Burthulet

Magnifique rencontre hier à Burthulet — je préfère parler de rencontre plutôt que de concert tant la présence du public était amicale et l’attention intense. On ne pouvait pas rêver de plus beau lieu et de plus beau moment pour Brumaire : l’enclos de la chapelle de Burthulet entouré de grands arbres par cette première journée d’automne, déjà légèrement froide, sous un ciel bleu brillant parfois tout au bord de l’ondée… C’était avant l’heure comme un écho avant-coureur de la Toussaint donnant une présence presque miraculeuse aux textes, à la voix grave de la contrebasse d’Hélène Labarrière et à celle d’Annie Ebrel, plus belle que jamais.  Le plus émouvant était d’ailleurs l’attention apportée aux poèmes russes dit en miroir par André Markowicz, et l’on avait l’impression que les mélodies venaient se refléter dans la poésie de Pasternak qui leur donnait une profondeur mystérieuse.

Le matin, la chapelle parvenait à peine à contenir les auditeurs venus si nombreux que la conférence a dû commencer en retard et j’ai cru qu’il fallait s’arrêter au bout d’une heure alors que tout le monde attendait de pouvoir poser des questions… mais la rencontre a pu avoir lieu après, autour de la table de livres que nous avions apportés — belle occasion de se retrouver et belle occasion de mettre au grand jour les toutes jeunettes éditions Mesures. Nombreuses sont les personnes qui ont demandé Brumaire pour retrouver les textes du spectacle. Le plus émouvant était de retrouver les spectateurs qui se souvenaient encore d’Avril et parfois me citaient des fragments qu’ils attendaient de retrouver dans le livre comme s’il s’agissait de fragments de leur propre mémoire.

Enfin, nous avons eu l’impression de ressusciter Marie Quelen et Anne le Gardien, bien oubliées depuis ces jours de 1853 au cours desquels Nicolas, le père d’Anatole Le Braz, recueillait les chansons de la « vieille mendiante » Marie-Anne Le Noan dont nous avons aussi un peu ressuscité la mémoire.

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Retour aux sources

Anatole Le Braz est né voilà 150 ans à Saint-Servais (alors en Duault). Invitée à donner Brumaire dans l’enclos de la chapelle de Burthulet le 1erseptembre à 15 heures pour clore la séquence 2019 des Lieux mouvants, j’ai indiqué au détour d’une conversation qu’il serait intéressant de rendre justice à Nicolas, le père d’Anatole, tout en rendant justice du même coup aux habitants de Duault qui lui avaient si tôt donné tant de chansons. Et l’on m’a pris au mot : dimanche donc, à 11 heures, dans l’enclos de la chapelle de Burthulet, nous donnons, Annie Ebrel et moi, une conférence sur Anatole Le Braz qui a, à la suite de Luzel, puis avec lui, publié une partie de la collecte de Nicolas sans en mentionner la source. 

Ce sera pour nous l’occasion de révéler des gwerz jamais chantées, notamment la gwerz de « Marie Quelen » qui se déroule à Burthulet même et qui a été donnée par une mendiante de Duault : une terrible histoire d’inceste et d’infanticide en forme de conte fantastique. C’est sur le mur de l’enclos du cimetière de Burthulet à l’ombre du calvaire que les colombes et les corbeaux se disputent l’âme de Marie… 

Cette rencontre a été intitulée « Retour aux sources » et, de fait, c’est un retour aux sources pour Annie et pour moi puisque nos familles sont, de très longue date, originaires de Burthulet. 

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Signature à Rostrenen

Mardi 27 à partir de 10 heures à la Maison de la presse de Rostrenen, je signerai les trois premiers livres qui viennent de paraître aux éditions Mesures.

Cette rencontre a lieu à l’occasion de la parution de Brumaire (livre à l’origine du spectacle qui sera donné le 1er septembre à Burthulet dans le cadre des Lieux mouvants).

