La régression ethniste bat son plein en Bretagne (4)

 

 

Comme pour prolonger nos rencontres aux rendez-vous de l’histoire à Blois, je découvre ce matin (signalé par un lecteur vigilant) un article du Monde qui, d’un côté, me réjouit et, de l’autre, me laisse, une fois de plus, sceptique.

Il me réjouit car, pour la première fois, le rôle de celui que les médias désignent à l’unisson comme l’« ultranationaliste » (ou l’« hypernationaliste ») breton est mis en lumière et ses liens avec la Russie pris en compte – et puis, pour la première fois aussi, le procureur de la République est décidé à agir… Voilà un heureux épisode du feuilleton que je déroule depuis dix ans maintenant, notamment pour le site du Groupe Information Bretagne  où j’en suis les développements avec une constance que rien ne lasse, pas même le dégoût.

Tout a commencé en 2008 quand j’ai découvert qu’un nationaliste breton dissimulé derrière un pseudonyme diffusait des propos racistes tout en me traitant de « militante fasciste ». Bizarre mélange… Sa prose, incohérente, verbeuse, charriait des resucées de lectures restituées au hasard, des lieux communs pris dans le vieux fonds du nationalisme d’après-guerre, des digests mal assimilés, sur fond de haine raciale inspirée par la celtitude mystique plongeant dans le sang pur de l’ethnie à préserver de toute souillure. La nation bretonne était surtout menacée par les Juifs mais aussi par moi, du fait que j’avais publié des contes aux éditions Ouest-France…

Pour ce qui me concernait, cette prose était très proche de celle de Breizh infos, alias Bretagne hebdo, que j’avais fait condamner pour diffamation et qui avait disparu : il me semblait que le rappel à la loi pouvait avoir une vertu salubre et, constatant que mon insulteur tenait des propos antisémites (il appelait notamment à l’instauration d’un statut pour les Juifs), après avoir porté plainte pour moi-même, j’ai fait la synthèse de ses divers articles et j’ai alerté la LDH.

Au terme de longs débats (car, après tout, à quoi bon donner de l’importance à des illuminés ? Ne vaut-il pas mieux les ignorer ? Tout ça a si peu d’importance en regard de la situation des émigrés, etc., etc.), la section de Rennes a fini par constituer un dossier, alerter le service juridique de la LDH qui a porté plainte à son tour. Entre-temps, ma plainte en diffamation avait permis d’identifier un crêpier de Rosporden du nom de Boris Le Lay. Depuis, il ne serait plus identifiable puisqu’il a fait héberger ses sites aux USA. Je ne regrette donc pas d’avoir engagé cette procédure. La LDH, ainsi informée, a pu le faire condamner une première fois à Paris. Nous avons essayé de trouver des journalistes qui s’intéressent à ce procès : en vain.

 

 

 

C’est quand Boris Le Lay s’en est pris sur son site Breiz Atao à des sonneurs noirs que, soudain, les médias se sont mobilisés. Les bons nationalistes qui défendaient Polig Monjarret, le fondateur de Bodadeg ar Sonerion dont faisaient partie les sonneurs noirs, avaient soudain une merveilleuse occasion de montrer comme ils étaient antiracistes et démocrates. Rappeler que Monjarret était un nazi et que Le Lay ne faisait que prolonger l’idéologie de Breiz Atao dont il se réclamait en toute logique fasciste était également inutile : la presse bretonne avait mis au point un concept nouveau, forgé pour Le Lay, à savoir le concept d’« ultranationalisme ». L’ultranationalisme, excessif, comme le nom l’indique, et susceptible de dérives imprévisibles (le cas Le Lay le montre) a pour effet premier de normaliser le nationalisme qui a, lui, figure aimable. Nous avons donc un méchant, raciste, haineux, qui permet aux nationalistes bretons de passer pour ouverts et porteurs d’un projet d’avenir. Ils devraient le remercier.

Comme je le rappelais sur le site du GRIB, au moment où l’« ultranationaliste » était condamné une nième fois, paraissait à l’occasion du salon de livre de Carhaix fondé par des nationalistes une luxueuse anthologie des textes de Breiz Atao – anthologie que l’on trouve désormais dans la plupart des bibliothèques de Bretagne – publiée par les éditions nationalistes Yoran Embanner.

 

 

 

 

Aucun rapport entre ces productions et celles de l’«ultranationaliste » Le Lay ? Mais si : elles reposent sur le même soubassement idéologique, et c’est en toute logique que Le Lay se réclame de Breiz Atao.

