et de prolonger les échanges par des questions sur notre travail actuel. De fait, nous avons pu évoquer notre travail sur Tchekhov et le fait que nous avons revu nos premières versions des pièces au cours des mises en scène successives, les acteurs trouvant parfois en situation ce que nous avions cherché en vain pendant des années. J’ai surtout pu mettre en perspective avec ce travail de traduction, et la prise en compte de la forme du texte, mon long combat en faveur de la poésie dite pour enfants : alors qu’elle disparaît des classes, il est nécessaire de faire comprendre à quel point le sens du rythme, de la forme, du style s’apprend dès l’enfance — ou ne s’apprend plus, et le grand n’importe quoi des traductions, notamment d’auteurs à la métrique aussi stricte que Shakespeare ou au style aussi caractéristique que Synge (pour se borner à deux exemples que j’ai pu connaître) résulte d’une indifférence à la matérialité du texte, laquelle résulte elle-même en fin de compte d’une indifférence à la poésie.

Il était assez émouvant pour nous de revoir ce film, en nous rendant compte qu’il y avait un avant et un après la parution du Monde comme si (donc, en 2002) qui a fait en quelque sorte de nous des auteurs maudits en Bretagne. À quel point ce film était encore joyeux et plein d’espoir, c’est ce dont nous ne nous rendions pas compte — ni à quel point le nationalisme a pesé de tout son poids sur notre travail et créé tout autour une sorte de glacis.  Signe des temps : une classe de terminale spécialisée dans l’étude de l’anglais assistait à cette rencontre ; si les élèves n’ont posé aucune question, en revanche, leur professeur est intervenu pour faire observer qu’elle vivait depuis quarante ans en Bretagne et n’avait jamais vu un nationaliste.

Rien que pour cette remarque, cette conférence était intéressante. Un drapeau nationaliste, créé par un druide raciste pour un parti nationaliste, flotte partout mais on ne le voit pas. Patrick Le Lay se proclame nationaliste breton mais on ne le voit pas. Les productions nationalistes inondent les magasins sous le label Produit en Bretagne mais on ne les voit pas. Lena Louarn, militante nationaliste de la première heure, et fille de militant nationaliste, est à la tête du conseil régional mais on ne la voit pas. Telle est bien la situation : le monde comme si du nationalisme règne invisible, et omniprésent parce que fondu dans le paysage. Il n’a même plus besoin d’avancer masqué : il est là, il est nous, il va de soi et il impose sa loi.

Par chance, et l’UTL de Tréguier le montre, il existe encore des zones de liberté, où il est possible de s’exprimer sans voir surgir des commandos de militants avec panneaux (là, il était tout de même difficile de ne pas voir les nationalistes). J’avais déjà été invitée en 2012 par cette UTL pour parler de Miliciens contre maquisards — conférence qui avait été suivie d’un débat passionnant (il y avait plus de 300 personnes, certaines d’entre elles n’avaient pas trouvé de place assise). Depuis, m’a dit Jean Glasser, dont la présentation était parfaite, l’UTL a encore augmenté et compte près de 500 membres. Le thème de l’année était RELIER (Réseaux, Entrelacs, Liens, Itinéraires, Echanges) et la conférence sur la traduction y trouvait naturellement sa place.

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Je précise que le journaliste du Télégramme s’est déplacé mais a finalement préféré ne pas rendre compte de l’événement, tandis que le journaliste d’Ouest-France produisait un article remarquablement perfide (puisque l’information essentielle était, selon lui, que les élèves « n’avaient pas animé les échanges avec les deux conférenciers », et ce alors même que nous n’avions pas donné de conférence et que, s’étant dispensé d’assister à la projection du film et au débat, il n’était pas vraiment à même d’en juger). Leur professeur étant intervenu sur un mode critique, les lycéens se trouvaient, de toute façon, réduits au silence, sauf à avoir un motif précis d’intervenir, et, vu le contexte, contre leurs enseignants, à leurs risques et périls. Le sujet ne s’y prêtait pas.

article OF conférence Traduction 16 mars 2016 UTL

Ce n’est là qu’une notule destinée à compléter la page Censure de ce site.

 

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Une décision courageuse

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À ma grande surprise, après avoir lu la page que j’ai consacrée à l’hommage rendu à ma plagiaire par une universitaire invitée au colloque sur la traduction de poésie qui doit se tenir le 20 mars à l’université Paris VII, les organisateurs du colloque ont décidé qu’il n’était plus possible de l’inviter.