Je signerai aussi les livres pour enfants qui viennent juste de paraître, notamment Alionouchka, et d’autres livres difficiles à trouver auxquels je tiens.

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Assomption

Bizarre de penser que voici l’Assomption passée et, pour la première fois, le livre qui évoque ces étés d’enfance est en vente alors que les derniers vestiges de ce qui était naguère le plus haut moment de l’année en haute Cornouaille se sont dispersés avec les cendres du brasier sur la colline.

Bizarre de penser que les vestiges des ces images d’enfance semblent eux-mêmes vestiges de temps qui dans quelques années seront abolis comme issus d’une histoire étrange…

Et que ce qui semblait immuable s’est défait en si peu d’années comme la cendre s’envole au vent…

J’ai du moins rédigé une page sur ce livre peut-être lui aussi difficile à comprendre, et je me prépare maintenant à descendre vers l’automne avec Brumaire qui doit être donné le 1er septembre à Burthulet en clôture de cette saison des Lieux mouvants.

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Une maison très spéciale

Moi qui, ayant reçu un article roboratif sur l’un des livres de Ruth Krauss illustré par Maurice Sendak, venais de leur consacrer ici une chronique, voilà que  je reçois Une maison très spéciale, le dernier livre de Ruth Krauss et Maurice Sendak que j’ai traduit.

C’est aussi un livre très spécial qui est composé comme sur un air de jazz et toutes les images ont l’air de danser. Il a d’ailleurs été mis en musique et je trouve que l’interprétation de Shannon L. Linville est très réussie.

Difficile de trouver mieux pour apprendre l’anglais aux enfants Et difficile de trouver mieux aussi comme illustration de l’article de Ludivine Bouton-Kelly que je commentais la dernière fois, puisqu’il s’agissait bien de traduire le rythme…   

Encore l’un de ces petits trésors qu’on se passe entre amis comme un secret à partager.

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Deux exemples de traduction

Je trouve en ligne, par le plus grand des hasards, le texte d’une communication sur deux de mes traductions paru en janvier 2019 dans la revue Palimpsestes : très intéressant puisque ce texte fait suite aux échanges avec les étudiants de l’université de Brest, mis en ligne ici même, échanges qui faisaient suite à la page My Translative MethodJ’ai traduit trois livres de Shel Silverstein, Le Petit Bout manquant, son complément Le Petit Bout manquant rencontre le grand O,qui sont toujours disponibles aux éditions MeMo, et Le Bord du monde qui est épuisé depuis longtemps.  J’en ai même traduit un autre à la demande de mon éditeur mais je l’ai traduit pour rien puisqu’en fin de compte, ayant changé d’avis, il a choisi de publier plutôt Le Bord du monde. 

C’est le livre le plus important de Shel, comme le rappelle Ludivine Bouton-Kelly qui a écrit cette communication – et c’était un livre difficile à traduire car il fallait transposer les rimes, le rythme et cela pour servir la progression des blagues illustrées par Shel lui-même, auteur, illustrateur et musicien – il n’était pas simple de faire en sorte que ses poèmes puissent se chanter en français aussi, mais je dois dire que, si les livres de Shel se sont vendus à plus de vingt millions d’exemplaires dans le monde, en France, nul ne s’est soucié de le chanter. Je vous invite à aller faire un petit tour sur son site, ne serait-ce que pour voir comment vous traduiriez « Ikle Me, Pickle Me, Tickle Me too ». Le petit film est très bien fait (il faut juste choisir l’icône Where the Sidewalks Ends sur la page qui comporte un film d’animation pour chaque livre). 

Si l’on pratiquait la traduction à la française (la traduction « à la française » consistant à transposer le sens en ignorant la forme) les poèmes de Shel devenaient simplement débiles. 

Ludivine Bouton-Kelly a eu l’idée de mettre en parallèle cette traduction qui m’a laissée totalement épuisée (en plus, je venais de traduire Le Roi Lear) avec la traduction d’un récit en prose, tout simple, sans difficulté apparente, et qui demandait simplement à transposer le style du petit garçon, Le Petit Brown.