Seulement, il est interdit de le dire car cela reviendrait à remettre en cause tout le mouvement breton, au moment même où les élus adoptent son discours, ses symboles et même ses pires références : il n’est que de voir, dernière en date, la cérémonie au cours de laquelle, à Saint-Aubin-du-Cormier, le président du conseil régional, supposément socialiste puisque remplaçant le supposément socialiste puisque élu comme tel quoique plus socialiste Le Drian, venir saluer l’érection d’un archer anglais venu défendre l’indépendance de la Bretagne contre la France hélas victorieuse…

 

Marc Simon, Laurence Jacquet, le maire Olivier Barbette, Le président de Région Loïg Chesnay-Girard et Jérôme Jacquet à côté de l’archer anglais

 

Grotesque, oui, comme la Vallée des saints, comme les lieux de culte identitaire appelés à former une espèce de Breizh parade dont Le Lay serait le chef d’orchestre invisible…

C’est pour cette raison que j’ai évoqué à Blois cet enrôlement de la Bretagne dans une croisade identitaire sous drapeau, croisade identitaire dont il est, en fin de compte, le meilleur atout.

Je me réjouis donc de lire l’article du Monde, mais je constate que le site breiz atao n’est pas même mentionné, que le noyau de l’idéologie de Le Lay, qui n’est pas même qualifié de nationaliste, est ignoré, et qu’une fois de plus, l’action déclenchée contre le site DemocratieParticipative.biz laisse toute analyse idéologique en déshérence.

Nous en sommes toujours au point où, voilà dix ans, face à la section de la LDH, je me heurtais au mépris de ceux qui considéraient que tous ces, comment dire, régionalistes, autonomistes, séparatistes bretons étaient des illuminés à laisser de côté sans leur donner une importance qu’ils n’avaient pas. S’ils ne l’avaient pas, ils l’ont prise, et sans attendre qu’on la leur donne.

C’est la lâcheté, l’indifférence et l’aveuglement qui font le lit du fascisme, puis cette certitude d’avoir à regarder ailleurs au moment où il s’agirait d’agir.

En tout cas, voici cet article tel qu’on peut le lire en ligne:

 

 

LE MONDE |  18.10.2018 à 00h53 • Mis à jour le 18.10.2018 à 08h39 |Par  Elise Vincent et Martin Untersinger

C’est une première en France. Le procureur de la République de Paris, François Molins, a assigné en référé les opérateurs de télécommunications afin qu’ils bloquent un site internet d’extrême droite publiant des contenus haineux en ligne, a confirmé au Monde une source proche du dossier, mercredi 17 octobre.

Cette démarche inédite sur la Toile, résultat de mois d’aléas judiciaires, est particulièrement portée par la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), organisme rattaché au premier ministre.

En vertu de cette assignation, neuf opérateurs, dont les quatre principaux – SFR, Orange, Free et Bouygues Telecom – sont assignés, le 8 novembre, au tribunal de grande instance de Paris, dans le cadre de cette procédure d’urgence.

L’objectif :  constater le trouble « manifestement illicite » causé par ce site, selon les mots du parquet de Paris, et ordonner de cette façon le blocage de l’accès à la plateforme dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 10 000 euros par jour de retard.

Un site sans équivalent à l’extrême droite

Le site en question porte très mal son nom : il s’appelle « DemocratieParticipative.biz ». Sur ses pages se déploie une litanie d’articles et de vidéos antisémites, homophobes, antimusulmans et racistes.

Ce site, qui se revendique « le plus lu par les jeunes blancs décomplexés », agonit aussi régulièrement d’injures divers responsables politiques et personnalités médiatiques. Au point de servir souvent de base arrière à des campagnes de harcèlement numérique d’une rare violence. Par sa radicalité, « DémocratieParticipative.biz » n’a pas d’équivalent dans la nébuleuse d’extrême droite.

Bien que repéré depuis de longs mois, l’activisme du site, créé en 2016, défiait tous les recours juridiques. Les divers signalements effectués par Frédéric Potier, le préfet délégué à la tête de la Dilcrah, par la voie de l’article 40 au parquet de Paris, ne trouvaient pas d’issue judiciaire. Même chose pour près d’une dizaine d’enquêtes diligentées par différents services de police après des signalements sur la plateforme Pharos du ministère de l’intérieur dédiée aux contenus illicites circulant sur le Web, ou des plaintes déposées dans différents départements de France.