Une décision courageuse, exceptionnellement courageuse par les temps qui courent, et qui m’amène à penser qu’une vraie prise de conscience est en train de se faire jour : le plagiat ne peut plus être considéré comme un problème secondaire et finalement comme une activité louable.

Je dois, en contrepartie, faire le point sur l’expérience d’Armand Robin et  la « non traduction » — expérience qui a, naturellement, sa juste place dans un colloque intitulé (d’après Walter Benjamin) « La tâche poétique du traducteur ».

Signe peut-être que les temps changent…

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Doux hommage au plagiat

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J’ai découvert par hasard qu’un colloque devait avoir lieu le 20 mars à l’université de Paris VII et que ce colloque était ouvert par une universitaire du nom de Christine Lombez qui venait de publier aux éditions Les Belles Lettres un essai sidérant intitulé La Seconde Profondeur. J’écris sidérant pour rester polie car, en vérité, cette universitaire a rédigé un chapitre sur Armand Robin qui est en sa totalité un hommage à sa collègue que j’ai fait condamner pour plagiat voilà déjà deux ans. Et c’est elle qui est chargée de rédiger l’article sur Robin traducteur dans l’histoire de la traduction dirigée par Jean-Yves Masson…

Anne-Marie Lilti, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise, avait publié une biographie d’Armand Robin qui plagiait mes recherches pour les mettre au service des lieux communs que j’avais combattus, non sans peine, en essayant de publier les textes d’Armand Robin et en allant même jusqu’à soutenir une thèse de doctorat d’Etat, et avec Robert Gallimard dans mon jury pour attester que les textes d’Armand Robin avaient bien été volés, restitués grâce à mon obstination et qu’il était apparu qu’il y avait dans le fonds restitué un livre intitulé Fragments par Robin…

Ma plagiaire a été condamnée en justice, assez lourdement pour que je puisse espérer que cet exemple appelle à réflexion — mais non : admise comme référence, condamnée ou pas, la biographie d’Armand Robin sert à faire de lui la caution d’une entreprise de soumission de la traduction à des lieux communs théologiques qui invitent à définir la traduction comme recherche mystique d’une origine à chercher dans la Voix qui parle par la Poésie.

Aucune Voix ne parle par la poésie ou par autre chose, Armand Robin se prête à toutes les falsifications, je ne le sais que trop, et j’ai donc décidé, lisant l’intitulé de ce colloque, de mettre en ligne un article qui fasse le point d’une expérience d’édition qui, selon moi, devait ouvrir des voies nouvelles et qui n’a mené qu’à cette trahison.

Mais cette trahison est ce qui, à présent, permettrait de mettre au jour les points de résistance. J’ai donc trouvé salubre de mettre ce texte en ligne comme j’ai trouvé salubre, après avoir déjà perdu tant de temps à éditer Robin, d’assigner ma plagiaire et la faire condamner.

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Ouvrir la porte aux papillons

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Après Un trou, c’est pour creuser, qui n’était déjà pas simple à traduire, voici Ouvrir la porte aux papillons, suite de l’association de Ruth Krauss et Maurice Sendak, toujours aussi drôle par l’évidence des définitions données par les enfants, et encore plus redoutable à traduire.

Cette fois-ci, Ruth Krauss a demandé aux enfants ce qui leur semble non seulement utile mais louable.

Parfois, la chose va de soi…

Mais généralement, ça se complique…

Un petit mot-valise par ci…

Un double sens par là…

Et, bien sûr, pour ouvrir le volume, l’intraduisible…

J’ai contourné l’obstacle comme j’ai pu mais une fois, une seule, j’ai été vraiment contente de ma traduction.

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Pas de quoi pavoiser : ce qui caractérise la traduction, c’est que, quand elle est bonne, elle est invisible. Et, en plus, si je regarde le dessin, je me rends compte que j’aurais dû mettre la phrase à l’envers pour des raisons graphiques…

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Bref, c’était un vrai casse-tête — mais c’est un petit trésor de Sendak.

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Funambule

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Je poursuis ma traduction des œuvres de Maurice Sendak inconnues en France (et pas forcément faciles à trouver ailleurs). Cette fois-ci, c’est Funambule, un album écrit par Jack, le frère de Maurice. Ce qui rend intéressante cette œuvre à deux mains, c’est la transposition du monde angoissant de l’enfance et la manière de faire passer l’angoisse par le glissement d’un monde à l’autre comme une expérience destinée à l’apprivoiser (le livre est construit sur l’alternance des pages d’un rose ou d’un vert éteint, selon que l’on glisse vers l’angoisse ou hors de l’angoisse). C’est pour cette raison que j’ai traduit le titre (Circus Girl) par Funambule. Il ne manquera pas d’universitaires pour me faire observer que j’aurais dû traduire Circus Girl par La Fille du cirque mais ça faisait perdre toute sa poésie au texte, et d’ailleurs l’héroïne passe l’essentiel de son temps à marcher sur un fil…

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Chantiers nomades

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Je reçois la brochure des chantiers nomades. Cette fois, plus à reculer, c’est annoncé : nous travaillons sur les textes de Sur champ de sable, un livre que j’écris depuis longtemps.