Cette très jolie histoire d’un petit garçon de quatre ans laissé à lui-même appelait, de fait, sans que j’en aie eu conscience, une prise en compte de la musicalité du texte pour faire passer le non-dit. Aussi étrange que cela puisse paraître, ces deux exemples sont complémentaires car ils occupent deux extrémités du spectre et s’éclairent ; dans le premier cas, le rôle de la prosodie est absolument décisif et réduire le style à un vers libre informe reviendrait à tuer le texte ; dans le second cas, le rôle de la prosodie est très discret, mais l’effacer pour réduire le style à une prose réaliste dite pour enfants reviendrait aussi à tuer le texte. Le petit Brown ne raconte pas une histoire, il dit sa solitude et c’est à lui-même qu’il parle. Nous ne sommes, en fin de compte, pas si loin de l’optimisme débordant d’énergie de l’infatigable Shel. 

Il est de plus en plus rare que le style soit pris en compte comme donnée fondamentale et, dans la grande confusion régnante, de telles réflexions sont précieuses. 

En revanche, il est bien dommage que ces analyses si précises portent sur un texte défunt. Le Bord du monde ne se trouve plus nulle part sinon en bibliothèque depuis des années (sur amazon, on le propose à 790 € et, triste consolation, je peux me dire que les quelques exemplaires qui me restent valent leur pesant d’or). 

Et voici en PDF l’article de Ludivine Bouton-Kelly :

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Un trou, c’est pour creuser

Un lecteur m’adresse un article sur l’un des livres illustrés par Maurice Sendak que j’ai traduits : très joli article, et qui, chose rare (surtout s’agissant de littérature dite enfantine), prend en compte la traduction.

Nous avions fait ici lors de la parution du livre une sorte de club de traduction qui était plein d’enseignements… Il est agréable de penser que des critiques s’y sont intéressés.

Un trou, c’est pour creuser est le complément d’une autre petite merveille de Ruth Krauss, Ouvrir la porte aux papillons. La méthode de Ruth Krauss, à savoir demander aux enfants de proposer des définitions et les écouter avec complicité en tenant compte des doubles sens possibles qui en font le mystère et la poésie, est bien expliquée dans cet article.

En fait, ce sont des livres qui s’adressent autant aux adultes qu’aux enfants et qui peuvent circuler comme de petits secrets à partager : « Ouvrir la porte aux papillons est une bonne chose »

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Charybde (2)

À ma grande surprise, moi qui avais déjà été émerveillée par la note de lecture d’Hugues Robert sur Assomption,je découvre une nouvelle note de lecture, tout aussi fine et intelligente, sur Buée. Le rôle des quatrains et de la poésie baroque dans l’ensemble des quatre livres (qui sont construits par unités de quatre, et sur les tensions du baroque à l’intérieur d’un cadre rigide) est noté pour la première fois, avec une remarquable perspicacité, et les  rapprochements suggérés par Hugues Robert m’ouvrent à moi-même des perspectives auxquelles je n’avais jamais pensé. 

Si les éditions Mesures sont l’occasion de rencontres aussi exceptionnelles, alors nous pouvons nous réjouir de nous être lancés dans cette aventure ! 

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Note de lecture : « Buée » – Sur champ de sable II (Françoise Morvan)

POSTÉ PAR CHARYBDE2 ⋅ 26 JUILLET 2019⋅ POSTER UN COMMENTAIRE

CLASSÉ DANS  ADOLESCENCEALAIN-FOURNIERARTHUR RIMBAUDBRETAGNECHATEAUBRIANDCHRISTIAN PRIGENTCOLLÈGECONTES ET LÉGENDESDANIEL DEFOEENFANCEFORÊTHECTOR MALOTHENRY DE MONFREIDJEAN-BAPTISTE CHASSIGNETLAVOIRLITTÉRATURE FRANÇAISEMAISON FAMILIALEMÉLANCOLIE SALVATRICENATUREPIERRE MICHONPOÉSIEPOUVOIR DE L’IMAGINATIONRÊVERIEROBERT LOUIS STEVENSONSECRETSSOLITUDE ET COLLECTIFTRÉSORS

Légendes et forêts, pierres du collège et du lavoir, une magie secrète transmute l’enfance en adolescence, en ne la laissant pas se perdre de vue.