Un hébergement américain

Les autorités françaises – ainsi que plusieurs particuliers et associations – ont bien essayé de contourner ces échecs en tentant de limiter l’impact de « DemocratieParticipative.biz » en le faisant par exemple supprimer des résultats de recherche Google. La Dilcrah a même obtenu, en janvier, la disparition de la page d’accueil de « DemocratieParticipative.biz » du moteur de recherche. Une solution néanmoins très partielle, puisque le site est resté en ligne.

Au cœur du problème : le lieu d’hébergement de « DemocratieParticipative.biz ». Pour abriter sa structure, le site a depuis ses débuts recours à une société américaine, Cloudflare. Celle-ci n’a jamais donné suite aux réquisitions françaises. Elle s’abrite derrière le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis, qui protège de façon extensive la liberté d’expression, et derrière l’absence de contrainte légale l’obligeant à répondre à des autorités judiciaires autres qu’américaines.

 LIRE AUSSI :   La guerre discrète de la « preuve numérique »

Autre difficulté : l’identification et l’éventuelle interpellation de l’administrateur du site. D’après une note conjointe de la Direction générale de la police nationale (DGPN) et de la préfecture de police (PP) datant d’avril, que Le Monde a pu consulter, de nombreux éléments permettent de penser u’il s’agit d’un militant d’extrême droite d’origine bretonne très connu de la « fachosphère » : Boris Le Lay, né à Quimper et âgé de 38 ans, suivi sur Facebook par plus de 120 000 personnes et par plus de 10 000 abonnés Twitter.

Des soupçons sur une figure de proue de la « fachosphère »

Selon cette note de la DGPN et de la PP, « plusieurs éléments concordants »désignent en effet M. Le Lay. Le plus fiable étant une adresse IP commune à DemocratieParticipative.biz et à deux sites ouvertement gérés par ce militant, signe que les trois plateformes étaient présentes sur le même serveur informatique. Un élément qu’a pu confirmer Le Monde de façon indépendante.

Fin septembre 2017, la fachosphère avait brui de la « censure » de DemocratieParticipative.biz : il avait, effectivement, disparu du Net, sans explications. Fait troublant, les deux sites appartenant à M. Le Lay se sont évaporés au même moment.

Or sur sa page VKontakte, un réseau social russe, M. Le Lay avait alors répondu à une admiratrice qui s’inquiétait de la disparition de DemocratieParticipative.biz : « On doit reconstruire l’architecture », écrivait le militant. Quelques jours plus tard, ces trois sites changeaient d’hébergeur, et pratiquement en même temps, selon les données techniques consultées par Le Monde.

  1. Le Lay est loin d’être un inconnu pour les services de police. Il a de nombreux antécédents judiciaires pour« diffamation », « apologie de crime », ou « injure », et a été plusieurs fois condamné, entre 2011 et février 2018. Son parcours militant est aussi éloquent. D’abord engagé dans un groupuscule indépendantiste breton proche de l’ultradroite identitaire, Adsav (Renaissance), il fonde, en 2006, l’association Breizh-Israël qui a pour objet « la promotion des liens entre l’Etat d’Israël, la communauté juive mondiale et les Bretons ». Il bascule plus tard dans l’antisémitisme en rencontrant l’essayiste nationaliste Hervé Ryssen. Il s’occupera aussi un temps « des relations avec l’Europe » du Mouvement des damnés de l’impérialisme du très controversé Franco-Béninois Kemi Seba.

Treize mandats de recherche et une fiche S

Aujourd’hui, la justice bute toutefois sur la fuite au Japon de M. Le Lay. Malgré les treize mandats de recherche et la fiche « S » dont il fait l’objet pour son appartenance à la mouvance d’extrême droite radicale, impossible jusqu’à présent d’obtenir son extradition.

Ces mandats ont été émis pour « injures publiques envers un particulier en raison de sa race, religion, ou origine par parole, écrit, image, ou moyen de communication au public par voie électronique ». Mais il faudrait que M. Le Lay soit contrôlé sur le territoire français ou européen pour qu’ils soient exécutables.

En janvier, une notice rouge d’Interpol a fini par être diffusée pour qu’il puisse être interpellé à l’étranger, dans d’autres pays. Mais la valeur accordée à ces notices varie selon les Etats. Pour des raisons propres à son droit national, le Japon ne peut procéder à une arrestation demandée par d’autres pays membres. Il n’existe, en outre, pas de convention d’extradition entre la France et l’Archipel. Les services de police de l’Hexagone s’inquiètent enfin du fait que M. Le Lay ait pu obtenir, entretemps, la nationalité japonaise. Bref, un casse-tête qui explique la décision du parquet de Paris d’employer les grands moyens.