« Comment des comédiens peuvent-ils s’emparer de ce matériau pour le faire leur ? Comment peuvent-ils le dire ? Le théâtre peut-il être une autre manière de sortir de la poésie pour lui donner une vie neuve ? »

Questions…

 

 

 

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Le coq d’or

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Je viens de recevoir le livret de l’opéra de Rimski-Korsakov, Le Coq d’or, qui a été donné à La Monnaie à Bruxelles dans une mise en scène de Laurent Pelly : belle occasion de rendre hommage au travail d’Antonio Cuenca-Ruiz, le dramaturge du Théâtre de la Monnaie, à qui nous devons non seulement ces recherches menées à son initiative mais une nouvelle traduction du conte de Pouchkine.

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Au Théâtre de la Monnaie, tout doit être donné en version française et en version néerlandaise.

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À l’origine, je devais juste apporter des informations sur les origines d’un texte folklorique au statut bien particulier dans l’œuvre de Pouchkine ; il s’agissait simplement de compléter un article d’André Markowicz qui, sachant ce conte en vers depuis sa plus tendre enfance, pensait être incapable de le traduire en français. Depuis des années, nous avons en chantier un livre sur la collecte folklorique de Pouchkine, sujet passionnant pour moi puisque, comme dans le cas de Nerval, nous sommes au point de passage du conte et de la poésie, mais le problème de la traduction fait qu’à dire vrai, tout piétine …

M’étant penchée sur l’énigme du coq d’or, à savoir la transformation d’une légende de l’Alhambra écrite par Washington Irving en conte populaire russe, j’ai observé que, dans le texte d’Irving, ce n’est pas un coq mais un cavalier de bronze (« a bronze figure of a Moorish horseman ») qui indique la direction d’où vient l’ennemi. Est-ce une découverte ? En tout cas, cette observation que je n’ai trouvée nulle part ailleurs appelle une nouvelle lecture du Conte du coq d’or puisqu’elle inscrit ce texte apparemment léger dans la continuité du Cavalier de bronze, le texte le plus sombre de Pouchkine (en 1833, Pouchkine soumet Le Cavalier de bronze à la censure du tsar qui exige de lui des modifications qu’il refuse d’appliquer ; en 1834, il écrit Le Conte du coq d’or, dénonciation, plus actuelle que jamais, de la tyrannie…).

Rédigeant cet article, je maugréais contre l’impossibilité où j’étais de mettre des citations car les traductions ne rendaient rien de la légèreté voltairienne que j’essayais d’évoquer. Et voilà que, comme dans le cas d’Eugène Onéguine dans le TGV Paris-Marseille, André Markowicz s’est mis à traduire de mémoire. Ô miracle !

Antonio Cuenca-Ruiz a demandé à publier cette traduction, et il est apparu qu’il y avait en néerlandais une traduction qui respectait la forme du poème et correspondait exactement à cette traduction nouvelle. Nouveau miracle !

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Le livret m’apporte, de plus, un texte de Rosamund Bartlett tout à fait passionnant puisqu’il expose comment Ivan Bilibine, comprenant l’esprit du conte, a donné des illustrations antimonarchiques qui, à leur tour, ont inspiré Rimski-Korsakov, révolté par la répression tsariste des soulèvements de 1905, et lui ont donné l’idée de prendre Le Conte du coq d’or pour thème de son dernier opéra.

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Non moins passionnant, l’article d’André Lischke, « Le Coq d’or, une féerie subversive » : « Que le si féerique Coq d’or soit, de par le fond de son message, une œuvre foncièrement politique, ceci ne peut pas être nié. Il est né dans l’antichambre de l’un des plus vastes cataclysmes que l’Histoire ait jamais connu, un de ceux où se joue le devenir d’un pays, et dont les répercussions ne peuvent aucunement être mesurées sur le moment… »

.Rencontre au cœur de la censure : le texte du Coq d’or (né de la censure et lui-même censuré) a rassemblé un musicien et un illustrateur (qui allait dessiner les costumes et les décors de l’opéra interdit — Rimski-Korsakov ne devait pas le voir de son vivant, pas plus que Pouchkine n’avait pu voir imprimé Le Cavalier de bronze) comme un mot de passe à faire circuler.