Deuxième volume du monumental « Sur champ de sable » de Françoise Morvan, après « Assomption », également publié en 2019 aux éditions Mesures« Buée » poursuit son exploration poétique d’une enfance et d’une adolescence adossées à une certaine maison de Rostrenen. L’élégante carte jointe à chaque volume du projet pour décrire ce dont il retourne ici, ou en tout cas donner des indices à son propos, développe ainsi cette étape : « La transparence froide et trouble s’est imposée pour ces jours d’adolescence qui s’étirent comme autrefois en Bretagne ces journées de lessive au lavoir, brutales et pleines d’une force trop vive, et la moindre parole s’inscrit dans la mémoire comme dans la glace. Le titre, Buée, fait allusion au vieux mot employé pour la lessive. »

Fugue


Tandis que les voix montent et que la salle se vide, la nuit vient déjà, les murs de plâtre absorbent la lumière, la porte a dû rester ouverte, on entend les souliers sonner sur les grandes marches de granit.
Plus tard les réverbères s’allument dans le bourg, on peut compter les coups de l’horloge enrouée du vieux collège. Il n’y a plus ni aumôniers ni maîtres, des ombres qui resserrent les préaux, des prières qui rôdent sous les ormes de la chapelle, des odeurs de potage ou de viandes qui ont déjà cuit très longtemps, et loin dans la distance la leçon de violon étirant sans fin la même sonate.

Les cyprès sont noirs, on se retire à pas de loup, et pendant que les murs de la classe se rapprochent, seul le marteau du cordonnier s’entend parfois au bas du bourg.

Parfois le prêtre vient chercher sa Bible. Il ferma la salle, à gros bruit de verrous, sans jamais penser à savoir si des enfants sont là, dans la classe, ou peut-être dehors, à le regarder, du fond de la réserve aux livres qui forme un creux dans le couloir.

Les soirs de fin d’hiver, presque au printemps déjà, tout se grave alors, tout devait se résoudre en cette présence dans le bruit des arbres, et comme on les retrouve autour de soi, ces grands couloirs de pierre du collège, ces escaliers à vis des tourelles, creusant l’ombre, donnant profondeur et mystère aux paroles recluses, on pense avoir droit de rester clandestin pour des éternités.

Avec l’avancée de l’hiver, les grêlons sur les vitres, les transparences du jour au lieu de la pluie habituelle, et ce son qui s’étire au loin, qui tend aussi à sa transparence, tout devient mince et tendu sur le vide.

Ce rossignol de verre dont on jouait près du ruisseau, le son du violon qui s’étire.

L’adolescence avant l’adolescence.

*

Si les fils conducteurs et rouges observés dès « Assomption » continuent ici à se déployer, souterrains ou affleurants, contes et légendes de Bretagne naturellement (mais, il faut le répéter, sans jamais servir de prétexte à quelle clameur identitaire que ce soit), romans et récits d’aventure, toujours omniprésents (Hector Malot faisant une apparition remarquée, aux côtés des déjà ancrés Daniel Defoe ou Robert Louis Stevenson, bientôt rejoint par la part Henry de Monfreid d’Arthur Rimbaud, par exemple), c’est la poésie baroque de Jean-Baptiste Chassignet (1571-1635), avec ses sonnets volontiers ensorcelants, qui donne à « Buée » l’essentiel de sa structure cachée, alors que la phrase poétique elle-même, lorsqu’elle délaisse le quatrain (plus souvent – semble-t-il – que dans le premier volume, qui assumait crânement sa quête de réhabilitation de cette forme particulière), esquisse quelques foulées du côté de Saint-John Perse et de ses chercheurs de signes en ouest, pour donner toute sa substance à une nature animée, à une humanité bucolique nourrie aussi de pierres, de sentiers et de couloirs (les collèges précieux et ambigus du Pierre Michon de « Vies minuscules »ne sont peut-être pas si loin), propices aux mystères et aux merveilles, quelque part, bien qu’au cœur même de la Bretagne intérieure, entre le Combourg de François-René de Chateaubriand et la Sologne d’Alain-Fournier.