 

 

 

 

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Rendez-vous de l’histoire à Blois

 

 

Samedi 13 à 11 h 30, je participe à une table ronde sur le beau sujet Servitude volontaire et séduction des images. 

 

 

Ce que je vois se passer en Bretagne me semble bien répondre à la problématique. J’interviendrai avec Aurore Chéry, Olivier Le Troquer et Didier Nativel.

 

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Chants bretons en traduction

 

 

 

Vo-vf est un festival de traduction qui a lieu chaque année à Gif-sur-Yvette.

Le 6 octobre à partir de 16 heures, avec André Markowicz, j’évoque notre expérience de traduction de chansons traditionnelles bretonnes : elle a donné lieu à deux livres qui ont disparu à peine parus mais que nous comptons bien rééditer…

 

 

 

 

 

et surtout elle permet de chanter des complaintes en breton et en français, ce qui est un atout pour les spectacles qui permettent aux spectateurs de suivre le déroulé de la chanson en se laissant porter par la mélodie. C’est Annie Ebrel qui chantera ces chansons.

 

 

 

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Les mistoufles (volume 6)

 

Eh oui, c’est parti pour le volume 6 des Mistoufles. Cette fois, ce sera encore plus différent puisque l’expérience ne se déroulera pas dans une classe mais avec des enfants au Théâtre de l’Aire libre à Saint-Jacques-de-la-lande, près de Rennes.

Les inscriptions viennent d’être ouvertes et il y a sur le site de l’Unijambiste une extraordinaire vidéo de Dan Ramaën que je ne connaissais pas…

 

 

 

 

 

 

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Rigoli dingoli pouf

 

 

 

Le dernier livre de Sendak que j’ai été invitée à traduire s’intitule Higglety Pigglety Pop. Pour moi, ce que cette histoire farfelue avait d’intéressant, c’était la manière dont une vieille comptine anglaise était détournée. Cet Higglety Pigglety Pop a une histoire : l’une des plus célèbres nursery rhymes anglaises, c’est « Hickory Dickory Dock » (dont tout le monde connaît la mélodie).

 

 

À l’époque d’Edward Lear, l’intérêt pour les nonsense songs et autres chansons pour enfants avait amené la publication d’une anthologie qui avait connu un grand succès. Un pédagogue américain du nom de Goodrich s’en était indigné car il entendait bannir les contes et les comptines de l’éducation des enfants. Pour montrer à quel point les comptines sont idiotes, Goodrich parodie « Hickory Dickory Dock » et ça donne « Higglety Pigglety  Pop » qui est tellement idiot que les enfants s’en emparent : des 70 savants traités du pédagogue, voilà ce qui reste. Bien fait.

 

 

Sendak a fait de cette comptine une saynette jouée par sa chienne Jenny avec les personnages de la chanson.  « Higgledy-piggledy », ça veut dire pêle-mêle, en désordre. Il fallait donc trouver une expression qui donne l’impression d’une onomatopée réutilisable pour dire qu’on a fait quelque chose par-dessus la jambe. J’ai essayé plusieurs solutions avant de choisir « rigoli-dingoli » : bosser en rigoli-dingoli, c’est une expression qui peut passer dans le langage courant. Après, j’ai transposé la comptine en tenant compte prioritairement de la musique des mots. Bref, c’est un cas intéressant de traduction car la première traductrice, Anna Solal, (pour savoir qui c’était, il faut vraiment chercher : le nom se trouve en caractères minuscules à la page 4, parmi les mentions de copyright) ne s’est pas du tout posé les mêmes questions. Le titre Turlututu chapeau pointu ne fait allusion à aucune comptine. Bref, nous n’avons plus du tout le même texte. Mais qui s’y intéresse ?

J’observe qu’il y a tout de même un léger progrès pour ce qui concerne le statut de traducteur, car, à force de protester, on parvient à faire figurer le nom du traducteur en quatrième de couverture et il n’y a plus lieu de le chercher avec une loupe à l’intérieur du livre. Mais ne nous faisons pas trop d’illusions : un bref parcours sur la toile est instructif.