On a plaisir à se dire qu’après tant de temps, on l’a aussi un peu fait circuler…

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Vœux

 

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Mon palmier (enfin, le palmier du voisin) sous la neige, ah, quel beau symbole pour cette nouvelle année…

Symbole d’espoir, même si, bien sûr, la glace et les frimas…

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J’allais mettre cette image en ligne quand j’ai pensé que je devais aller chercher les colis qui m’attendaient à la poste.

Et, là, j’ai découvert que, de poste, il n’y en avait plus.

La poste Saint-Hélier, à Rennes, présentée, telle qu’on peut encore la voir, sous un jour moderniste, était tout simplement supprimée.

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Fini : rayée de la carte.

Mes colis,pour le moment, je pouvais aller les chercher à la poste centrale, dite Rennes République, mais par la suite, je devrais aller les prendre dans un magasin.

— Un magasin ? Quel magasin ?

Un papier aux couleurs de la Poste (je veux dire au jaune omelette adopté voilà quelques année pour rendre la Poste commercialisable) présentait la chose sous un jour avenant.

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Ce n’était pas écrit mais il fallait comprendre qu’U Express, c’était maintenant le nom du Carrefour City sinistre où je ne mets jamais les pieds sans me sentir coupable à l’égard des commerçants qui font la vraie vie du quartier. U Express, variante locale de Système U, membre de Produit en Bretagne, émanation du lobby patronal breton.

— Quoi, le service public vendu à la grande distribution ? Allons donc, impossible !

— Mais vous devez savoir que ce sont sept bureaux de poste qui ferment à Rennes…

— Sept bureaux de poste ? Sans manifestations, sans grèves, sans ombre de protestation ?

— Si, il y a eu des manifestations à l’appel de SUD PTT, de la CGT et du PC ainsi qu’une pétition soumise à signature sur les marchés.

— Et ça n’a servi à rien ? 

— On vous dit que c’est fait.

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C’était fait.

Je me suis rendue à la poste centrale, le bureau de Rennes République, un bureau longtemps conservé tel qu’il avait été pensé à l’origine, avec ses marbres, ses mosaïques, et son ambiance si paisible que la philatélie en devenait une forme atténuée de poésie zen… Tout avait été flanqué en l’air voilà quelques années, ce bureau de poste ayant été promu au rang de bureau expérimental : plastique jaune, présentoirs, distributeurs de tickets d’attente, automates, habitacles des conseillers financiers occupant les trois quarts de l’espace, cartes postales et gadgets en promotion occupant le reste. Je n’y allais plus jamais : la bêtise du ravage et le malheur des employés me mettaient hors de moi.

Je n’avais pas prévu que j’allais devoir subir non seulement l’attente, mais le triomphe des nationalistes bretons, car tout dans ce bureau de poste était traduit en breton surunifié, novlangue régnant, oui, à Rennes, en plein pays gallo. Il a suffi que trois pelés et deux tondus organisent une « votation citoyenne » après avoir rameuté les copains pour que la direction de la Poste refasse toute sa signalétique. Au total, une centaine de personnes a voté (178 est-il dit dans un élan d’euphorie — car, comme de coutume, la presse régionale a couvert d’abondance ce glorieux événement) : l’affaire était dans le sac.

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Pourquoi un groupuscule a-t-il pouvoir de légiférer sur la présence du breton surunifié comme langue officielle quand le service public est ainsi bradé ?

La réponse est simple : le breton est là pour faire comme si.

Et puis, le capitalisme local aime beaucoup le breton…

Sur ce, je reçois les vœux de la mairie : tout en breton surunifié, sans un seul mot de gallo, ça va de soi.

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Celtisation et receltisation de la Bretagne gallèse pour l’inclure d’office dans la nation bretonne : c’est le projet de Breiz Atao qui s’accomplit. Privatisation et bretonnisation : le projet de Breiz Atao rejoint le programme du lobby patronal de Locarn (dont, bien sûr, fait partie U-Express via Produit en Bretagne).

Nous le voyons mis en œuvre sous nos yeux.

Qui se souvient qu’en 2009 une “votation citoyenne” contre la privatisation de la Poste avait rassemblé près de deux millions de votants ? Ce combat avait fédéré toute la gauche, comme le rappelait alors triomphalement Libération.

Non à la destruction du service public, c’était le mot d’ordre. Et voici où nous en sommes.

Trugarez ! Bloavezh mat ! Ha degemer mat e Carrefour !

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Mais le palmier survit sous la neige…

 

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