Passagers clandestins


Et confiant dans ce sentiment d’être abandonné, laissé au hasard du sort, si loin des préoccupations qui assaillent les femmes à l’abri des maisons remplies de meubles lourds, ils se réfugient dans l’église pour dire des aventures où glissent des trouveurs de terres inconnues, inventeurs de trésors, passagers clandestins enfermés dans des caisses au milieu des anufrages, Romain Kalbris, Rimbaud, Robinson, gagneurs de terres rêvant de tours du monde menant en Casamance, à Vancouver ou Zanzibar, et comme ils se retirent, l’ombre descend dans la venelle, complice, rôdant pour les laisser partir sans être vus, passagers clandestins fuyant, tout allégés de rêves, vers les vallons gonflés de vent.

*

Ce n’est pourtant bien entendu nullement par hasard si, comme l’indiquent le titre et la note d’intention poétique déjà citée, la buée (même si elle est aussi présente avec son sens plus usuel, vapeur d’eau, qu’elle soit condensée sur une vitre ou légère brume matinale) installe le lavoir comme point d’ancrage secret, ou centre de gravité indispensable, du volume dans son ensemble. En un fabuleux parallèle avec un autre lavoir, celui qui ancre dans le réel la course folle du petit garçon briochin lancé à l’assaut de la vie, au milieu des fantasmagories de Goya, dans « Les enfances Chino » de Christian Prigent, la trace même de ce lieu, de ses pierres usées et battues, suggère un pont venteux et précieux entre la rêverie solitaire et le sens collectif, fût-il à l’état d’ébauche. Et c’est ainsi, par cette pierre philosophale si peu commune pourtant, que peut s’opérer doucement le début d’une transmutation entre enfance et adolescence, dans laquelle le matériau humain peut conserver ses caractéristiques, et offrir une poésie vivante, une mélancolie combattante, jamais domptée, à l’épreuve du temps, des intempéries et des sombres malentendus potentiels de l’âge adulte.

Orée


Rêveurs au front léger

Longeant à pas de loup le bord des ombres

Ils glissent doucement vers les orées

Où vont les chercheurs de fleurs de fougère

Puis se fondent sans bruit dans l’abri des feuillages

Et sentent la forêt qui les protège.

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Charybde

La librairie Charybde se trouve au 81 rue du Charolais dans le XIIe arrondissement. C’est une petite librairie mais remarquablement active, et qui a inventé, chose que j’ignorais, le principe de la librairie de garde

J’ai découvert avec une surprise émue l’article que l’un des libraires, Hugues Robert, a consacré à Assomption, le premier livre de Sur champ de sable qui est paru le mois dernier. Un libraire qui ne se contente pas de vendre des livres mais qui les lit et, plus incroyable encore, qui prend le temps de rédiger de vraies notes de lecture, comme ont pouvait en lire jadis dans la revue Mesures… 

Lorsque nous avons créé les éditions Mesures, c’était dans l’espoir de trouver des voies de traverse (mettons de petits sentiers) et instaurer un autre rapport avec les lecteurs. C’est dire à quel point la note de lecture d’Hugues Robert nous a non seulement touchés mais confortés dans nos espoirs. 