Voici la présentation du livre sur amazon :

 

 

 

..sur cultura (l’esprit-jubile) :

 

 

 

Sur Rue du commerce…

 

 

 

… et Mollat, Martelle jeunesse, Tropismes, le Rat conteur… des dizaines d’autres sites…

La BNF fait encore mieux puisqu’elle annonce la parution en donnant pour illustration le texte anglais…

 

 

En fait, la seule librairie en ligne qui offre une présentation correcte, c’est une librairie suisse, La Liseuse, qui donne le nom de l’auteur et du traducteur.

 

 

 

Pour ce qui est de faire reconnaître le travail de traducteur, nous ne sommes pas au bout de nos peines.

 

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Marie de France et les agrégatifs

 

 

Dans le courant du mois de juillet, je reçois une invitation à participer aux Assises de la traduction organisées en Arles par ATLAS (Association pour la promotion de la traduction littéraire). On m’invite à parler du temps dans les Lais de Marie de France. Ma traduction est parue en 2008 chez Babel-Actes sud, par la suite, j’ai publié les Fables dans la même collection, personne n’a jamais eu l’idée de m’inviter à en parler et, subitement, dix ans après, révélation ?

Mais il m’est précisé qu’en fait, je suis invitée par la traductrice des Lais. La traductrice ? Il y a donc désormais une traductrice officielle ? Eh oui, il s’agit d’une maîtresse de conférences à l’ENS, Nathalie Koble. Elle vient de publier avec une autre médiéviste Lais bretons (XIIe-XIIIe siècles) : Marie de France et ses contemporains aux éditions Championet, tiens, quelle coïncidence, les lais de Marie de France sont mis au programme de l’agrégation, justement dans cette traduction.

Oh, souvenirs des œuvres mises au programme de l’agrégation par des universitaires en cheville avec des éditeurs prêts à tout publier, la vente du tirage étant assurée ! Oh, malheureux agrégatifs contraints de suer sang et eau sur l’effroyable œuvre au programme concoctée par quelque Dufournet ! Oh, atroces traductions de textes parfois si magnifiques, extraits du fond des temps pour être ainsi livrés sous forme d’indigeste hachis ! N’ayant pas le temps d’aller à la Sorbonne, je suivais, quand j’en avais le courage, les cours radiodiffusés du professeur Dufournet tout en surveillant l’étude du soir, et la pluie monotone des étymologies tombait comme une berceuse sur les fronts inclinés de mes élèves. Oh, litanies endormantes ! Du moins avais-je trouvé l’usage des cours d’ancien français radiodiffusés : le calme régnait, la nuit tombait, mes élèves, par compassion peut-être, appréciaient cette étrange rumeur soporifique. J’avais vingt ans : je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.

Telles sont les impressions qui m’ont assaillies à recevoir ce courriel. Surprise par cette invitation (car, depuis trente ans qu’ATLAS existe, jamais je n’avais été invitée à évoquer une seule de mes traductions), je me suis procurée l’édition des Lais bretons mise au programme. Par le plus grand des hasards, le livre s’est ouvert à la page de la bibliographie : ces deux éminentes médiévistes dont l’édition était destinée à faire autorité énuméraient toutes les traductions existantes… Eh oui, toutes les traductions, même les plus vieilles, les plus nulles, les plus difficiles à trouver. Toutes sauf la mienne. Absence totale : pas même une référence.

 

 

Cette traduction était pourtant d’abord parue chez Librio et s’était massivement vendue ; je l’avais ensuite republiée chez Actes Sud  avec les  Fables. On ne peut pas dire que ces traductions aient été occultées : on les trouve partout, elles ont été dites à la Comédie française et diffusées sur France-culture  à plusieurs reprises ; elles ont même donné lieu à un film d’animation qui a raflé tous les prix possibles. Il s’agissait enfin de la première traduction des Lais et des Fables, respectant la forme de ces poèmes subtils, précis et délicats…

Pour ce qui est de la délicatesse, il fallait repasser. D’abord, parce que ces chères collègues qui m’avaient ainsi oubliée, elles ne se croyaient pas tenues de s’en excuser, non, ni même de me demander si j’accepterais de parler du temps avec elles : on me faisait inviter, c’était déjà beau, et il allait de soi que j’allais accourir toute frétillante recueillir le doux sucre de la consolation. Telles sont les mœurs des universitaires.

Et ensuite parce que, pour ce qui est de la traduction, la méthode du mot à mot scolaire était (comme de coutume) de mise. Voici ce donne le début du « Lai du rossignol » (comme les lais n’ont pas de titre, il va de soi que le titre « Le laüstic » est non seulement très laid mais absurde puisque Marie explique que le lai s’intitule « laüstic » chez les Bretons mais qu’elle prend soin de le traduire)…

 

 

 

… Voici donc le début du « Lai du rossignol » dans ma traduction :

« Une aventure vous dirai

Dont les Bretons firent un lai 

Le “Laüstic”, ce m’est avis,

L’appellent-ils en leur pays,

Soit dit “Rossignol” en français

Et “Nightingale” en bon anglais.

 

Une ville en pays malouin

Était renommée de fort loin.

Là résidaient deux chevaliers

En des demeures fortifiées.

Et la ville de ces seigneurs

Tirait renom de leur valeur.

La femme épousée du premier,

Sage, courtoise et distinguée,

Savait en toute chose agir

Comme il convient de se conduire.

L’autre, resté célibataire,

Était connu parmi ses pairs

Pour ses prouesses, sa valeur

Et ses largesses de seigneur :

Il donnait tournois, dépensait,

Savait offrir ce qu’il avait.

Or, voilà qu’il s’éprit soudain

De la femme de son voisin. »

 

… Et dans la traduction mise au programme de l’agrégation :

 

« Je vais vous raconter une histoire

dont les Bretons ont fait un lai.

Je crois qu’il s’intitule Laüstic,

comme on le dit dans leur pays,

c’est-à-dire « rossignol » en français

et « nightingale » en bon anglais.

 

Dans les environs de Saint-Malo

se trouvait une cité réputée.

Deux chevaliers y habitaient,

Dans deux châteaux fortifiés.

Grâce à l’excellence des deux seigneurs

La cité jouissait d’une bonne réputation.

L’un d’eux avait une épouse

Qui était avisée, distinguée, élégante.

Elle était extrêmement attentive à sa conduite,

Comme l’exigeaient l’usage et les bonnes manières.

L’autre chevalier était célibataire,

reconnu par ses pairs

pour sa vaillance et sa grande valeur.

Il vivait dans le faste :

il courait les tournois, dépensait sans compter

et donnait généreusement.

Il tomba amoureux de la femme de son voisin. »

 

Je pensais avoir démontré qu’il était possible de traduire les poèmes médiévaux en respectant la forme sans perdre en précision de sens, tout au contraire, et le cadre strict de l’octosyllabe contraignait à mettre en lumière les motifs, les allusions, les doubles sens, tout ce qui faisait le charme d’un texte exceptionnel.

À quoi bon ? La même méthode fait autorité en France et s’impose par le biais de l’université jusque dans les institutions supposées défendre la traduction littéraire. La forme est jetée aux orties au nom du sacro-saint respect du sens — mais le sens n’est pas du tout mieux respecté, loin de là. Je ne vais pas avoir la cuistrerie de ces traducteurs qui se permettent de juger les travaux des autres mais je suis bien forcée de voir au passage que ces quelques vers comportent des erreurs qui faussent le sens :  les deux chevaliers ne vivaient pas dans des châteaux ; Marie insiste bien sur le fait que les maisons étaient mitoyennes, et l’un des plus beaux vers du lai indique :

 

« N’i aveit bare ni devise

Fors un haut mur de piere bise. »

 

 « Rien qui les coupe ou les divise

Hors un grand mur de pierre bise. »

 

Imaginerait-on des châteaux mitoyens ? Le mot « maisun » désigne une maison, une demeure, et non un château. D’autre part, il n’est pas dit que la ville jouissait d’une bonne réputation grâce à l’excellence de ces deux seigneurs, mais que leur valeur contribuait à la renommée de la ville, ce qui n’est pas la même chose. Enfin, il n’est pas dit que le chevalier donnait généreusement mais qu’il donnait bien, qu’il savait donner, ce qui suppose générosité mais le sens est beaucoup plus fin. Passons sur l’effacement des mots essentiels : « aventure » et « courtoise » qui sont les mots que j’ai respectés prioritairement et, bien sûr, laissés en place chaque fois qu’ils apparaissaient dans l’ensemble du volume pour que la trame des motifs ne soit pas déconstruite.

Mais de quoi parlons-nous ? La trame, les motifs, le volume ? Allons donc ! Je m’étais efforcée de montrer que le recueil des Lais était construit : mais non, c’est du lai, voilà tout… et ces gracieux chefs d’œuvre que sont les lais de Marie sont donnés comme en vrac sous le label « Lais bretons » avec une demi-douzaine de lais anonymes. Les militants bretons vont pouvoir démarquer cette édition et en faire un produit celtique ; encore un peu et le business arthurien va pouvoir s’en emparer. Adieu, Marie…

Et adieu gracieuses fables traduites de langues pas celtiques : dans tout le volume, pas une seule mention des Fables. Marie est l’auteur de lais bretons. « Le celte fait vendre », disait l’organisateur du Festival interceltique : la fabrique identitaire va pouvoir plus que jamais plonger et replonger dans les limbes celtomaniaques  qui ont déjà si souvent enlisé Marie.