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« Assomption » (Françoise Morvan)

POSTÉ PAR CHARYBDE2 ⋅ 23 JUILLET 2019⋅ POSTER UN COMMENTAIRE

CLASSÉ DANS  ANIMAUXBRETAGNECHARLES SAGALANECONTES ET LÉGENDESFABLESFANTÔMETTEFRANÇOIS-MARIE LUZELIDENTITÉLITTÉRATURE FRANÇAISEMAISON D’ENFANCEMILLIE DUYÉNATUREOBJETSPARTAGEPATRICK BOUVETPOÉSIEQUATRAINSQUÊTE MÉMORIELLEROBINSON CRUSOÉROMANS D’AVENTURESEIGNEUR DE KERSAUZONTEMPS RETROUVÉ

 

Un retour poétique intense sur une enfance bretonne rêveuse, joueuse, nourrie de contes et de nature. Une éblouissante recherche du temps précieux.

Je vous ai déjà parlé récemment des éditions Mesures créées par André Markowicz, à l’occasion de la magnifique édition bilingue du « Dernier départ » de Guennadi Aïgui. Aux côtés de l’auteur russe et tchouvache, parmi les tous premiers volumes de la maison, on trouve les deux premiers tomes de la vaste entreprise poétique (« Sur champ de sable ») de Françoise Morvan« Assomption » et « Buée » (qui seront suivis fort prochainement de deux autres, « Brumaire » et « Vigile de décembre »).

Le corbeau

Le vieux tilleul à frondaisons classiques
Logeait dans ses étagements de vert et d’ombre
Les oiseaux d’un théâtre à dévoiler le monde
Rois à profils d’autour et mages noirs de lune

Il suffisait de s’abriter au soir dans sa ramure
Pour les entendre remuer en murmurant
Tout prêts à délivrer leurs prophéties
Frouant frayant et froissant leurs rémiges

Vieil aruspice happé au fond des temps
Le corbeau drapé dans sa houppelande
Gardait par devers lui la clé de ses présages
Et venait refermer les portes de la nuit

Sur l’élégante carte insérée dans ce premier volume (dont chacun des 400 exemplaires est numéroté et signé), Françoise Morvan glisse quelques phrases précisant la nature du projet, ou plutôt donne des indices précieux sur ce dans quoi nous allons nous plonger avec elle : « C’est à partir d’observations qui auraient pu être celles de n’importe qui, pour peu que la mémoire s’empare d’instants inscrits dans l’immédiateté de la présence au monde, que je me suis mise à écrire Sur champ de sable, quelque chose comme une recherche du temps perdu, mais sans narrateur, sans je lyrique, sans autre lien que la traversée du temps. »

*

Esquif

Hébergée par le châtaignier en fleurs, la maison secrète s’ouvre aussi, pour peu que l’on sache grimper à l’échelle tremblante, et, loin, très loin, se voit le tilleul aux présages. Le plancher bouge, les longs doigts des fleurs bougent dans le vent, le chanvre des cordages passe sur les poupées de feuilles et le coffre aux trésors. Jaune doux, chargé d’abeilles, apaisant les bruits du village et laissant les rumeurs se perdre dans la ramure à reflets de pluie, jaune doux chargé d’une odeur de miel et de farine, le châtaignier berce un esquif qui pourrait s’effacer sans qu’on le sache. Et si les naufragés s’éveillaient dans la transparence d’une île, ayant franchi les barrières de sable, ils auraient pour guide Robinson. Au creux du coffre, un livre brun aux pages collées d’être restées sous les fougères, un livre piqueté comme un œuf de pie, abrite les épreuves à connaître pour traverser la vie avec la force d’âme des coureurs d’aventures. Un crocodile à ventre bien cousu, objet d’étrange amour,* montre ses dents fines. On le garde en présage et talisman, glissant la main sur ses écailles de dragon au moment de prêter serment. Les merles se répondent d’un bord du ciel à l’autre, et parfois un rouge-gorge vient voir qui se tient là, les jambes dans le vide, avec un large morceau de pain dont se détachent des miettes sur une planche. L’oiseau picore l’image de Robinson en grand habit de chèvre, s’arrête, penche la tête de côté, comme saisi soudain d’étonnement devant l’étrangeté du monde, et s’envole sous les longues fleurs de châtaignier qui se referment.