Les organisateurs des 34eAssises de la traduction ont-ils seulement ouvert ce volume ? Ils ne se sont pas avisés que la traductrice qu’ils invitaient n’y figurait que comme absence. Ils ne se sont pas avisés non plus qu’il y avait quelque incongruité de la part d’une Association pour la promotion de la traduction littéraire à promouvoir une traduction universitaire dénuée de qualité (comme d’ailleurs de prétention) littéraire.

Marie de France aura eu le triste mérite d’attirer l’attention sur le problème.

Pauvres agrégatifs.

 

 

NB : En avril dernier, j’avais rédigé une courte actualité intitulée Marie de France à l’université  : elle est plus actuelle que jamais…

 

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Synge hors de l’université

 

 

Je termine l’essai sur Synge qui m’a été demandé — le premier essai sur cet auteur dans le domaine francophone…

John Millington Synge a écrit en anglo-irlandais, c’est-à-dire dans la langue que parlaient les paysans irlandais, un anglais imprégné de structures gaéliques. Il va de soi que s’il a choisi d’écrire en anglo-irlandais et pas en anglais banal, c’est qu’il y trouvait avantage. Et, de fait, cette langue incorrecte est merveilleusement efficace : elle a surtout l’immense mérite de permettre de sortir du registre de la faute. C’est un pied de nez aux pédants et une langue de poésie gagnée sur l’interdit — voilà ce qui m’a donné envie de traduire tout le théâtre de ce merveilleux Synge, ce que j’ai fait, et c’était aussi un pied de nez aux pédants, vu que je l’ai traduit en franco-breton, langue non moins honnie que l’anglo-irlandais. Je ne m’attarde pas là-dessus : j’ai déjà consacré ici une page à Synge.

Or, rassemblant tout ce qui avait pu être écrit sur cet auteur, j’ai découvert que, depuis 25 ans, des universitaires s’acharnaient à démontrer que l’anglo-irlandais ne peut pas se traduire en français et donc que ma traduction est tout simplement impossible. Bizarre, elle s’est pourtant jouée dans toute la France. Mais non. Traduire Synge, c’est mettre Synge en bon français. Il n’écrivait pas en bon anglais ? Non, mais chez nous, seul le bon français a droit de cité, et d’ailleurs, le franco-breton n’existe pas. Intéressant ! On le trouve pourtant dès le XVe siècle dans la Farce de maître Pathelinque j’ai eu le plaisir de traduire.

Toujours est-il que la vérité sur mon entreprise de traduction de Synge est ainsi exposée depuis des années, sans que j’en ai été avertie, dans les lieux où se décide ce que doit être la traduction. Mœurs universitaires…

Personnellement, comme je laisse les autres traduire à leur manière, fût-elle désastreuse, sans m’en occuper, je n’entends exercer aucune autorité. L’anglo-irlandais se traduit très bien en franco-breton et voilà tout. Synge est un auteur aussi drôle que les gens de la campagne qui venaient le mardi raconter les nouvelles épiques de la semaine dans le bistrot de Lomig Donniou et lui-même disait avoir trouvé ses répliques en écoutant les servantes dans sa cuisine du Wicklow, donc notre source d’inspiration était bien éloignée de la Sorbonne que nous avons pourtant fréquentée l’un et l’autre…

Comme il m’a été demandé de m’exprimer à ce sujet, j’ai rédigé un article qui a été publié dans la revue Équivalences, revue de traductologie. Mais vu que je n’arrive pas à lire cet article en ligne, je l’ai mis sur ce site où il sera, j’espère, plus accessible. Il apparaît sous son titre original, à savoir « Traduire le théâtre anglo-irlandais».

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Non moins désarmant dans le même registre, le mémoire d’une étudiante en traductologie qui a passé du temps à étudier les traductions de Synge et qui conclut que ma traduction est « la plus intéressante» mais qu’hélas, elle ne pourrait pas être jouée : il faudrait distribuer ma « magnifique introduction» pour que les spectateurs comprennent que le français qu’ils entendent est bizarre parce qu’il est breton, ou encore leur distribuer une petite feuille explicative, ou, tout au moins, « introduire le mot breton dans la traduction». Tant qu’à faire, on pourrait aussi introduire un acteur avec un panneau indiquant ICI BRETON…

Aucun des éminents spécialistes qui dirigeaient son travail n’a cru devoir lui faire observer que le but d’une traduction n’est pas de faire breton ou javanais mais d’offrir un équivalent plausible à la langue source ; aucun non plus n’a cru devoir remarquer que mes traductions étaient jouées.

Plongée dans mes dossiers sur Synge, j’ai été surprise de lire les commentaires des critiques dramatiques — et je les ai ajoutés à l’entretien sur Synge que j’avais accordé à une autre traductologue : je ne mesurais pas à quel point cette traduction allait à l’encontre de la doxa. Il a fallu beaucoup de courage à ceux qui l’ont défendue.

 

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Avril (suite)

 

 

Sous la protection de saint Antoine, tout s’est bien passé. Nous étions trempés mais, vu que le thème de mon spectacle était un jour d’avril sous les averses, je serais mal venue de me plaindre : nous avons trouvé abri dans la chapelle saint Antoine qui est de toute beauté. La tonalité du spectacle, prévu pour se donner en plein vent, s’est trouvée changée mais, finalement, les notes plus graves y ont gagné.

J’ai été très touchée par les commentaires des spectatrices qui étaient à côté de moi. L’une d’elle m’a dit qu’elle avait pleuré en pensant à sa mère. À certains moment aussi, j’avais envie de pleurer en voyant revenir ces petites silhouettes de femmes qui sortaient des chansons interprétées par Annie Ebrel et de mes trois femmes du bourg parties laver un jour d’avril, la femme battue qui chantait si bien les chansons d’amour et toutes ces autres héroïnes d’une saga jamais écrite…

 

 

À l’origine, je voulais intituler ce spectacle Buée parce que je racontais (sans le raconter, bien sûr) un jour de lessive, et c’est ce qu’on appelait faire la buée — expression qui est à elle seule un poème et qui contient tant d’allusions à ces jours froid où la buée entoure les paroles, à ces transparences embuées d’avril, à ce flou de la mémoire qui était mon thème essentiel. Finalement, j’y ai renoncé pour toutes sortes de raisons, et j’ai choisi Avril qui donne une tonalité plus tremblante, plus fragile et sans doute plus juste, mais quand j’ai voulu garder une image de la dernière répétition,  j’ai découvert que mon appareil photo s’était embué comme pour me laisser une image flottante, tout à fait manquée, mais plus belle pour moi que si elle avait été réussie. Merveilleuse récompense d’une vie passée à dire la beauté du manque.

 

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La presse régionale était, comme de coutume, absente (à une exception près, l’an passé pour Enfance) mais j’ai eu le bonheur de découvrir un magnifique article de Véronique Hotte.

Et j’en ai profité pour actualiser un peu la page Poésie de ce site.

 

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Avril

 

Et voici finie la dernière répétition d’Avril… Demain, à 15 heures, à la chapelle Saint-Antoine, à l’invitation des Lieux mouvants, Annie Ebrel, Hélène Labarrière et André Markowicz donneront la suite d’Incandescence et de Vigile de décembre

Cette fois, c’est beaucoup plus risqué puisqu’il s’agit d’évoquer l’adolescence : une journée d’avril, une adolescente en vacances qui descend marcher dans le bas du bourg pour ne pas avoir à s’occuper de ses devoirs de classe et qui reste entendre les femmes au lavoir. De là le sentiment d’avoir à être libre et la leçon de vie donnée… C’est ce que disent aussi les chansons qu’interprète Annie Ebrel et le poème de Boris Pasternak que dit André Markowicz. La gageure est, bien sûr, de faire tenir ensemble la poésie contemporaine, la poésie populaire et la poésie universelle.

Pour ceux qui veulent découvrir le poème de Pasternak, il suffit d’aller sur Facebook voir la transcription et la traduction d’André.

Et pour la gageure, on verra demain…

 

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Coquelicot

 

À l’instant même où j’apprends que les deux prochains titres de la collection Coquelicot vont paraître à l’automne (ou peut-être un peu après) et avec un illustrateur dont j’admire le travail, je reçois un lien avec un site de lecture audio tout à fait passionnant : Joachim Séné, « personnage discontinu » (mais prodigieusement actif) « sur le flux  web »,  présente le mois de juillet. Belle manière de clore ce mois torride !

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