*

Entreprise ambitieuse et salutaire en effet, que de ressusciter en poésie ce temps perdu ô combien précieux, celui d’une maison bretonne gorgée de souvenirs, placée sous le signe des contes, des fables et des légendes (écho d’enfance rétrospectivement évident, bien entendu, pour une Françoise Morvan qui aura consacré une partie de sa vie à l’édition critique complète des contes collectés par François-Marie Luzel d’une part, des travaux poétiques d’Armand Robin d’autre part), mais aussi des romans d’aventures, entrant ainsi logiquement en résonance tant avec la réédition récente de « L’île au trésor » de Robert Louis Stevensonqu’avec l’enquête poétique conduite cette année par Patrick Bouvet (« Le livre du dedans »). Ces cabanes, réelles ou imaginaires, vaisseaux de l’imagination déployée, comme celle de Millie Duyé, ne servent pourtant à aucun moment de refuge pour une crispation identitaire, mais bien de véhicule blindé et joyeux pour une Bretagne universelle, ouverte et partageuse qui, de ce fait, peut se contenter d’apparaître en filigranes rusés tout au long de ces 140 pages, plutôt qu’en étendards tapageurs. Privilégiant l’art menacé des quatrains (« héritage perdu, dont pourtant restent encore des traces comme de ces blasons usés où se voient des symboles sur champ de sable »), mais n’hésitant pas à utiliser le petit poème en prose lorsque nécessaire, ce récit intense d’une découverte du monde associant étroitement le mythe, le jeu, la nature et l’imagination tous azimuts enchante la lecture sans céder à la tentation d’embellir le souvenir.

*

Rêve

Caché dans le feuillage en haut du chêne
Entrer dans son rêve au gré de l’air
Et laisser tous les jeux pour oublier
D’avoir été enfant dans la lourdeur du monde

La densité mémorielle et poétique de ce premier volume, jouant du double sens assumé de son titre, promesse d’été et esquisse d’une fuite vers l’âge adulte, est telle que l’on pourrait consacrer des pages entières à évoquer les signes qui l’informent : arbres, fleurs, araignées, corbeaux, rossignols, poupées, marionnettes, écheveaux, plumiers, morceaux de bois, bibelots, meubles de cuisine, rayons d’épicerie, livres usés d’avoir tant fourni leur carburant incomparable, le « Bric-à-brac au bord du lac »de Charles Sagalane, qui n’est peut-être pas si loin, se réarrange ici en un savant capharnaüm dont l’aléa s’esquive progressivement. Et même si c’est un certain chant populaire de Basse-Bretagne (« Ann Aotro Kersaozon » / « Le Seigneur de Kersauzon ») qui sert de fil rouge secret à cette « Assomption »Françoise Morvan se tient bien loin d’un régionalisme potentiellement racorni, pour aborder les purs mystères de ce qui constitue les êtres au fil des années, en Bretagne et ailleurs, dans l’enfance et au-delà.

*

Cendre

Les coudes appuyés sur la table, on reste entendre une longue histoire qui se déroule en se mêlant au rêve. Le prince gris, duveteux comme une souris, héberge sa mélancolie près de la cendre. Il passe à pas muets, peut-être en fantôme, prêt à se fondre dans les murs. Lancé par son père sur le chemin des aventures pour chercher le remède que ses aînés n’ont pas trouvé, il va confiant dans la bonté des vieilles fées scarabées, docile à la sagesse amère des adages. Il semble qu’on l’ait connu avant de naître et qu’il soit prêt à parler d’une voix mi-basse pareille au souvenir.

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Devoir de mémoire ?

Le 16 juillet, il y a 75 ans, des jeunes gens, enfermés dans une cave à Bourbriac et torturés pendant plusieurs jours, étaient conduits près d’un bas-fond au bord d’une route, à Garzonval, et abattus d’une balle dans la nuque par des Allemands et des SS du Bezen Perrot, nationalistes bretons enrôlés aux côtés des nazis pour combattre la France.  

À l’invitation d’un petit éditeur, Christian Besse-Saige, à présent disparu et dont je salue ici la mémoire, j’ai passé de longs mois aux archives afin d’identifier les assassins. C’est devenu une longue enquête qui a, pour finir, été publiée par les éditions Ouest-France. 

J’ai notamment identifié un nommé Miniou qui (comme les autres d’ailleurs) a continué de militer pour la « liberté de la Bretagne » : on le retrouve dans le film de Vincent Jaglin, La Découverte ou l’ignorance, fort satisfait de son itinéraire et assurant que, membre du Bezen Perrot, il n’avait fait que garder des camions. 

Ce livre (dont la vente a permis de rénover le monument de Garzonval) a donné lieu ensuite (en 2014) à une passionnante enquête auprès des témoins encore vivants – des témoins qui, depuis, ont pour bon nombre d’entre eux disparu, et leur témoignage aurait été à jamais perdu sans ce livre ; pour ma part, j’avais la charge de poursuivre mes recherches aux archives et de les mettre en relation avec la mémoire vive. 

Le livre Garzonval en mémoire a connu deux tirages et est encore disponible à la mairie de Plougonver. 

En 2014, ce travail a donné lieu à deux (remarquables) reportages de Charlotte Perry sur France Inter. 

Il va de soi que les autonomistes bretons (et notamment, détail intéressant, les autonomistes qui se disent de gauche) n’ont eu de cesse que de nier la présence du Bezen Perrot à Bourbriac, puis à Garzonval. De longues polémiques s’en sont suivi, comme de coutume, dès qu’une voix dissidente ose se faire entendre. Pour finir, tous les historiens sérieux admettent à présent le rôle joué par ces militants nationalistes enrôlés sous uniforme de la Waffen SS. 

La question posée par l’occultation de leur rôle aurait dû être un objet de réflexion. C’est d’ailleurs cette réflexion que la polémique déclenchée par les autonomistes avait pour but d’empêcher – rien là que de banal, encore une fois. Or, cinq ans après, force est de constater que non seulement aucune réflexion n’a pu avoir lieu mais la simple mention du rôle joué par le Bezen Perrot a disparu de la cérémonie comme de tous les commentaires. 

Voici la formulation officielle relayée par la presse :

En juillet 1944, l’armée allemande, aidée par la milice française, investit un périmètre compris entre les communes de Plouguernével, Saint-Nicolas-du-Pélem, Peumerit-Quintin et Sainte-Tréphine. Les maquisards, très présents dans le secteur, attendaient un parachutage. Encerclés, sept résistants sont arrêtés et conduits à Bourbriac pour y être interrogés. Ils y resteront jusqu’au 16 juillet. Torturés, ils seront achevés d’une balle dans la tête, aux alentours de Garzonval. Le jour de leurs obsèques, alors que les occupants avaient interdit à la population du village d’assister à l’enterrement, l’église était pleine et La Marseillaise y a retenti.

L’armée allemande est forcément aidée par la « milice française » : tout est bon dans le Breton et il est utile de nos jours de dénoncer le pétainisme qui représente une grave menace. En revanche, le nationalisme breton ne mérite pas d’être pris en compte. La défense du Bezen Perrot par les identitaires, dont Boris Le Lay qui s’en prenait naguère encore à la crémonie de Garzonval, les essais du nommé Mervin, qui tente par tous les moyens de salir la mémoire des résistants tués à Garzonval, rien de cela ne mérite un mot. Pas trace du Bezen Perrot à Garzonval. Il n’a pas fallu cinq ans pour effacer les recherches qui dérangeaient. La cérémonie a lieu au nom du « devoir de mémoire » – un devoir de mémoire sélectif.

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